dimanche 28 mars 2021

Rien à écrire

Aujourd'hui dimanche ma page reste blanche.

Depuis plus d'un an, le calendrier voit se succéder des jours qui ne sont pas fériés mais qui sont marqués, pour beaucoup, du sceau de la maussade routine d'un désœuvrement imposé. 

Tant de choses à dire, mais rien à écrire.

vendredi 26 mars 2021

Rien n'est plus important

Dans les premières séquences du film Mon oncle d'Amérique1 d'Alain Resnais, qui voulait expliquer au début des années 80 les ressorts des comportements humains, le professeur Henri Laborit énonce : "la seule raison d'être d'un être, c'est d'être..." Est-ce si certain ? Quid du mouvement de la vie ?

Cette phrase toute empreinte d'une approche exclusivement ontologique nous renvoie à la question fondamentale du "Qui sommes-nous ?" Elle répond, en quelque sorte, à la question vertigineuse et souvent sans réponse du "Pourquoi sommes-nous ?" Mais est-il si essentiel de comprendre pourquoi nous sommes tels que nous sommes ? Est-il raisonnable (?) de consacrer tant d'efforts à vouloir rechercher dans le passé des causes qui nous échapperont toujours, en obéissant à une seule logique explicative ne se comprenant qu'en termes de causalité, plutôt que de nous efforcer à préparer un futur agissant, l'avènement d'un autre à-venir ? 

Ne faudrait-il pas davantage se poser la question du "Comment ?" Une question qu'il ne faudrait d'ailleurs pas uniquement aborder sous l'angle explicatif d'un enchaînement de raisons pouvant éclairer notre histoire mais bien sous celui plus implicatif, prospectif et ouvrant la voie à l'action, d'un agencement, d'une organisation permettant de devenir ce que nous sommes. En posant cette question, on changerait de plan et on aborderait la question existentielle sous la forme de l'action de l'homme sujet, acteur agissant de sa vie, plutôt que la simple essence de l'homme étant, objet passif de son destin.

Mais est-ce suffisant ? Ne faut-il pas aller encore plus loin dans la recherche du sens, de la raison même d'être ?

A un autre moment du film - à deux reprises d'ailleurs - la voix-off de Laborit dit au spectateur que "nous sommes les autres." A partir de là, il m'apparait que les deux premières questions posées (Pourquoi ? Comment ?) sont insuffisantes à donner un sens à notre existence. En acceptant l'idée que nous sommes l'autre en nous, il faut poser, me semble-t-il, deux autres questions : "Pour qui ? Pour quoi ?" Et, dès lors, ne  plus nous contenter du "Qu'est-ce qui m'a fait tel que je suis ?", ni même du "Où vais-je ?" et "Comment y vais-je ?" mais bien d'accepter l'idée que notre existence serait toute entière guidée par une démarche peut-être davantage métaphysique. L'homme - j'ai déjà eu l'occasion de t'en entretenir - est à mes yeux un être spirituel. Les causes que nous cherchons à l'extérieur, hors de nous, ne sont peut-être que des leurres visant à masquer notre quête existentielle de "supplément d'âme", cette connaissance intime de l'in-connu qui agit en chacun de nous. 

Après tout, rien dans le cheminement n'est plus essentiel que le chemin lui-même. L'action de celui qui chemine dans la vie ne saurait en aucun cas se résumer à son point de départ ni à son but, ni à sa naissance ni à sa mort, mais bien à sa manière singulière d'avancer, ici et maintenant, sur la voie qui ouvrira toujours la porte des possibles en faisant de lui le sujet capable et agissant de son existence, cette somme de petits riens d'un vécu qui toujours lui échappent et qui, mis bout-à-bout, formeraient le Tout d'un être. Pour qui ? Pour quoi ? Rien n'est plus important.

1 - Mon oncle d'Amérique - Alain Resnais, 1980

lundi 22 mars 2021

Perdre du temps à rien

" Tout en nous naît pour être inassouvi. "
    Emile Cioran 

Depuis plus d'un an maintenant, nous sommes nombreux à n'avoir plus que (trop) rarement pu quitter nos logements. Mais si les murs de nos maisons nous enferment, ils nous protègent aussi et peuvent même contribuer parfois à nous rassurer. Les lieux que nous habitons constituent souvent en effet, par leur douce familiarité, un véritable antidote à notre angoisse existentielle et donnent même au poète un espace où donner libre cours à sa fantaisie. Si je m'ennuie parfois d'être confiné, l'isolement ne m'ennuie pas. Le confinement imposé n'a guère entraîné chez moi de souffrance, tant il est vrai que toute ma vie peut m'apparaitre aujourd'hui comme une forme de longue préparation, un entraînement, parfois langoureux, souvent monotone, à cette interminable période de proscription - plus ou moins - volontaire et d'isolement qui, en donnant matière à nos contemporains de penser l'absence totale d'horizon, confine pour beaucoup à une manière de non-existence mais qui, chez moi, a été plus souvent propice à la rêverie. Car, comme l'a si joliment écrit Gaston Bachelard : " la maison abrite la rêverie, la maison protège le rêveur..."

Je me suis souvent ennuyé. Alors, lire, écrire, s'ennuyer ! Songer, écouter, regarder, autour de soi et en soi, extravaguer, s'ennuyer ! Penser, s'ennuyer encore... Pour chasser la fastidiosité d'une vie confinée, faire, même peu, même pas grand chose, mais le faire, à l'effet d'occuper, en le remplissant de petits riens, le vide du Grand Tout de l'existence. 

Je regarde avec étonnement ceux qui, plus fous ou plus sages, croyant sans doute moins que l'être est dans le faire, ont adopté une philosophie de vie consistant à ne rien faire, mais à bien le faire. Je ne peux m'y résoudre et préfère me ranger derrière Cioran lorsqu'il écrit que "le plus dur n'est pas de faire quelque chose mais de vivre1."

J'adhère résolument au camp des amoureux du rien et de l'absolu, ceux qui cumulent, dans un temps qu'ils voudraient croire hors du temps, la recherche du même et son contraire. Je suis de ceux qui rêvent la vie dans une forme de dualisme rationaliste, et qui refusent d'opposer Eros et Thanatos, spirituel et corporel, physique et psychique, essence et immanence. Entre les débordements du tout et les contractions du rien, il me paraît que tout n'est rien, et réciproquement.

Plutôt que ne rien faire, j'aime perdre du temps à de petits riens. N'est-ce pas, au fond, le plus sur moyen de rester ouvert à tout, et, dès lors, mieux se préparer à laisser venir le Grand Tout ?

1- Cioran - Divagations, NRF/Gallimard 2019

lundi 15 mars 2021

Il suffit d'un rien (bis)

On entend parfois dire, dans une forme de truisme frappé au coin de ce qui semble à beaucoup être une manière de bon sens, qu'il n'est rien de tel que de voyager pour voir du pays. Pourtant l'esprit de l'homme est ainsi fait qu'il le porte parfois bien loin dans le temps et l'espace. On pourrait même dire que nous ne sommes réellement présent que là où le désir profond de notre âme ou la puissance de nos songes nous entraînent.

Depuis un an, à l'exception notable des vacances estivales, j'ai très peu quitté les murs de la quasi-cellule qu'est devenu mon bureau, ou alors c'était pour me déplacer d'une pièce à l'autre, dans la maison. Certains pourraient être tentés de penser que, pendant toute cette période, si nous avons été tenus éloignés du monde, c'est le monde qui est venu jusqu'à nous, tant nous sommes, plus que jamais auparavant ne l'avait été l'humanité, des êtres "connectés". Mais ça n'est pas de village global que je souhaitais t'entretenir, mais bien plutôt de voyages immobiles.

Plus simplement, quand je convoque le souvenir des douze derniers mois, j'ai l'impression d'avoir tout fait sauf du sur-place. Et, à l'effet qu'il ne puisse y avoir la moindre méprise entre nous, cher lecteur, entends-moi bien, je ne cherche pas ici à décrire une expérience de décorporation ni même l'un de ces voyages astraux chers à certains ésotéristes. Pas d'extase chamanique, ni transe, ni usage intempestif de produits psychotropes dans mes expériences intérieures. Et d'ailleurs, je ne crois ni à la décorporation ni au don d'ubiquité et j'ai bien trop peur de l'addiction pour user des drogues à la mode. Je me contente d'un verre de bon vin de temps à autre. 

