Après une mauvaise expérience vécue, on s’entend souvent dire qu’il faut savoir « tourner la page ».
Des petits riens...
Un blog inutile, parfois aporétique et souvent performatif
Cioran
mardi 14 avril 2026
Rien n'est dépassé
mardi 7 avril 2026
Quand de presque rien naît l'essentiel
Il y a des voyages que l’on prépare. Et d’autres…
Ce raid marocain était, sur le papier, parfaitement organisé. Des étapes précises, des kilomètres comptés, des nuits réservées, un road-book précis et une trajectoire presque rassurante qui, de Malaga à Zagora, au-delà de Gibraltar et de son détroit, traçait une ligne droite vers l’inconnu. Nous étions onze. Cinq couples - et donc, implicitement, une multitude d’équilibres fragiles. Et déjà, sans le savoir, une géométrie humaine plus complexe que n’importe quelle piste du désert.
On croit partir en groupe. En réalité, on part avec bien davantage : ses habitudes, ses certitudes, ses fatigues anciennes, ses attentes silencieuses. Et puis cette idée, un peu naïve, qu’un désert va simplifier les choses. Mais le désert ne simplifie rien. Il dépouille.
Les premiers jours ressemblent encore à ce que l’on connaît
: des routes, des horaires, des hôtels. On se raconte que l’aventure commence
bientôt, comme si elle devait attendre un signal officiel. Puis, sans prévenir,
elle s'installe. Dans un regard. Dans un silence. Dans cette légère tension
entre le plan prévu et ce qui, déjà, lui échappe.
Et puis viennent les pistes. Là, quelque chose bascule. Les repères glissent. Le temps se dilate. Les distances ne se mesurent plus en kilomètres mais en heures de conduite et en fatigue, en poussière, en lumière. Le groupe, lui aussi, change de nature. On ne voyage plus côte à côte : on dépend les uns des autres.
Et c’est là que le réel s’invite.
Une côte cassée pour Liliane. Un poignet fracturé pour
Annick.
Deux fractures. Comme deux rappels brutaux : le corps a ses
limites, et le voyage n’est pas un récit maîtrisé. Il résiste. Il déborde. Il
corrige.
Mais ce n’était pas tout, cher lecteur...
Car même le désert, dans sa prétendue austérité, a décidé de déroger à sa réputation. Une nuit, il a (beaucoup) plu. La pluie sur le Sahara - comme une incongruité. Une pluie intense et rare, presque déplacée, et pourtant bien réelle. Et avec elle, les oueds gonflés, le Drâa sorti de son lit, méconnaissable, les ponts emportés, les pistes coupées. L’eau, soudain, là où l’on attendait la piste. L’obstacle, là où l’on croyait pouvoir tracer nos voies.
Devant la force des éléments, ce jour-là il a fallu renoncer. Faire demi-tour. Accepter que la ligne droite n’existe pas. Que le voyage n’obéit pas. Qu’il faut parfois savoir reculer pour pouvoir continuer. N'est-ce pas Jean-Pierre ?
Et puis bien sur le sable. Deux voitures ensablées dans les dunes. Immobilisées. Comme retenues par quelque chose de plus fort que leurs v8. Et nous, autour, à chercher, à creuser, à pousser - avec cette énergie un peu désordonnée de ceux qui refusent encore d’admettre qu’ils ne maîtrisent rien. Et soudain, surgissant de nulle part, comme une évidence qui ne se serait pas annoncée : les hommes bleus.
Silencieux, efficaces, presque mutiques Ils apparaissent,
ils agissent, ils aident. Ils savent. Ce que nous cherchions encore à
comprendre, eux le vivent. Il n’y a pas de démonstration, pas de discours.
Juste une forme d’intelligence du réel.
Et, dans le même temps, sur le troisième véhicule, une casse au passage d'une dune. Brutale. Un ventilateur qui explose, ses pales qui traversent le radiateur. Le cœur mécanique à nu. Immobilisation. Alors commence une autre aventure. Le remorquage d’abord. Lent, incertain, sur la piste. Puis le dépannage, là, au milieu de rien. Et enfin, cette réparation improbable - presque irréelle - en une nuit. Un radiateur prélevé sur une épave de Range Rover. Un ventilateur rafistolé au Sintofer et au fil de fer. Une mécanique de fortune, et pourtant une mécanique juste. Ingénieuse. Vivante.
Et au matin, le moteur repart. Comme si rien ne s’était passé.
