dimanche 1 février 2026

Plus rien désormais ne me résistera

"On devient harmonieux en se laissant gagner par le bonheur d'être heureux."
Bertrand Vergely*


Ce n’est pas une bravade.

Quand j'ose dire que plus rien désormais ne me résistera, je ne parle ni du monde ni des événements. Je parle de cette résistance intime, presque imperceptible, qui assombrit les jours ordinaires. Celle qui fait que tout pèse un peu trop, même quand, au fond, rien ne va vraiment mal.

Le malheur n’a pas toujours de visage. Souvent, il est une humeur. Une météo intérieure. Rien de spectaculaire, rien de tragique. Juste une manière de ne plus être au monde, de sacrifier à l'anxiété et aux démons qui hante notre fort intérieur, sans l’avoir choisie. Rien de tragique. Rien de spectaculaire. Juste cette impression que tout résiste : les gestes, les pensées, les heures. Toutes mauvaises, toutes mal-heures. 

Chez Blaise Pascal, le malheur ne vient pas d’abord de ce qui nous arrive, mais de ce qui nous agite. L’homme est inquiet, distrait, incapable de rester seul avec lui-même. Il se lève, s’affaire, se divertit. Non pour vivre mieux, mais pour combler le vide, ce vide existentiel devant lequel le vertige peut s'installer. Le malheur serait donc d'abord le fruit de notre agitation intérieure. De l’incapacité à demeurer en repos. De cette fuite permanente hors de soi.

L’homme s’agite pour ne pas sentir le vide. Il se divertit pour ne pas entendre le silence. Et peu à peu, sans s’en rendre compte, il se met à tout subir : son humeur, son impatience, son découragement. Le malheur n’est pas un drame. C’est une disposition. Une manière d’être au monde sans l’avoir choisie.

Le bonheur, lui, ne se présente jamais ainsi.

Il n’arrive pas par surprise.
Il ne s’impose pas.
Il ne force rien.

Si pour Blaise Pascal, la volonté est fragile, qu'elle doute, dans le même temps elle engage. Elle choisit une orientation. Comme dans le pari, il ne s’agit pas de savoir avec certitude, mais de se tenir quelque part. D’accepter de vivre sans garanties, mais pas sans direction.

J'ai eu le plaisir d'assister hier à une conférence du philosophe Bertrand Vergely sur le bonheur. Pas de recettes. Pas de promesses. Juste l'évocation d’une tenue intérieure. D’un choix discret, presque austère : cesser d’exiger de la vie qu’elle nous comble. Ne plus se poser jamais la question de la faisabilité du bonheur mais simplement l'accepter.

Alors plus rien désormais ne me résistera ne signifie pas que tout ira mieux mais bien autre chose.

Ne plus résister inutilement.
Ne plus laisser l’humeur décider à ma place.
Tenir, simplement.

Le bonheur n’est pas une exaltation.
C’est une fidélité. Une fidélité à cette simple manifestation de la volonté : ne pas se laisser entièrement gouverner par l’agitation intérieure. Rester là. Ne pas fuir. Ne pas exiger. Consentir.

Ainsi compris, le bonheur n’est pas l’opposé du malheur.
Il est ce qui empêche le malheur d'advenir et de régner en maître.

Le malheur est affaire d’humeur : il nous arrive.
Le bonheur est affaire de volonté : il se décide.

Ce petit rien-là peut, certains jours, suffire à lui seul à rendre la vie plus habitable.

mercredi 17 décembre 2025

Rien n'éclaire celui qui ne se souvient pas de la nuit

Certains soirs, la lumière vacille.

Non pas celle des lampadaires qui éclairent nos rues ou des guirlandes qui scintillent aux branches des sapins de Noël, mais cette lumière plus fragile encore, celle que l’on allume pour se souvenir que l’homme n’est pas qu’une bête inquiète.

À Sydney, une flamme de Hanoukah a été prise pour cible. Ailleurs, hier encore, des marchés de Noël ont été frappés, là même où l’on venait acheter du vin chaud, un santon, un peu de chaleur humaine. Toujours le même geste : Eteindre la lumière, parce qu’elle éclaire, qu'elle rassemble, parce qu’elle dit aussi silencieusement que la vie est là et qu'elle continue, malgré tout.