Non, plus simplement, en relisant quelques-uns des courts textes que j'ai rédigés au long de ces temps confinés, je m'aperçois que l'écriture a constitué un très sûr moyen de déplacement vers d'autres lieux, d'autres temps, d'autres mondes. Une autre vision de la réalité du monde. Un autre monde... Comme une prise de conscience encore plus explicite que la carte n'est pas le territoire.

Un air entendu, une image aperçue, quelques mots d'un texte sont parfois plus utiles à nos transports qu'un billet de train, d'avion, une pilule ou un champignon. Même digitalisée, même distanciée, tant que nos esprits restent libres, la vie reste la vie.

Il suffit souvent d'un rien pour stimuler une imagination qui ne demande qu'à se mettre à l'œuvre. Et si on partait ?

mardi 2 mars 2021

Rien et tout

Au midi des terres australes il n'est rien, rien que le vide de l'espace intersidéral,

Au septentrion des banquises boréales, c'est tout un univers en expansion qui s'étale.

Ecrit en pensant à Serge Gainsbourg (2 avril 1928-2 mars 1991)




lundi 1 février 2021

Si proche de rien

Mardi 30, 2ème mois de la 13ème année du Grand Confinement. Ça pourrait être pire...

La nouvelle est tombée, relayée largement par toutes les chaînes d'infocon du groupe NETBOOK, géant mondial des médias né de l'absorption de FACEBOOK par NETFLIX: Depuis ce matin, renforçant le décret général ayant rendu obligatoire, sauf rares et très circonstanciées exceptions, le recours au télétravail et ayant banni tout enseignement présentiel, et, au-delà de la mesure de respect strict des frontières communales que l'armée, renforcée parfois par des paramilitaires municipaux zélés, déployée sur tout le territoire, est chargée de faire appliquer depuis un an dans le cadre d'une énième règlementation européenne d'exception sanitaire, il n'est plus possible de s'éloigner, au risque de se faire "neutraliser" par des représentants de la force publique autorisés à tirer sans sommation, à plus de 300 mètres de son domicile sans être muni d'une autorisation en bonne et due forme, d'une attestation sanitaire officielle ou pour des raisons d'urgence absolue (et de toute façon, ne sont plus seuls autorisés à accueillir du public que les hôpitaux, les pharmacies et les dispensaires) et revêtu d'une tenue NRBC complète à usage unique et muni d'un respirateur homologué. A l'exception des achats en ligne, même les courses essentielles sont interdites - tu me diras, toutes les boutiques sont depuis longtemps fermées... - et le ravitaillement en besoins indispensables à la survie et en nourriture, principalement lyophilisée et obligatoirement stérilisée, est exclusivement assuré en régie par les services communaux ou confié à quelques astucieux concessionnaires. Et tant pis pour ceux qui avaient fait le choix pour vivre de s'isoler un peu en restant à l'écart de la société...

Un voisin sortant ses poubelles

Chaque mercredi et chaque samedi matins sont, intercalés entre le lundi consacré aux ordures ménagères et le vendredi aux déchets recyclables et au verre,  désormais réservés au ramassage des dépouilles, assuré par le très officiel  C CADO,  le "Service de Collecte des Cadavres à Domicile " dont les agents, reconnaissables à leurs combinaisons intégrales rouges à respirateur intégré, sont, pour beaucoup de nos concitoyens devenus, alors même que nul n'a aperçu leurs visages toujours dissimulés derrière le masque qu'ils ne quittent jamais, des figures plus familières que celles de leurs amis dont le souvenir à leur mémoire s'estompe ou de leurs voisins qu'ils n'aperçoivent plus que rarement. 

En effet, pour faire face au volume de décès et au risque sanitaire, il n'est plus question d'autoriser quelque cérémonie funéraire que ce soit. Les dépouilles des défunts sont donc ramassées, sur le lieu du décès, deux fois par semaine et immédiatement transportées dans des "centres de traitements humains" (en fait, d'anciennes usines de valorisation des déchets reconverties à la va-vite et rebaptisées pour satisfaire au politiquement correct) pour y être incinérées. Les SDF retrouvés morts n'on pas cette chance dont les cadavres sont pris en charge sur place par des "unités mobiles de traitement rapide", vite rebaptisées "escadrons de la mort" et identifiables de loin à l'odeur pestilentielle et méphitique qui les accompagne. La mort, avec ses remugles fétides et toute son infâmie, nous est d'une certaine façon redevenue familières et domestique.

Les services de "deuil express" et "mort tranquille", les deux nouveaux géants digitaux américain et chinois d'assistance personnelle au deuil sans obsèques, dont les campagnes de publicité largement diffusées sur les écrans de tous nos appareils connectés et le marketing agressif sur nos smartphones de dernière génération promettent "une rapide résilience" par "un travail de deuil accompagné, efficace et définitif en quelques clics", ont maintenant supplanté les cérémonies funéraires, qu'elles fussent religieuses ou laïques, et les anciennes entreprises de pompes funèbres qui ont complètement disparu. Il est même question, depuis peu, que certains cimetières puissent être réformés, comme ce fut le cas au moment de l'extension de Paris au XIXème siècle. Des promoteurs peu regardant y voient la promesse d'un foncier rapidement disponible et peu onéreux. A quoi bon en effet conserver la trace physique des défunts puisque plus personne ne peut se rendre sur leurs tombes pour s'y recueillir. Plus question, évidemment, de déposer les ossements dans les catacombes, mais, construction rapide de nouveaux centres de traitement pour totalement éliminer les reliques, dépollution des sols, arasement et valorisation. De nouveaux programmes immobiliers sortiront très vite de terre. L'économie de la mort est florissante.

Alors que près de 15 % de la population européenne a disparu, ceux qui ont jusqu'à présent survécu ne vont pas nécessairement tous bien. Et l'on n'évoquera même pas ici les autres affections et maladies aux conséquences potentiellement mortelles qui ont continué à affecter nos contemporains, et peut-être même à en décimer davantage, en raison des difficultés physiques d'accès aux soins.

Après les grandes vagues de suicide collectif entrainées par les prônes des prophètes de l'apocalypse dans les dix-huit mois qui ont suivi le constat d'inefficacité des politiques vaccinales et la décision de recourir à un confinement permanent généralisé, il a fallu faire face à l'épidémie tout aussi inquiétante d'un état dépressif durable et largement répandu, notamment chez les plus jeunes. L'échelle de Cyrulnik est devenue l'indicateur d'aide au diagnostic le plus utilisé. C'est la mesure des larmes qui détermine désormais scientifiquement l’usure de l’âme. Tout individu dépassant les normes légales en matière de pleurs peut être déclaré "moralement usé" et soumis, par arrêté préfectoral, à la camisole chimique domiciliaire. Déjà légalement contraints de rester chez eux pour obéir aux mesures sanitaires générales de privation de liberté, les "usés", comme on les appelle communément, sont dorénavant enfermés dans la prison de leur propre corps, en permanence sédatés par les cocktails de drogues chimiques puissantes qu'ils sont contraints d'ingurgiter. Les protocoles de traitement de toutes les autres pathologies mentales ont été considérablement simplifiés par le recours à cette législation nouvelle et, les malades ne nécessitant plus guère d'hospitalisation, de nombreux hôpitaux psychiatriques, à l'instar des palais des congrès, centres de conférence et autres multiplex cinématographiques, ont été reconvertis en centres de soins intensifs et de réanimation. Une grande partie des patients psy est, à défaut d'être prise en charge, largement "traitée" chimiquement à domicile. Ne sortant plus de sa torpeur artificielle que pour satisfaire ses besoins physiologiques vitaux, 30 % de la population est désormais plongée dans un état de semi-hibernation.

Et malgré toutes les mesures prises, la litanie des morts quotidiennes (16 666 pour la seule journée d'hier) est là pour nous rappeler que rien ne semble pouvoir enrayer, malgré l'hubris et l’orgueil toujours aussi démesuré des mandarins qui gouvernent désormais de facto le monde, la progression d'un virus qui a dores et déjà décimé un quart de la population mondiale et dont les mortelles et incessantes mutations sont rapportées sur les réseaux du seul Dark Web, presque en temps réel, par quelques scientifiques rebelles, dingues et parfois géniaux, mis au ban de leur communauté.