Ou plutôt comme si tout avait eu lieu pour que cela soit
possible.
L'Afrique et son génie.
Un mot trop simple, sans doute. Mais comment dire autrement
cette capacité à faire avec, à inventer, à réparer, à continuer ? Cette manière
de ne pas opposer le problème et la solution, mais de les tenir ensemble, dans
une forme d’évidence pragmatique ?
Curieusement, toutes ces vicissitudes n’ont pas abîmé le voyage. Elles l’ont révélé. Car dans ces moments-là, quelque chose d’essentiel apparaît : la qualité du lien. L’attention portée à l’autre. La manière dont un groupe cesse d’être une addition de personnalités pour devenir, parfois, une présence. Une présence imparfaite, hésitante, mais réelle et supérieure à la somme de nos personnes.
Alors oui, il y a eu de la douleur. Mais il y a eu, surtout, de la joie. Une joie étrange, presque paradoxale. Pas celle, superficielle, des cartes postales. Non. Une joie plus dense, plus silencieuse. Celle d’être là. Ensemble. Malgré tout.
Et puis il y a eu le désert. Le Sahara n’est pas un paysage. C’est une expérience intérieure. On croit le traverser. En réalité, il vous traverse.
Dans ces étendues où rien ne retient le regard, où l’horizon
semble toujours se dérober, quelque chose en soi se met à vaciller. Les pensées
ralentissent. Les certitudes se fissurent. On ne sait plus très bien ce qui est
important - et c’est peut-être cela, précisément, qui devient important.
Je me suis surpris à ne plus chercher à comprendre. Juste à être.
Face à ces espaces immenses, nos préoccupations habituelles
prennent une forme presque dérisoire. Non pas qu’elles disparaissent - elles
résistent, elles reviennent - mais elles perdent de leur poids. Comme si le
désert les plaçait à distance, sans jugement.
Alors une question s’installe, doucement, sans bruit : de
quoi avons-nous vraiment besoin ?
Et la réponse ne vient pas. Ou plutôt, elle ne vient plus sous forme de réponse. Elle se dissout dans le vent, dans la lumière, dans ces moments suspendus où l’on n’attend plus rien. Où l’on ne désire plus rien. Où l’on ne déplore plus rien.
Rien craindre. Rien désirer. Rien déplorer.
Il y a quelque chose de cela, peut-être, dans le désert.
Et puis le voyage s’achève. Comme tous les voyages. On revient avec des images, bien sûr. Des souvenirs. Des anecdotes que l’on racontera, ou pas. Mais surtout, on revient avec autre chose, de plus discret. Une trace. Pas une transformation spectaculaire. Non. Quelque chose de plus modeste. De plus fragile aussi. Une manière légèrement différente de regarder. D’écouter. D’être.
Comme si, de ces « petits riens » - une lumière au lever du jour, un rire partagé, une main tendue, un silence accepté - quelque chose d’essentiel s’était laissé entrevoir. Et déjà, presque, se dérobe.
vendredi 20 février 2026
Ce blog ne sert à rien
"L'inutile et le superflu sont plus indispensables à l'homme que le nécessaire" René Barjavel
dimanche 1 février 2026
Plus rien désormais ne me résistera
"On devient harmonieux en se laissant gagner par le bonheur d'être heureux."
Bertrand Vergely*
mercredi 17 décembre 2025
Rien n'éclaire celui qui ne se souvient pas de la nuit
jeudi 23 octobre 2025
Nouveau rien d'une pensée vide
Alors évidemment, je tends l’oreille - par crainte,
peut-être, d’être moi-même victime de ce nouveau fléau lexical. Ai-je mal
entendu « malentendance » ? Ou suis-je tout simplement un vieil esprit
conservateur qui ne comprend pas les subtiles évolutions de notre si belle langue ?
J’interroge mon rétro, qui, bien qu'il me reflète, ne me répond pas. Je soupçonne pourtant que ce mot
est bien celui prononcé par notre docteur en studio, et qu’il n’a pas glissé
par mégarde une syllabe de trop.
Ce néologisme, censé sans doute adoucir le diagnostic, me
fait penser à ces périphrases absurdes qui prétendent humaniser le réel tout en
l’aseptisant. On ne dit plus « aveugle », on dit « non-voyant » ; on ne dit
plus « femme de ménage », on dit « technicienne de surface » ; bientôt, on ne
dira plus « mort », mais « personne à durée de vie achevée ». La novlangue n’a
plus seulement pour but de masquer la vérité : elle prétend désormais nous
protéger d’elle, comme si les mots blessants contenaient plus de violence que
les réalités qu’ils désignent.