Il y a quelques semaines, nous commémorions le dixième anniversaire des attentats sanglants qui endeuillèrent Paris. Certains voudraient tourner la page, oublier, en croyant que l'oubli guérit tout. D'autres aujourd'hui détournent le regard. Pour ne plus voir les ténèbres, en se disant que ce sont des folies isolées, des parenthèses sanglantes, des accidents à l'échelle de l'Histoire. Mais l’oubli, en ces matières, n'entraîne qu'une nuit plus épaisse encore. Celui qui nie l’ombre finit toujours par croire que la lumière lui est due, qu’elle va de soi, qu’elle est acquise, que rien ne pourra l'atteindre.

La vraie lumière n’est pas naïve. Elle sait d’où elle vient. Elle se souvient du noir, du froid, de la souffrance et de la peur. Elle n’éclaire pas pour effacer les ténèbres, mais pour les tenir à distance, volontairement, obstinément.

Et peut-être est-ce là notre responsabilité la plus simple, et la plus exigeante à la fois : ne pas céder à l’illusion d’un monde définitivement éclairé. Accepter que la lumière ne soit jamais un état, mais la conséquence de gestes répétés, fragiles, recommencés chaque jour. La protéger sans la sacraliser, la transmettre sans arrogance, en sachant qu’elle peut vaciller à tout instant. Car la lumière qui dure n’est pas celle qui aveugle, mais celle qui se souvient, et qui éclaire juste assez pour continuer à marcher. Seul celui qui n’oublie jamais les ténèbres qui l’entourent connaît la Vraie Lumière.

jeudi 23 octobre 2025

Nouveau rien d'une pensée vide

Il y a quelques jours de cela j’écoutais, ami lecteur, la radio dans ma voiture - ce qui est déjà, reconnaissons le, une aventure intellectuelle en soi. Entre deux embouteillages et trois publicités pour des pneus « responsables », ce qui pourrait, en soi, justifier la rédaction d'une thèse sur la responsabilité morale des objets - surtout lorsqu'ils font preuve de l'élasticité que leur confère le caoutchouc... - une voix docte annonce le thème qui sera abordé dans l'émission du jour : la « malentendance ». Oui, tu as bien lu. Pas la surdité, pas la perte auditive, pas même l’hypoacousie. Non : la malentendance !

Alors évidemment, je tends l’oreille - par crainte, peut-être, d’être moi-même victime de ce nouveau fléau lexical. Ai-je mal entendu « malentendance » ? Ou suis-je tout simplement un vieil esprit conservateur qui ne comprend pas les subtiles évolutions de notre si belle langue ? J’interroge mon rétro, qui, bien qu'il me reflète, ne me répond pas. Je soupçonne pourtant que ce mot est bien celui prononcé par notre docteur en studio, et qu’il n’a pas glissé par mégarde une syllabe de trop.

Ce néologisme, censé sans doute adoucir le diagnostic, me fait penser à ces périphrases absurdes qui prétendent humaniser le réel tout en l’aseptisant. On ne dit plus « aveugle », on dit « non-voyant » ; on ne dit plus « femme de ménage », on dit « technicienne de surface » ; bientôt, on ne dira plus « mort », mais « personne à durée de vie achevée ». La novlangue n’a plus seulement pour but de masquer la vérité : elle prétend désormais nous protéger d’elle, comme si les mots blessants contenaient plus de violence que les réalités qu’ils désignent.

Et comme si cela ne suffisait pas à ébranler ma foi dans le langage, je tombe, en zappant sur France Cul’, sur un débat entre une psychanalyste et un neurologue dont la phrase d’ouverture restera gravée à jamais dans mon cortex auditif : « La spécialisation permet de… spécialiser! » Voilà qui est dit. Lapidaire, précis, incontestable. J’en suis resté coi, méditant sur la puissance tautologique de cette révélation scientifique. Le feu brûle parce qu’il est chaud. La pluie mouille parce qu’elle est humide. Et la spécialisation… spécialise.

Tu conviendras avec moi, ami lecteur, qu'il y a dans ces petits moments radiophoniques un enseignement plus profond qu’il n’y paraît. Derrière ces glissements lexicaux et ces évidences assénées comme des découvertes majeures, il y a toute une époque qui se raconte. Une époque où le langage ne sert plus à dire le monde, mais à le dissimuler ; où l’on croit penser alors qu’on ne fait que répéter ; où l’on enrobe les réalités rugueuses de mots moelleux pour ne pas avoir à les regarder en face.