Si demain sera un autre jour, l'humanité, elle, n'aura jamais été si proche de rien.



samedi 23 janvier 2021

Ça compte pas pour rien

Identité et mémoire. C’est dans notre mémoire que les morts vivent. Rien n’excuse l’oubli. Notre identité puise ses sources dans les Lumières et notre histoire, toute notre histoire, qui ont contribué à forger ce qu’on appelle parfois l’universalisme à la française. Notre vision de l'universalisme fondée sur une acception toute particulière du sécularisme, que nous nommons laïcité, est frappée aujourd'hui par une solitude terrible. L’humanisme oublié des Lumières ne fait plus école. La raison recule parfois devant l'absurde et les idéaux des Lumières suscitent même méfiance et doute. 

Rien n’est sans raison. Vraiment ? Objectent certains. Faut-il, doit-on, peut-on tout expliquer ? L'actualité  parait servir les causes les plus folles tant elle semble nous dire qu'une raison qui ne laisserait aucun espace au tragique, à l’inconnu, aux contingences peut être simplement dévastatrice ! Et on doit bien admettre qu'en cette année - de merde ! - 2020, le virus est venu nous rappeler que malgré notre prétention absolue, nous ne maîtrisions pas tout... Alors que croire ? 

Il ne s'agit pour autant pas de céder en tout à l'irrationnel, au risque que seul le faux se révèle. Dans un monde à la complexité tellement anxiogène, de plus en plus accessible mais de plus en plus indéchiffrable, nos grilles de compréhension et d'"interprétation raisonnable" sont confrontées chaque jour à un besoin d'intelligible qui laisse paradoxalement place aux discours les plus fous, aux impostures érigées en "vérités alternatives", aux théories complotistes encourageant la haine de l'autre et le retour des conflits et des déchirures, comme est tragiquement venu l'illustrer la fin de la campagne présidentielle américaine. C'est contre la connerie qu'il faudrait, d'urgence, vacciner nombre de nos contemporains.

Mieux qu'un vaccin, plus qu'une immunité, comme le dit si joliment l'une de mes amies, nous ne serons réellement sauvés que lorsque nous aurons enfin atteint une forme d'humanité collective ! Ça compte pas pour rien.

jeudi 7 janvier 2021

Non, rien...

Lundi 4 janvier 2021 - curieux comme le fait de changer ne serait-ce qu'une unité peut vite donner l'illusion que les choses vont tout de suite aller mieux... - nous avons bien ri, devant notre écran magique, en visionnant sur Netflix (je sais, je sais...) le bilan des douze derniers mois vu par les créateurs britanniques de la série Black Mirror : "Death to 2020" ! Un bilan décalé et irrésistible, que m'avait signalé un mien ami, d'une année terrible qui aura vu s'enchaîner les épisodes, tous plus anxiogènes les uns que les autres, d'une série catastrophe à laquelle personne ne pouvait s'attendre. Même s'il est  vrai que, pris sous un nouvel angle, une tournure plus parodique, les évènements paraissent tout de suite moins insupportables. Cette création tragi-comique vient heureusement nous rappeler également que l'année a été marquée par quelques bonnes nouvelles, dont la défaite de Donald Trump à la Présidentielle américaine n'aura surement pas été la moins savoureuse pour un certain nombre d'entre nous.

Images extraites de "Death to 2020"

Et puis, mercredi 6 janvier... Alors là, malheureusement, nous n'étions plus du tout dans la fiction et il est difficile de croire que, sur le même écran, puissent défiler en boucle les images, bien réelles cette fois, diffusées dans le monde entier, d'un tel déchaînement de violence et de haine, nourri de rancœurs, de frustrations et de délires complotistes et gavé à l'hormone de croissance des fake news de la réalité alternative présidentielle. 

Tout est là pour nous rappeler que le changement d'année tant attendu n'aura été qu'illusion et que ce putain de 21ème siècle a bel et bien commencé le 11 septembre 2001. Ce siècle est dramatique en tous points et chaque jour l’histoire et son cortège de catastrophes le rappellent davantage à notre mémoire. Ceux qui, comme moi, sont nés dans les années 60, vivent aujourd’hui sans doute la période historique la plus tragique de leur vie. Temps d'incertitudes généralisées et de pandémie mondiale, terrorisme et montée des intégrismes, menaces sur le modèle démocratique, bipolarisation exacerbée où chacun s’oppose désormais à l’autre, sans plus jamais prêter la moindre attention à un point de vue différent du sien, en étant certain de son droit et de sa raison, et prêt à les défendre, y compris jusqu’à l’absurde, au ridicule. Un ridicule qui tue ! Absence de recul, de réflexivité, de prise de hauteur et approche trop souvent binaire d'une réalité plus complexe qu'il n'y paraît parfois. Tous les ingrédients du scénario le plus sombre sont réunis. 

En voyant hier soir les émeutiers envahir le Capitole et s’en prendre à l’un des principaux symboles de la démocratie américaine, je n’ai pu m’empêcher de penser au choc que j’avais ressenti ce jour de décembre 2018 où une stèle représentant Marianne, et donc la République, avait été brisée à coups de marteaux à l’intérieur de l’Arc de triomphe. Ce jour-là, la haine aurait pu tout emporter sur son passage , et avec elle notre Démocratie, puisqu’on sait désormais que la question du recours au feu, c’est à dire au tir à balles réelles, s’est posée pour la hiérarchie policière, tant la violence à laquelle devait faire face les forces de l’ordre place de l’Etoile était inédite et extrême. Sans vouloir faire un parallèle osé, j'y perçois les mêmes germes de la haine de l'autre, d’une  manière de violence nihiliste et du rejet absolu de toute forme de pensée libre et exprimée dans un cadre démocratique.

Pour en revenir aux Etats-Unis : Comment imaginer que le Président élu d'un des plus grands états de la planète puisse encourager la croyance en une réalité parallèle portée par des miliciens suprémacistes arborant ostensiblement des signes nazis, alliés à des dingues qui professent l'existence d'un vaste complot pédophile mondialisé, ou qui croient à la réalité d’un pouvoir reptilien caché ou d’Illuminati dominant le monde et qui instrumentaliseraient le terrorisme et joueraient de la santé de l'humanité pour mieux imposer leur règne dans l’ombre sur une terre plate ? Au secours !

Le symbolisme c’est du réel. Briser les icônes, s’en prendre aux images, aux symboles, c’est attaquer les fondements de la démocratie même ! Le débat dont j'ai ici exalté les vertus semble avoir vécu. Nos contemporains ne se parlent plus que pour s'invectiver. Ils vivent désormais dans des mondes totalement différents et parallèles. Le relativisme s’est généralisé et vérité de l’un n’est plus du tout vérité de l’autre. Comment pourra-t-on réconcilier des visions de plus en plus antagonistes et dont les seuls points de rencontre semblent désormais se résumer au monde virtuel des réseaux sociaux et, demain, à une réalité devenue le théâtre absurde et tragique d’un affrontement mortel et définitif ? 

Comment auraient été traités les événements d'hier par les scénaristes de "Death to 2020" s'ils étaient intervenus quelques jours plus tôt, l'an passé ? Sans-doute par une forme subtile de dérision comique. Ils nous auraient alors rappelé qu'il est salutaire de vouloir rire de tout. Peut-être ? Autrefois, c'était au siècle dernier, il  n'y a pas si longtemps, le rire mettait tout le monde d'accord. Désormais, la censure progresse et une nouvelle forme d'ordre moral voudrait imposer son idéal déviant et mortifère à ceux qui veulent encore simplement vivre.

Nous sommes le 7 janvier aujourd'hui. Il y a cinq ans, deux dingues fanatisés faisaient irruption dans les locaux de Charlie Hebdo et semaient la mort parmi la rédaction. Ces deux-là ne supportaient plus qu'on puisse penser, vivre et aimer rire !

L'un des enseignements majeurs de notre époque apagogique et déglinguée c'est que certains voudraient nous imposer de ne plus pouvoir rire de tout, de ne plus rire du tout, pour mieux nous contraindre à croire les plus délirantes folies, les idéologies les plus mortifères, les plus ineptes conneries, pour nous soumettre à leurs vérités, même au prix du sang et de la vie. Ce que je retiens de ces trois jours c'est qu'il faut se dépêcher de rire, de rien, de tout, tant que nous le pouvons encore, mais qu'on ne peut certainement déjà plus le faire avec tout le monde.