Et comme si cela ne suffisait pas à ébranler ma foi dans le
langage, je tombe, en zappant sur France Cul’, sur un débat entre une psychanalyste et un neurologue dont la phrase
d’ouverture restera gravée à jamais dans mon cortex auditif : « La
spécialisation permet de… spécialiser! » Voilà qui est dit. Lapidaire, précis,
incontestable. J’en suis resté coi, méditant sur la puissance tautologique de
cette révélation scientifique. Le feu brûle parce qu’il est chaud. La pluie
mouille parce qu’elle est humide. Et la spécialisation… spécialise.
Tu conviendras avec moi, ami lecteur, qu'il y a dans ces petits moments
radiophoniques un enseignement plus profond qu’il n’y paraît. Derrière ces
glissements lexicaux et ces évidences assénées comme des découvertes majeures,
il y a toute une époque qui se raconte. Une époque où le langage ne sert plus à
dire le monde, mais à le dissimuler ; où l’on croit penser alors qu’on ne fait
que répéter ; où l’on enrobe les réalités rugueuses de mots moelleux pour ne
pas avoir à les regarder en face.
C’est peut-être ce qui me dérange le plus : cette illusion
que changer les mots suffit à changer le réel. Comme si dire « malentendance »
rendait la surdité moins douloureuse, ou comme si proclamer que « la
spécialisation spécialise » suffisait à expliquer l’extraordinaire complexité de
l’activité neuronale du cerveau. C’est oublier que les mots sont les outils de
notre pensée : s’ils deviennent mous, notre pensée s’amollit. S’ils deviennent
vides, notre pensée s’évapore.
Je repense alors à cette idée, qui peut sembler paradoxale,
que si le cerveau n’a pas besoin du monde, le monde, lui, n’existe que par le
regard que nous portons sur lui. Autrement dit, notre esprit peut très bien
fonctionner dans sa bulle tautologique, répéter à l’infini des formules creuses
et des euphémismes élégants ; mais sans regard lucide posé sur les choses, sans
mots précis pour les nommer, le monde disparaît sous une brume de bullshit
words. À force d’appeler un chat « petit compagnon félin doté d’un potentiel
ronronnant », on finit par oublier que c’est un animal et qu’il peut griffer.
Peut-être est-ce cela, au fond, le danger de la novlangue
bien-pensante : elle prétend civiliser la pensée alors qu’elle se gorge de barbarismes ; elle
prétend éclairer alors qu’elle assombrit ; elle prétend inclure alors qu’elle
infantilise. Et moi, pauvre malentendant de cette époque malentendante, je
m’interroge : suis-je devenu incapable de comprendre, ou bien est-ce le langage
lui-même qui a cessé de vouloir dire ? Comme l'expression nouvelle du rien d'une pensée vidée de son sens.
Je n’ai pas la réponse, ami lecteur. Mais une chose est sûre
: si un jour un expert vient m’expliquer que « l’intelligence permet
d’intelliger », je crois que je raccrocherai mon transistor et irai converser
avec mon chat. Lui non plus, ne me parle pas, et pourtant il me comprend.
mercredi 17 septembre 2025
Rien
« Rien n'arrive à personne qu'il n'est pas par nature capable de supporter » Marc Aurèle
Il est des moments où rien ne vient, plus l’envie d’écrire, plus rien à dire.
Ou plutôt : trop à dire. Alors surgit ce paradoxe étrange, familier à tous ceux
qui s’essaient à l’écriture - vouloir tout dire et, de ce trop-plein, ne plus
rien dire du tout.
Parfois, ce mot pèse plus qu’un
cri. En cette rentrée 2025, plus envie d’enjamber les nouvelles, plus envie de
commenter, juste le silence, ou presque.
Cette rentrée en France ne
ressemble pas aux autres. Le gouvernement Bayrou s’est effondré, ébranlé par
les défaillances politiques, par les attentes sociales, par ce fossé qui ne
cesse de s’élargir. Des appels à “tout bloquer” se lèvent, citoyens sans
étiquette, mouvements “apartisans”, réseaux sociaux en ébullition, défiant
l’idée même que notre voix soit entendue ou qu’elle puisse changer quelque
chose.