Quoi ? Non, rien...

mardi 24 novembre 2020

Ne reste-il vraiment plus rien ?

Au loin, ce matin, les ombres des tours apparaissent dans les brumes de l'aube. 

Solastagie face aux incertitudes du futur, anxiété face aux questions sans réponses du quotidien, et, nostalgie malsaine d'un âge d'or largement fantasmé, et qui ne reviendra plus. Regrets et remords d'une part, ennui, lassitude et frustrations de l'autre, joli cocktail, auquel si tu ajoutes une bonne dose de peurs et d'angoisses viscérales inhérentes à notre nature humaine, tu obtiendras la trame du formidable décor de la vie psychique de nombre de nos contemporains. Le passé n'est plus, le présent, pas terrible et l'avenir sombre ! Dès lors, on pourrait être tenté de rapidement en conclure qu'il ne reste rien. Car, comment espérer sans croire en un au-delà pensé mais qu'on ne connait pas (un au-delà des mots, du temps et de l'espace. Un idéal qu'on ne goûtera jamais...) ?

Pour autant, je l'ai déjà ici écrit, le questionnement métaphysique de chaque homme, qu'il soit déiste, théiste ou agnostique, le relie intrinsèquement au Grand Tout, en ce que, par la pensée même, il existe en chacun de nous une petite étincelle divine en quête d'idéal. N'est-ce pas là l'essence même de l'existence ? Il le sait, et, dans le cas contraire, peu importe même qu'il ne sache pas qu'il le sait. Car, au fond, bien que la quête spirituelle nous entraîne à la poursuite d'un ineffable, d'un indépassable, d'un insurmontable qui sans cesse nous échappe et que nous ne pénètrerons jamais, elle soutient, en soi, la vie elle-même. Car c'est bien cet "au-delà", indicible et inaccessible, qui suscite les questionnements les plus profonds. Nous sommes d'abord, et avant tout peut-être, des êtres spirituels.

Les premiers rayons d'un pâle soleil d'automne percent enfin. Et j'imagine des tours sans rez-de-chaussée, et qui n'auraient pas d'étages... Un nouveau jour se lève. L'espoir avec lui ?

mardi 3 novembre 2020

Rien de vraiment social


De quoi le monde est-il réellement malade ? Les microbes sont des organismes vivants, certes infiniment petits, certes parfois pathogènes, mais avec lesquels nous vivons le plus souvent en bonne intelligence (plusieurs milliards par exemple de ces micro-organismes sont présents dans nos intestins et sont indispensables au processus digestif). Les virus, eux, ne sont pas des entités organiques autonomes, ils ont besoin de coloniser une cellule pour croître et se multiplier. C’est donc un parasite mortel qui s’est aujourd’hui inséré dans notre corps social. Un parasite sans volonté, sans raison d'être, si ce n’est celles de proliférer de façon exponentielle au sein des cellules de son hôte pour survivre, quitte même à provoquer la mort de celui-ci. 

Depuis longtemps les auteurs d'anticipation et de science-fiction, en imaginant des situations que nous pensions extrêmes, ont décrit, avec ce que nous croyions alors être une vision hyper-catastrophiste, les dégâts et les conséquences d’une pandémie pour laquelle nos organismes ne seraient pas préparés, contraignant les survivants d'une humanité éclatée en groupes plus ou moins autonomes à se confiner, et pour se protéger d'une atmosphère viciée et devenue irrespirable, à survivre sous cloche. Mais assurer la survie à long terme peut-il se faire au détriment de la vie-même? La vie, c'est ici et maintenant. Car la vie, notre vie, ne saurait se résumer à une acception simplement organique ou au seul intervalle de temps qui nous sépare de la mort. La vie humaine est bien plus que cela! Vivre c’est exister.

Êtres pensants, sociaux, aimants, nous sommes vivants parce que les événements autant que nos activités donnent un cadre à notre existence, un cadre individuel autant que collectif qui nous permet d’espérer tout simplement. Sauf à adhérer aux théories collapsologiques ou aux fantasmes survivalistes, notre existence ne saurait se résumer durablement à la satisfaction exclusive de nos besoins vitaux. 

Depuis plusieurs mois maintenant, l’espérance n’a cessé de diminuer alors que la peur, elle, s’est durablement installée. Oui, la peur s’est généralisée et elle a changé de nature. De la peur pour l’autre nous sommes aujourd’hui passés à la peur de l’autre. Le malade n'est plus celui dont on doit s'occuper mais un "porteur" que tout le discours anxiogène nous incite à craindre et à tenir à l'écart. Isolement, quarantaine, confinement, couvre-feu : notre vie peut-elle être réduite au respect de "gestes barrières" et d'une distanciation physique qui n'a, quand on y songe, rien de vraiment social ?

Au fond, la question semble ne plus être celle de l'objet de notre peur, mais bien plutôt de son sujet. De qui avons-nous peur ? Notre capacité à accepter l'autre, y compris dans ses souffrances, semble s'être réduite avec l'espace de notre liberté d'aller et venir. Au XVIIème siècle, malgré le pessimisme qui marque pourtant son œuvre, François de La Rochefoucault écrivait, dans ses célèbres maximes, que "nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui". Si seulement nos contemporains pouvaient trouver dans cette pensée pleine de bon sens les éléments d'une morale d'action au service de la vie !

samedi 31 octobre 2020

En rien rationnelle

"Si la vie est éphémère, le fait d'avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel" Wladimir Jankélévitch

La deuxième vague de l'épidémie nous a rattrapé à la vitesse de la marée montante dans la baie du Mont Saint Michel. Avec ce nouvel épisode, en passant d'une crise unique à une deuxième (qui en annoncerait d'autres ?...), nous sommes entrés dans le temps de l'épidémie. Au sens de la symbolique des nombres, en nous écartant de l'Unité, nous sommes entrés dans une période de corruption et de conflit, mais aussi d'évolution. Cette crise à répétitions, avec ses "stop-and-go" annoncés, permettra-t-elle, enfin, une prise de conscience que, malgré notre désir d'explication et de compréhension de tout, la réalité nous échappera toujours car, à l'image de la vie et de son mystère, la réalité n'est en rien rationnelle ? Face à cet "immense merdier" dans lequel semble peu à peu sombrer notre monde, pourquoi y-a-t-il la vie ? Et pourquoi n'y a-t-il pas rien ? Comment simplement envisager que nous puissions tout à la fois jouir de nos pleines capacités d'êtres développés et conscients et, dans un même temps, devoir accepter le caractère éphémère de la vie ? Voilà bien en quoi la réalité est irrationnelle. Les savants, les sachants et toute la cohorte des experts qu'on voit et qu'on entend à longueur de journée nous asséner "leur" vérité auront beau penser, anticiper, prévoir, calculer, projeter, rien ne se passera jamais comme ils nous l'avaient annoncé. Seule restera la certitude de notre finitude, au regard de l'immensité d'un univers inatteignable et d'un désir insatisfait d'omniscience et d'éternité.

Dépasser la dialectique d'une raison fortement établie et dogmatique. Unir l'instinct et l'intelligence. Accepter, à l'instar de ce que je perçois de l'œuvre singulière de Carl Gustav Jung, "les intermittences de la raison". Faire confiance à une manière d'intuition, sans nécessairement recourir au raisonnement. S'ouvrir à une pensée éveillée pour simplement recouvrer une étincelle d'espérance. N'est-ce pas le chemin que nous devrions davantage suivre à l'effet d'envisager, d'essayer de percevoir, de penser une réalité intrinsèquement impensable ? 

Le fou peut-il mieux que le savant penser l'irrationnel ? 

Toute vérité est emprunte de relativité, mais à ce point ? Vérité scientifique du matin n'est même plus vérité scientifique de midi, alors que dire de la vérité scientifique du soir ? 

La seule solution trouvée pour faire face à une pandémie hors de contrôle (mais comment contrôler la vie même ?), à défaut de pouvoir y remédier et prendre le moins de risque possible, a été de tous nous (re)confiner. Tout mettre sous cloche en pensant qu'on va pouvoir laisser le virus à l'extérieur et, calfeutrés bien au chand dans nos foyers, à l'image du gamin blotti au fond des draps pour échapper aux monstres issus de l'ombre, penser que l'on pourra durablement vivre heureux en vivant caché. Vivre caché pour mourir heureux ?