Et au-delà, dans l’air : la
culture en ébullition. Les musées rouvrent des expositions qui promettent des
évasions hors du temps — l’art comme refuge contre le tumulte, comme éclat
fugace dans le gris. Paris regagne ses vernissages, ses rendez-vous, ses
possibles de regard. Comme si, malgré tout, on avait besoin de beauté, ou
simplement de luxe : celui d’une contemplation tranquille.
Mais dans tout ça, je ne trouve
pas les mots. Le “rien” est une enveloppe, un manteau invisibilisé par les
urgences, par les débats, par les cris. Ce rien, je le porte — il me rend sourd
aux slogans, muet aux formules toutes faites.
Peut-être est-ce cela, justement,
qu’il faut accueillir : le rien.
Les Anciens, ces stoïciens dont
la pensée souvent m’accompagne, savaient déjà que la vacuité est parfois la
plus haute forme de lucidité. Marc Aurèle écrivait dans ses Pensées pour
moi-même qu’il ne s’agit pas toujours d’ajouter du bruit au monde, mais
d’apprendre à se taire, à respirer. « Ne te trouble pas, retiens ton souffle »,
disait-il en substance. Dans ce vacarme de rentrée, où chacun commente,
proteste, analyse, prophétise, peut-être que le rien est une résistance.
Ce qui change ? Tout. Ce qui
demeure ? L’ombre d’une lassitude. Parce que quand on voit les manifestants
marcher, les appels se multiplier, les rumeurs de guerre inquiéter, le pouvoir
vaciller, il faudrait un mot fort. Mais tous les mots semblent usés. Même
colère, même peur, même espoir : ils ont déjà été convoqués mille fois pour
rejouer les mêmes scènes.
Et cependant, une petite lumière.
Cette rentrée, pour tous ses orages, cette rentrée me convie au retrait. Non
pas à l’exil, mais au silence. Au regard attentif. Aux jours comme des
cailloux, que l’on ramasse un à un, sans présumer qu’ils formeront une phrase,
ou un message. Ou peut-être rien. Peut-être même que c’est ça, la vérité —
qu’il n’y aura pas de moment spectaculaire, pas de geste qui change tout, mais
mille infimes riens, mille gestes minuscules qui tiennent, qui questionnent,
qui pèsent.
Ce rien n’est pas un vide. C’est
peut-être une chance.
Car c’est dans les interstices,
dans les silences, que s’ouvrent d’autres possibles. Dans un monde saturé de
discours, le rien ressemble à une forme de sobriété. On parle beaucoup de
sobriété énergétique - il faudrait aussi penser à la sobriété verbale. Ne pas
céder à l’injonction de l’urgence de commenter tout, d’avoir un avis sur tout, tout
de suite. Laisser le réel nous traverser avant de le transformer en opinion.
Parce que ce rien est peut-être
le lieu de nos plus justes mots à venir. Si je ne sais plus quoi écrire, c’est
que je suis à l’écoute. D’un monde qui crie, oui - mais aussi qui chancelle. Et
dans cette oscillation, le rien s’élève comme présage.
Alors j’écris quand même. Pas
pour remplir le vide, mais pour le nommer. Pour dire que, oui, la France
s’agite, la planète vacille, les certitudes se renforcent et, avec elles, le
monde s’antagonise, et moi, je doute. Je regarde. Je retiens. Je laisse dans ce
blog des petites traces : une information, un frisson, juste une image.
Rien à dire aujourd’hui, et
pourtant, tant à témoigner.
Et ce rien - il est exactement ce
point de départ. De ce silence, d’ici peu, jailliront peut-être les mots qui
comptent. Les mots vrais. Ceux qu’on écrit parce qu’on ne peut pas faire
autrement.
Alors je reste ici. J’accueille
ce rien.
Et j’attends.
jeudi 17 juillet 2025
Cela commence par presque rien
Il m’arrive de me réveiller avec la sensation étrange que le monde nous est livré comme un produit fini. Les journaux titrent, les influenceurs influencent, les réseaux commentent, les slogans fusent. Et tout semble déjà pensé à ma place.
Mais, persiste en moi, une résistance têtue. Comme un
refus d’adhérer d’instinct, de répéter sans vérifier. Une liberté première,
silencieuse et précieuse : celle de penser le monde.
Non pas penser sur le monde, mais penser avec lui.
L’interroger, le regarder autrement, et, le cas échéant, changer d’angle de vue, en ne prenant pas simplement pour argent comptant ce que l’on me tend comme une
évidence. Cette liberté commence souvent par une mise à distance. Un pas de
côté. Un doute.
Longtemps, j’ai cru que penser consistait à avoir une
opinion. Est-ce si certain ? Penser, c’est suspendre le jugement. C’est
laisser les choses se déplier en nous, avant de leur assigner une place. C’est
résister aux raccourcis confortables, aux réflexes grégaires.
Nos vies sont tissées de représentations. Ce que nous
croyons être juste, normal, désirable, ou, au contraire, haïssable. Ce que nous
appelons réussite, amour, bonheur. Tout cela repose sur des récits que l’on
nous a racontés, et que nous avons, le plus souvent sans en avoir conscience, intégrés. Penser,
c’est revisiter les fondations de ces histoires.
Notre première liberté, c’est celle de décaler le regard.
D’ouvrir une brèche dans l’habitude. D’interrompre la chaîne des évidences.
Mais cette liberté n’est pas donnée une fois pour toutes.
Elle se cultive, se travaille. Elle demande du temps, du silence, de la
disponibilité. Elle suppose aussi le courage de l’inconfort. Penser, vraiment
penser, c’est parfois se faire violence.
Je me surprends parfois à rentrer dans le moule et à
rejoindre la doxa du moment, ou, pour le dire plus simplement, à penser comme
tout le monde. À liker ce qu’il faut, à m’indigner avec les autres, à prendre
position sur ce dont je ne sais rien. C’est humain, sans doute. On veut
appartenir, on veut être du bon côté. Mais ce réflexe grégaire me dérange. Il
fait taire la pensée, il étouffe la liberté.
Alors je me tais. Je lis. Je marche. J’écoute de la musique.
Je laisse la poussière retomber. Et je me demande : qu’est-ce que je pense
vraiment ? Pas ce que je devrais penser, mais ce qui résonne en moi, ce qui
résiste, ce qui cherche encore sa forme.
Si je me suis surpris, souvent, à rejouer des scénarios qui
n’étaient pas les miens, à trop vouloir ce que je croyais vouloir, à agir comme
si. Comme si c’était ainsi qu’il fallait vivre. Comme si la conformité valait
l’adhésion. Et puis un jour, la carapace craque. Et surgit la question simple,
mais vertigineuse : « Et moi, que vois-je vraiment ? Que crois-je ? »
Peut-être, ami lecteur, te demanderas tu ce que cela change,
de penser. À quoi bon, face à l’urgence, aux crises, à l’action nécessaire ? Je
comprends cette question. Mais je crois que penser n’est jamais un luxe. C’est
une condition de notre humanité.
Celui qui ne pense pas ne choisit pas. Il réagit. Il répète.
Il obéit, souvent sans le savoir.
Penser, c’est retrouver la racine de sa liberté. C’est dire : « Je ne suis pas seulement ce que l’on m’a appris à être. Je suis capable d’examiner, de douter, de réinventer. » C’est, comme l’écrivait Camus, « vivre sans appel » : sans dogme, sans absolu, mais avec exigence.
Penser le monde, c’est se réapproprier le regard. C’est
refuser les cases trop étroites, les étiquettes rassurantes. C’est laisser
l’autre exister autrement que dans ce que j’avais projeté sur lui. C’est
apprendre à voir sans nécessairement vouloir classer.
Ce n’est pas confortable. Ce n’est pas toujours gratifiant.
C’est parfois solitaire. C’est souvent même vertigineux. Mais c’est une liberté
qui en rend d’autres possibles.
Car sans cette liberté intérieure, il ne reste que
l’adhésion mimétique, les indignations préfabriquées, les appartenances de
façade. Penser, au contraire, c’est choisir. C’est s’exposer à l’inconnu, à la
nuance, à l’ambivalence.
C’est dire : « Je ne sais pas encore. » Et dans ce « pas
encore », il y a toute la place du vivant.
Alors oui, ma première liberté, ce n’est pas de dire, de
faire ou de croire. C’est d’abord celle de penser. De ne pas avaler le monde
tout cru. De le goûter. De le ruminer. De le remettre en question.
Et parfois, cela commence par presque rien. Un silence. Un
soupir. Une image qui dérange. Une phrase qu’on n’avait jamais entendue comme
ça. Et soudain, une brèche s’ouvre. Une lumière passe.
Et c’est peut-être là que commence, discrètement, une forme
de lucidité. Et avec elle, une manière plus juste, plus humble, plus libre
d’habiter le monde.