Alors je me prends à rêver de fuite. Pas de la fuite, ni d'une fuite, de fuite, simplement.

vendredi 17 juillet 2020

Au-delà des masques

- A quoi sert d'être homme ? (...)
    - ça sert à vivre et à mourir tout simplement."1

Qui es-tu derrière ton masque ? Qui serons-nous, demain, au-delà des masques ? Que disent de nous et que nous disent ces masques ? Il y a quelques semaines nombreux étaient ceux qui en dénonçaient la pénurie. Nombreux sont-ils encore - et, peut-être, pour certains, les mêmes ? - à refuser obstinément, alors même qu'ils sont disponibles, et en quantité, de les porter aujourd'hui. Pour ceux-là plus particulièrement, mais est-ce encore utile, on pourra toujours trouver à gloser sur la vie et la mort. Cette vie protégée derrière le masque, la mort qui s'avance au-delà...

Ma mère est morte. Elle l'aurait fait si elle l'avait pu mais elle n'a pas eu l'occasion de se couvrir le bas du visage pour sortir, elle ne le pouvait plus. Alors puisque, depuis longtemps, elle était confinée, la maladie a su se frayer un morbide chemin jusqu'à elle, et le seul masque qui l'aura accompagnée jusqu'au bout fut le terrible, l'horrible masque de la souffrance.

Victime parmi les autres d'un virus exotique et mondialisé. Mais une victime unique, ma mère. Maman... Je me suis, dans plusieurs libelles, essayé à penser la mort, à anticiper l'absence, à relativiser la vie. Sans doute en évoquant la force de l’espérance me suis-je parfois trompé alors que désormais je suis contraint de ne plus penser à toi que comme au souvenir d'un temps qui ne reviendra plus ? Je sais que les saisons estomperont ton image, j'entends encore le son de ta voix qui déjà s'amenuise. Tu as rejoint papa dans les souvenirs, sépia et teintés de nostalgie, du quinquagénaire orphelin que je suis à présent. Ne reste à l'absurde fiction de la mémoire qu'à évoquer désormais l'absente présence d'une mère à jamais disparue. Absurda vida...




1 - Absurda Vida - Danielle Richardson - Robert Laffont, 1962

mercredi 29 avril 2020

Contre une vie séparée

En cette incroyable période, je pensais, un peu naïvement sans doute, que rien ne pourrait plus me surprendre, mais là je viens de tomber de ma chaise! Un reportage diffusé au journal de 20 heures d'une chaîne publique présentait ce soir, en la jugeant "intéressante" dans la perspective de la fin de la période de confinement et la reprise du travail, l'initiative d'une entreprise française proposant d'équiper les salariés d'une alarme individuelle leur permettant de s'assurer que la distance physique sera bien respectée entre eux! Son porte-parole indiquait qu'ils auraient déjà reçu commande de plusieurs milliers d'alarme portative. Quelle sera la prochaine étape ? La généralisation à tous les citoyens, avec une notation sociale, comme cela se fait déjà en Chine, à la clé ? Des bons points distribués, sous forme de promotion, à ceux qui auront su maintenir une certaine distanciation sociale, comme une prime à l'éloignement ? Et quelle sanction frappera celui ou celle qui s'approchera d'un peu trop près de ses collègues, de ses voisins, de ses amis, de sa vieille mère, de son ou de sa chérie, de ses enfants ? Des licenciements sont-ils à craindre dans un futur proche pour cause de "proximité intempestive" ? Des amendes à raison de "flirt trop appuyé" ?  La prison pour un câlin ? Je suis simplement atterré...

On dit parfois que comprendre rend l’esprit paresseux. Il m'arrive, lorsque j’ai l’impression que je suis sur le point d’atteindre à tel ou tel sujet et encore davantage peut-être lorsque cette compréhension est le fruit d’une démonstration au caractère logique ou presque mathématique, de renoncer et, au contraire de me contenter de m’en tenir à l’idée rassurante que j’aurais compris quelque chose, de persister à questionner et douter. Je me défie autant des théories que des dogmes et si une question m’apparaît presque indiscutable tant elle aura été argumentée, justifiée, démontrée, je me méfie, j’hésite et le doute n'en est même que renforcé, agissant comme un carburant, un encouragement à penser davantage. Alors je me pose de nouvelles questions, j’élargis l’angle, je (me) retourne, je change simplement de point de vue, quitte d’ailleurs à finalement revenir au résultat initial. C’est en cela que mon doute ne peut en rien s'assimiler à une forme quelconque de complotisme. Je ne crois pas à l’intervention d'une main secrète et occulte qui agirait dans l’ombre, simplement je me pose des questions, tant je me méfie des dogmes, et je pense qu’il n’y a pas de vérité unique encore moins définitive, même scientifiquement démontrée.

Il m’arrive de parfois faire miens les principes de l’analyse systémique qui considère toute vérité comme relative, promeut une vision holistique, adopte l’idée de causalité circulaire et de complexité, et se fonde très largement sur le structuralisme.

Pour en revenir à l'actualité immédiate, bien sûr le confinement a eu la vertu première de sauver des vies mais il est grand temps de se poser, enfin, la question comparée du bénéfice attendu pour chacun, à court terme, et des risques générés pour l'ensemble de notre société, à moyenne et plus longue échéance, pour embrasser l'idée que la vie est une somme de hasards, une suite d'aléas et de choix aux conséquences qui échappent le plus souvent à toute maîtrise, accepter enfin d'oser et de recommencer à vivre. Car quoi ? On voudrait nous faire accroire que l'existence pourrait être plus belle si elle était moins risquée ? Mais vivre n'est-ce pas accepter, comme une simple donnée, que tous, un jour, nous allons mourir ? Il y a certainement moins de péril à rester enfermé chez soi, isolé du monde et des autres, mais, comme le dit l'adage populaire, l'aventure n'est-elle pas au coin de la rue ? Renouons avec le risque, un risque maîtrisé, un risque conscientisé, mais acceptons de vivre! Une vie différente, peut-être, mais la vie ! Rien moins.

Les anxiogènes mises en garde de la faculté, autant que les martiales injonctions gouvernementales, n'y changeront rien, en ces instants où chacun, dirigeant politique comme sommité scientifique, ne paraît plus mû que par le désir de nous (sur)protéger (pour mieux se protéger lui-même ?). Je sais bien que gouverner c'est prévoir mais, dans les considérants des décisions prises et annoncées ces jours-ci, la somme cumulée des effets d'une pandémie provenant d'un virus inconnu, d'un principe de précaution érigé au rang de norme constitutionnelle, la transparence comme un nouveau dogme et des possibilités d'action offertes à tous par une société de plus en plus judiciarisée semble malheureusement plus agir comme la source d'une sourde peur pour l'élite d'éventuels contrecoups, demain, des choix d'aujourd'hui, que comme un stimulant pour la prise immédiate de décisions simples, équilibrées et compréhensibles. Les conséquences en matière de santé publique, d'un usage régulier du tabac ou de la consommation d'alcool sont beaucoup plus dangereuses et mortifères que la circulation du Covid19 et, pourtant, nul de nos gouvernants ne songe sérieusement à en prohiber la consommation ou à en interdire le commerce. Nous devons accepter que la vie repose sur un équilibre qui possède, en lui, une dynamique qui le rend, par nature, instable. Oui, la vie est incertaine et dangereuse. Devons-nous pour nous en prémunir, renoncer à vivre ? Êtres sociaux par définition, pouvons-nous vraiment, au nom d'une prophylaxie devenue doctrinaire, accepter l’idée, sans renoncer à ce que nous sommes, de devoir nous contenter désormais (et pour combien de temps ?) d’une vie cloisonnée, d’une existence distanciée, d’une vie séparée ? Je te le dis tout net, ami lecteur: je m'y résous de moins en moins.

vendredi 24 avril 2020

Aporie en période de pandémie

Plus que d'habitude, il me semble qu'en ce moment le monde se répartit en deux catégories aux contours bien distincts : Ceux qui savent tout sur tout, et réciproquement, et qui l'affirment haut et fort, et puis ceux, auxquels j'ai la prétention d'appartenir, qui ne savent pas grand-chose sur presque rien, ou le contraire, mais qui se taisent ou qui chuchotent...

Pourtant, je reconnais qu'il m'est déjà arrivé d'affirmer ici-même que ça n'est pas parce qu'on avait rien à dire qu'il fallait fermer sa gueule. Alors..? Alors, comme l'a si bien chanté le très nobelisé Bob Zimmerman, les temps changent, et dans le domaine de la statistique, avec cette pandémie on a, je crois, atteint le record, absolu et toutes catégories, de conneries proférées à la minute. Autant de bêtises affirmées avec force, jour après jour, par nombre d'auto-proclamés "experts", d'autant plus sûrs de leur fait que leur "expertise" est bien souvent totalement improvisée sur l'instant, et  qui, eux, savent, évidemment... Alors, pour une fois, j'apprécierais que ceux qui n'ont rien, mais alors strictement rien à dire, la ferment !

Les premiers, ceux qui squattent les plateaux télé, les ondes radios, les réseaux sociaux en tous genres, les tribunes, les estrades, les journaux et les magazines imprimés d'où ils pérorent et prétendent faire l'opinion, quitte même à se contredire, d'un jour l'autre, sans pour autant jamais prendre le temps ou la distance nécessaire pour se questionner, voir, soyons fou, se remettre en question. Et puis les autres, tous ceux qui n'ont surtout pas la prétention de savoir et qui assument, comme je le fais, le caractère aporétique, mais discret, de leur démarche. On a le droit, si l'on ne cherche pas à imposer ses opinions aux autres, d'être parfois aux prises avec les contradictions de sa pensée. L'aporie peut même apparaître parfois comme une forme salutaire de doute.

Et dans le registre aporétique, je souhaite te livrer, mais uniquement, et tu comprendras aisément pourquoi, à titre d'illustration, la réflexion suivante qui m'est venue tantôt : "Tous les médecins se trompent tout le temps. Le professeur Raoult a raison..." Mais celle-là j'aurais peut-être dû la garder pour moi, tant certains sujets sont aujourd'hui si chauds que celui qui se risquerait à les aborder pourrait bien finir par s'y brûler. Comme l'a si justement écrit Cioran, nous sommes sans-doute entrés dans l'un de ces moments où l'"on ne peut rien dire de rien".

En période de pandémie, de partager tes réflexions aporétiques tu te garderas. So long, friend!

mercredi 22 avril 2020

A vouloir tout voir : ne plus rien comprendre ?

Cher lecteur, peut-être comme moi es-tu surpris, et même parfois sidéré de l'augmentation sans cesse croissante d'images, plus ou moins drôles, à l'origine plus ou moins certaine, aux visées plus moins obscures, à l'intention plus ou moins bienveillante qui, chaque jour, nous parviennent via les réseaux sociaux ou la télévision. Je voudrais aujourd'hui aborder avec toi la force évocatrice de l’image. Et, l’idée que, la carte n’étant pas le territoire, chacun peut très différemment interpréter ce qu’il voit, ou, pourrait-on dire, ce qu'il croit voir.

A titre d’illustration (Si! Si!...) je vais commencer par essayer de te décrire une image proposée par Jean-Paul Sartre dans la Nausée : On y aperçoit, nous dit-il, plusieurs femmes agenouillées devant un homme qui boit du vin... Essaye maintenant, sur la base de cette description succincte, de t'en faire une représentation. Que vois-tu ? Image immorale ? Chromo à connotation sexuelle ? Évocatrice de quelque érotique perversion ? Ça n’est pourtant absolument pas d’un instantané coquin pris dans le salon d'un bobinard d' avant-guerre dont s’agit, mais, plus simplement, d’une photo prise dans une église, au moment de l'Eucharistie, pendant la messe dominicale.

Comment pouvons-nous, à la simple description qu'on nous livre d’une scène, nous faire une représentation aussi proche que possible de la vérité ? Suffit-il pour comprendre le sens d’une image qu'on nous la  décrive ? Peut-on simplement analyser à partir d’un témoignage ? Oui, les images, quel que soit leur type, ont forcément quelque chose à nous apprendre, mais méfions-nous de ce que nous pouvons croire qu’elles nous disent... Chaque message a son propre langage, avec ses codes, et a toujours une ou plusieurs fonction(s): communiquer, convaincre, persuader, critiquer... Le monde est à l'image de l'idée que nous en avons.

On enseigne aux plus jeunes que, pour analyser une image et avant de dire ce qu’on en pense, il convient dans tous les cas, de:
  • Décrire le plus objectivement possible (en exposant ce que l'on voit, de façon la plus claire, et, surtout, en se gardant de toute interprétation, à ce stade);
  • Contextualiser (ce que l'on sait du contexte de l'image en question);
  • Interpréter et, le cas échéant, critiquer (en évoquant ce qu'on peut en déduire ou les pistes de compréhension qu'on peut en avoir).
Alors, en cette période où plus que jamais peut-être, nous pouvons, véritablement, nous sentir en bien des occasions, comme « assaillis » par la présence continue d’images diffusées sur les réseaux sociaux où les chaînes info, sans filtre aucun, ni pédagogie, il convient d’y réfléchir à deux fois avant de les interpréter et de nous efforcer encore davantage d'exercer notre sens critique. Gardons-nous surtout de (re)diffuser des images qui nous sont présentées comme des informations, que nous croyons comprendre mais dont, finalement, nous ne connaissons pas grand-chose. 

Au-delà de l'image, élargissons notre réflexion à l'information en général. La société de l'information qui s'est peu à peu installée au cours du siècle passé, serait-t elle en passe de devenir, en ce moment plus que jamais sans doute dans l'histoire de l'Humanité, celle de la désinformation ?

A ce stade, je te propose que nous fassions, ensemble, un petit exercice. Avons-nous, récemment, relayé une image dont ne connaissions ni l'origine ni le contexte, et que nous aurions même bien été en mal de décrire précisément ? Au fond, le plus important dans la communication n'est-ce pas d'entendre ce qui n'est pas dit, de voir ce qui n'est pas montré ? Pour nous aider à filtrer les messages qui nous parviennent et, quelle qu'en soit la forme, avant de les répéter et de les propager, il existe une méthode simple, efficace depuis trois millénaires: le filtre de Socrate. En réponse à quelqu'un venu lui rapporter une information sur l'un de ses amis, le philosophe posa trois questions:
  • "As-tu vérifié si ce que tu veux me raconter est vrai ?"
  • "Ce que tu veux m’apprendre sur mon ami, est-ce quelque chose de bien ?"
  • "Est-il utile que tu m’apprennes ce que mon ami aurait fait ?"
Ce que dit Socrate c'est que, sous réserve de s'être d'abord assuré de la fiabilité d'une information et d'en avoir analysé l'intentionnalité, il convient de s'interroger sur son utilité. Car il faut toujours prendre garde qu'à toujours vouloir en (sa)voir davantage, nous prenions le risque d'un jour ne plus rien comprendre. Accumuler des savoirs, parfois inutiles, souvent futiles, au risque de perdre toute chance d’accéder à une forme de sagesse ? Oublier, peu à peu, les savoirs acquis, fruits de la perception de nos sens accumulés au fil du temps, n'est-ce pas, au contraire, le plus sur chemin vers la vraie Connaissance...

jeudi 16 avril 2020

La bile, ou ce qu'on se fait quand on pense qu'on ne peut rien faire

Pour répondre à la menace virale, la solution unique d’un confinement strict n’est évidemment pas envisageable dans la durée, tant elle annonce, à relatif court terme, des dangers  réels pour l'équilibre de nos économies. Il n’est pas non plus envisageable qu'on puisse longtemps laisser perdurer la distanciation sociale, tant elle porte en elle les germes de difficultés encore à venir, à la fois d'ordre très intimes autant que sociales et, d'une certaine façon, pour des raisons psychologiques et même d'hygiène mentale.

Bientôt, je l’espère, la pandémie ne sera plus qu'un (très) mauvais souvenir et, avec elle, nous aurons laissé derrière nous cette curieuse époque qui a vu s'imposer une forme dérangeante de "médicalisme" (j'emprunte le mot à André Comte-Sponville), un temps hors du temps où nous aurons été les témoins de l'émergence de ce qu'on pourrait qualifier de "médicostructure". Le moment sera alors venu de faire un bilan et, je l'espère, de tirer quelque enseignement de l’étrange constat d'impuissance mêlée d’improvisation généralisée, du politique au scientifique, dont nous faisons aujourd'hui la quotidienne et cruelle expérience. Et sans doute, notamment, d’interroger la façon dont le virus et la maladie auront été différemment abordés. Quel prix sommes nous prêts à payer en échange d'une - toute relative - garantie de mourir en bonne santé ?

Cette crise nous aura clairement mis face à l’incapacité grandissante de nos sociétés dites avancées à faire face à la souffrance, à la maladie et à la mort et à vouloir trouver, dans la science, une manière de réassurance venant, en fin de compte, questionner l'impossible auquel nous sommes confrontés à simplement accepter notre fragile condition d'être mortel. Le risque, et la nécessité d'y faire face et de s'adapter ne sont-ils pas le moteur même de la vie ?

Heureusement, le temps du confinement des corps n’est pas celui du confinement des esprits et l’on peut même dire que, d’un certain point de vue, la contention qui nous est imposée aura peut-être contribué à sa manière à une forme de libération de la pensée. D’un point de vue épistémologique, on a le droit et même le devoir de questionner la science. La médecine, tout particulièrement, qui n’est pas une science exacte et qui avance toujours, à plus ou moins grands pas, en tâtonnant, par essais, par hypothèses, par tests et qui doit, pour la première fois, étaler l’improvisation et l'adaptation permanente qui sont la norme de cet art face à une épidémie majeure, en étant à chaque instant regardée, scrutée, observée par toute une société, en temps réel. Tout autant dans les services d’urgence que dans les laboratoires de recherche, la transparence aura été de mise. A telle enseigne qu'on peut se demander s'il convenait vraiment de tout dire, tout montrer, alors même que les images, parfois douloureuses, la répétition d'un discours, souvent inquiétant car difficilement accessible au plus grand nombre, et, l'étalage des querelles entre "sachants" portent en eux-mêmes, pour les plus fragiles ou les moins avertis, les germes du doute et de l’anxiété ?

Bien des tabous sont tombés, au nom du droit à l'information, ou plus exactement du droit d'informer. Oui, mais jusqu'où ne pas aller trop loin ? Imagine-t-on que, demain, notre société pourra continuer à vivre en acceptant que, chaque soir, un fonctionnaire à la mine grise vienne à la télé tenir le macabre bilan comptable du nombre de morts du jour ? Penses tu sincèrement, ami lecteur, qu'on supportera, durablement, la diffusion en boucles des images dramatiques et visibles de tous, y compris des plus jeunes, de services d'urgence et de salles de soins intensifs ? Devons nous nous résigner définitivement à ne plus vivre que dans la peur, et à la transmettre, sans précaution aucune, aux générations qui nous suivent ? Si l'on a pris le parti d'interdire aux enfants de moins de quinze ans l'accès à ces services hospitaliers, est-ce par hasard ? le téléspectateur réclame, chaque jour, son terrible cocktail d'images et de sensations, mais pouvons nous, devons nous vraiment accepter de vivre comme çà ? Nous ne sommes pas immortels! Est-ce réellement une information ? Si la mort s'est brutalement rappelée au (mauvais) souvenir de tous, elle ne doit pas l'emporter sur la pulsion de vie qui, seule, devrait nous animer. N'oublions pas que ce qui fait de nous des mortels, c'est que nous sommes d'abord des êtres vivants. 

Entre une société qui cache, parce que l'idée même lui en est devenue insupportable, toute image non esthétisée ni intellectualisée de la mort, et, un monde du tout-à-l'image où tout serait dit, montré, débattu à l'envie, sans filtre et sans nuance, ou même, et surtout, le plus sombre et bouleversant s'étalerait en permanence aux yeux de tous, que choisirais tu ? Le Dark Net de l'existence est-il en passe de devenir notre seule et unique référence ? Pourtant, il y a tant à faire. Souvenons nous de vivre, d'aimer, d’être heureux, et d'espérer! Et ne laissons surtout pas s'installer l'idée que nous ne pourrions plus rien faire, c'est le meilleur moyen pour que nous fassions moins de bile.


dimanche 12 avril 2020

Rien de moins

Plus d'une fois j'ai entendu, lorsque je séjournais enfant chez elle, ma chère grand-mère me dire : « Arrête de te regarder dans la glace, tu vas finir par la déformer! » Sans percevoir totalement le sens de cette phrase mystérieuse, je comprenais alors que j’avais passé trop de temps devant le miroir, tout occupé que j'étais à chercher d’hypothétiques taches sur mes vêtements ou à remettre une mèche de cheveux en place... 

Aujourd'hui, la signification profonde de cette phrase m’échappe encore. En creusant davantage le filon de ma mémoire, il me revient qu’au fond ça n’est pas ma grand-mère elle-même que j’entendais mais bien plutôt le reflet, déformé, que j’apercevais d’elle dans le miroir qui s'adressait alors à ma propre imitation. Car c’est bien notre image, reflétée, qui est déformée, pas la glace elle-même. Alors, comment se pourrait-il que du seul fait de s'y mirer, elle eut pu finir par être dénaturée par la force agissante d'un simple regard ?

Une autre de ses expressions favorites était : « Tu vas user le miroir à force de t’y regarder! » Au-delà de la référence à un acte tout autant narcissique que vain, que dit cette phrase à la teneur toute teintée de surréalisme ? Le regard appuyé aurait-il le pouvoir de déformer la matière, une force suffisamment puissante pour corrompre la plaque de verre, noircir la couche d'argent ou d'aluminium et altérer le tain ? Cette injonction grand-maternelle était-elle la simple interpellation de mon juvénile narcissisme ou le reflet d'une crainte chez elle plus profonde, comme une manière d'écho à d'anciennes croyances superstitieuses en des pouvoirs magiques intrinsèques de l'objet, ou, qu’à trop être sollicité le miroir s’use au point de se déformer et, partant, de modifier encore davantage le reflet par lui renvoyé à celui qui s’y mire ? Comme une lointaine résonance, même inconsciente, à la crainte ancestrale du miroir des sorcières à qui l'on attribuait des pouvoirs magiques et que, à une époque encore très empreinte de superstitions, certains maîtres, défiants, faisaient croire à leur domesticité qu'il avait le pouvoir de leur permettre de les surveiller à distance, voir même d'emprisonner leur âme. 

Ce que ne percevait en tout cas pas ma grand-mère c’est que ces psychés qu’elle craignait que j’use a trop les solliciter et qui, il est vrai, étaient parfois mes maîtres, se comportaient pour moi le plus souvent comme des conseillers, agissant presque en amis pour l’enfant que j’étais alors. Ils manifestaient, je crois, une certaine représentation de ma tendance à beaucoup intérioriser. Tour à tour, le miroir m'aura permis de renforcer ma confiance en moi en explorant la part flatteuse du reflet, tout comme il m’aura fourni une manière de support à une réflexion introspective pour chercher, au plus profond, à percer à jour la face cachée de mon âme. Fort heureusement, au contraire de Roquentin, le personnage de Sartre, je n’ai jusqu’à présent jamais été pris de nausée face à mon reflet et je n’ai pas eu à mettre en pratique le précepte d’un mien ami : « Si tu ne peux plus te voir, ni te sentir, va te faire sentir par les autres! »

De temps à autres, à Cely,  il m’arrivait aller dans la chambre de mes grands-parents où les deux armoires à glace qui renfermaient tout le linge de la maison se faisaient face et permettaient, par le jeu des reflets, une mise en abîme qui me procurait une sensation presque ressentie de chute vertigineuse. Elle me donnait alors une espèce d'idée du vide et de l’infini. L'univers étrange tout autant qu'hypnotique où mon reflet se multipliait, comme dans ces images de mandalas psychédéliques, provoquait une agréable distorsion du temps et de l'espace. Les miroirs, en face-à-face, agissaient alors presque physiquement comme des portes ouvertes sur un autre univers dans lequel l'illusion de la réalité, s'insérant dans son propre reflet, se répéterait à l'infini. Les miroirs, quels qu'ils soient, m'ont toujours donné le sentiment qu'ils cachaient des portes, des sas entre ce monde et d'autres, et qu'on pouvait, pour peu qu'on en trouve le moyen, les traverser pour aller voir au-delà ce qui s'y passe.

En y repensant, ici et maintenant, ces miroirs m'ont très tôt enseigné une manière très ludique d'aborder l'idée qu'il ne saurait y avoir de réalité unique, mais bien que c'est l'angle de vue et la manière de voir qui donnent un reflet, une illusion de la réalité. Ou, pour le dire autrement que nous appréhendons la vie à travers un prisme et qu'il y a d'une part notre vérité mais aussi celle du miroir que, souvent, nous présente le regard de l'autre, et puis aussi celui de notre mémoire qui, elle-aussi, à sa façon, déconstruit pour mieux la recomposer la réalité de notre propre histoire. Rien de moins.

samedi 11 avril 2020

Ne rien se souvenir de ce qui fait un homme

"Comment un homme prisonnier dans la toile de la routine peut-il se souvenir qu'il est un homme, un individu distinct, qui se voit accorder une seule occasion de vivre, avec des espoirs et des déceptions, des douleurs et des peurs, avec le désir d'aimer et la terreur de la solitude et rien ? "1

Pour commencer mon petit libelle du jour, je prends la liberté de citer l'écrivain et psychanalyste américain Erich Fromm. Ancien membre de la Société Psychanalytique de Vienne, il fut l'une des figures de l'école psychodynamique américaine mettant en avant l'interaction de l'individu avec le groupe social. Ce très beau passage m'a semblé faire particulièrement écho à la situation inédite et terrible que notre monde traverse. Avons-nous encore le souvenir de ce qui fait de nous des hommes ?

Pour revenir à notre actualité du moment, les médias en ligne titrent aujourd'hui tous sur une baisse record du nombre de blessés et de tués sur les routes en mars. Wouhaaa ! En voilà de l'info, et de la chaude! Les français ne peuvent plus rouler au volant de leur auto, la violence routière a diminué! Bon, alors, comment dire ? On nous prend pour des neuneus ou ce sont eux les cons ? Le confinement, et, par voie de conséquence, l'interdiction de circuler a même, selon un très officiel communiqué du Ministère de l'intérieur, "bien évidemment fortement réduit l’ensemble des déplacements". Non ? Vrai ?... Allez, je te fais une petite prédiction : Mon petit doigt me dit que les quatre dernières semaines, et ce sera tout particulièrement  vrai pour les jours des départs en vacances et le weekend pascal, auront également connu un record de diminution du nombre de kilomètres de bouchons routiers, et même sans-doute comme jamais depuis les années 70!

Dans le même temps, des journalistes très sérieux (si! si!...) nous enseignent que les grands excès de vitesse enregistrés pendant la première semaine d'avril sont marqués par une hausse spectaculaire par rapport à la dernière semaine avant le confinement. Tiens donc... Empêchés qu'ils sont de circuler librement, certains, espérant peut-être, en forçant l'allure, échapper aux contrôles de leur laisser-passer par des pandores aux aguets ou grisés par la fluidité de voies rapides dépeuplées comme elles ne l'ont jamais été, auraient un peu trop appuyé sur le champignon et... se seraient fait prendre alors, mais pour excès de vitesse.

Il est, depuis plus de quatre semaines, expressément interdit de circuler et... il y a moins de circulation ! Jolie Lapalissade! Et tiens, puisqu'on évoque la mémoire du seigneur de La Palice, ses vérités d'évidence un peu niaise et ses truismes en tous genres, la période est propice pour rappeler ce couplet de "La chanson" que l'Académicien et poète Bernard de la Monnoye lui a consacré, tant il entre en résonance avec l'actualité de trop nombreux de nos semblables et les débats sans fin de la Faculté sur l'hypothèse d'un traitement curatif :

"Il consultait rarement
Hippocrate et sa doctrine,
Et se purgeait seulement
Lorsqu’il prenait médecine"2

En guise de conclusion à cette petite errance du jour qui nous aura conduit, par les chemins détournés et curieux d'une libre association dont la logique reste inaccessible à l'auteur confiné, d'un Maréchal de France du Quinzième siècle à un sociologue et psychanalyste marxiste du Vingtième, je livre à ta réflexion, cher lecteur, cette très belle citation de Fromm dont nous pourrions sans doute nous inspirer en cette conjoncture si particulière : "La tâche à laquelle nous devons nous atteler, ce n'est pas de parvenir à la sécurité, c'est d'arriver à tolérer l'insécurité." 


1 - Erich Fromm - "L'art d'aimer" (1957)
2 - Bernard de la Monnoye - La chanson de La Palice (Début du XVIIIème siècle)

jeudi 9 avril 2020

En rien désirable

Ce petit texte, je le sais, n’aura rien d’original aux yeux de beaucoup, mais il m’importait de l'écrire. 

Déjà quatre semaines de vie confinée... Beaucoup réalisent que c'est long et plus difficile qu'ils ne le pensaient, le confinement. Et maintenant, certaines autorités scientifiques nous expliquent qu’il faudrait, pour l'avenir, modifier nos habitudes culturelles et envisager de tous devoir nous comporter désormais comme le font, depuis longtemps, les japonais, mais en pire : ne plus d’approcher à moins d’un mètre, ne plus se faire la bise, ne plus se serrer la main, porter un masque dès qu’on sort de la maison; renoncer, mais pour combien de temps encore, au bistrot, au restaurant, à simplement se retrouver entre amis; maintenir - ad vitam aeternam - la, désormais trop fameuse, distanciation sociale (?). Et, se fréquenter, séduire, embrasser, étreindre, caresser, baiser, on pourra encore ? C'est bien vite oublier, ou feindre de le faire pour la facilité de l'argument, que l'homme est d'abord un être social. Imagine-t-on un monde d'anachorètes ?

J’entendais hier soir sur le plateau d'une chaîne d'information des épidémiologistes et des infectiologues qui nous annonçaient une longue période de « stop and go » et affirmaient, doctement, que la maladie était là pour durer, que le virus ne disparaîtra pas, que rien ne permettait à ce stade d'imaginer à court terme une amélioration sur le front thérapeutique et que c’est notre mode de vie qui devra changer. 

Des "parcours clientèles" dans les commerces, autant dire des marquages au sol pour s'assurer que plus personne ne s'autorise à sortir de la ligne, un "traçage" électronique généralisé, autant dire la fin du principe fondamental qui garantit la liberté individuelle et l'intimité de chacun, des sens uniques, des sens interdits, des heures de sortie autorisées et encadrées dans leur durée, d'autres où l'on ne pourrait plus sortir du tout... Que nous réserve l’étape suivante ? Une police de robots, de capteurs et de drones pour encore mieux nous surveiller ? Big brother, en encore plus horrible ? Paradoxe d'une multiplication d'interdits sociaux dans un monde désocialisé! Avec toujours plus de proscriptions en tous genres et, à la clé, toujours plus de frustration, vers quelle sorte de monde psychotisant allons-nous ?

J'ai beaucoup de mal à simplement envisager que nous nous dirigions vraiment vers ce monde de zombies, isolés et anxieux, avec, suspendue en permanence au-dessus de leurs têtes, une épée de Damoclès avec laquelle il faudrait apprendre à (ne plus) vivre. Même les pires scenarii des cauchemars dystopiques des auteurs de science-fiction sous acide que je lisais dans les années soixante-dix seraient alors dépassés. Quoi ? Un monde sans aucune interaction sociale, sans rencontre, sans échanges rapprochés et tactiles. Un monde sans aucune proximité possible ? Une vie distanciée ? Une vie « à distance » ? Un monde sans vie ? Tenir la vie à distance, n'est-ce pas l'un des signes cliniques de la Psychose ?

Alors, nous préparons-nous une société de psychotiques paranoïaques ? Un monde dans lequel chaque individu, tenu de plus en plus éloigné de l'autre, placé contre son gré dans une forme imposée et durable d'exil intérieur, aura, chaque jour d'avantage, l’impression de ne « pas être comme les autres », d’être à l’écart, coupé du groupe et de ses semblables. N'y a-t-il pas un risque alors que chacun se sente de plus en plus étranger, égaré dans un monde qui n’est pas fait pour lui ? Et, dans le même temps, le caractère anxiogène du discours ambiant ne risque-t-il pas de voir se développer une méfiance généralisée, une sensation de menace permanente et un sentiment de persécution qui confineraient à la paranoïa ? Après avoir été les stars involontaires des plateaux TV, les urgentistes, les infectiologues et les immunologistes céderont-ils demain leurs places à des débats entre psy ?

En ce qui me concerne, une chose est en tout cas certaine, je ne souhaite en rien voir advenir ce "meilleur des mondes" d'après qu'on nous annonce. Tant il ne m’apparaît, en rien, désirable.