C’est peut-être ce qui me dérange le plus : cette illusion que changer les mots suffit à changer le réel. Comme si dire « malentendance » rendait la surdité moins douloureuse, ou comme si proclamer que « la spécialisation spécialise » suffisait à expliquer l’extraordinaire complexité de l’activité neuronale du cerveau. C’est oublier que les mots sont les outils de notre pensée : s’ils deviennent mous, notre pensée s’amollit. S’ils deviennent vides, notre pensée s’évapore.

Je repense alors à cette idée, qui peut sembler paradoxale, que si le cerveau n’a pas besoin du monde, le monde, lui, n’existe que par le regard que nous portons sur lui. Autrement dit, notre esprit peut très bien fonctionner dans sa bulle tautologique, répéter à l’infini des formules creuses et des euphémismes élégants ; mais sans regard lucide posé sur les choses, sans mots précis pour les nommer, le monde disparaît sous une brume de bullshit words. À force d’appeler un chat « petit compagnon félin doté d’un potentiel ronronnant », on finit par oublier que c’est un animal et qu’il peut griffer.

Peut-être est-ce cela, au fond, le danger de la novlangue bien-pensante : elle prétend civiliser la pensée alors qu’elle se gorge de barbarismes ; elle prétend éclairer alors qu’elle assombrit ; elle prétend inclure alors qu’elle infantilise. Et moi, pauvre malentendant de cette époque malentendante, je m’interroge : suis-je devenu incapable de comprendre, ou bien est-ce le langage lui-même qui a cessé de vouloir dire ? Comme l'expression nouvelle du rien d'une pensée vidée de son sens.

Je n’ai pas la réponse, ami lecteur. Mais une chose est sûre : si un jour un expert vient m’expliquer que « l’intelligence permet d’intelliger », je crois que je raccrocherai mon transistor et irai converser avec mon chat. Lui non plus, ne me parle pas, et pourtant il me comprend.

mercredi 17 septembre 2025

Rien

« Rien n'arrive à personne qu'il n'est pas par nature capable de supporter » Marc Aurèle

Il est des moments où rien ne vient, plus l’envie d’écrire, plus rien à dire.

Ou plutôt : trop à dire. Alors surgit ce paradoxe étrange, familier à tous ceux qui s’essaient à l’écriture - vouloir tout dire et, de ce trop-plein, ne plus rien dire du tout.

Parfois, ce mot pèse plus qu’un cri. En cette rentrée 2025, plus envie d’enjamber les nouvelles, plus envie de commenter, juste le silence, ou presque.

Cette rentrée en France ne ressemble pas aux autres. Le gouvernement Bayrou s’est effondré, ébranlé par les défaillances politiques, par les attentes sociales, par ce fossé qui ne cesse de s’élargir. Des appels à “tout bloquer” se lèvent, citoyens sans étiquette, mouvements “apartisans”, réseaux sociaux en ébullition, défiant l’idée même que notre voix soit entendue ou qu’elle puisse changer quelque chose.

Et au-delà, dans l’air : la culture en ébullition. Les musées rouvrent des expositions qui promettent des évasions hors du temps — l’art comme refuge contre le tumulte, comme éclat fugace dans le gris. Paris regagne ses vernissages, ses rendez-vous, ses possibles de regard. Comme si, malgré tout, on avait besoin de beauté, ou simplement de luxe : celui d’une contemplation tranquille.

Mais dans tout ça, je ne trouve pas les mots. Le “rien” est une enveloppe, un manteau invisibilisé par les urgences, par les débats, par les cris. Ce rien, je le porte — il me rend sourd aux slogans, muet aux formules toutes faites.

Peut-être est-ce cela, justement, qu’il faut accueillir : le rien.

Les Anciens, ces stoïciens dont la pensée souvent m’accompagne, savaient déjà que la vacuité est parfois la plus haute forme de lucidité. Marc Aurèle écrivait dans ses Pensées pour moi-même qu’il ne s’agit pas toujours d’ajouter du bruit au monde, mais d’apprendre à se taire, à respirer. « Ne te trouble pas, retiens ton souffle », disait-il en substance. Dans ce vacarme de rentrée, où chacun commente, proteste, analyse, prophétise, peut-être que le rien est une résistance.

Ce qui change ? Tout. Ce qui demeure ? L’ombre d’une lassitude. Parce que quand on voit les manifestants marcher, les appels se multiplier, les rumeurs de guerre inquiéter, le pouvoir vaciller, il faudrait un mot fort. Mais tous les mots semblent usés. Même colère, même peur, même espoir : ils ont déjà été convoqués mille fois pour rejouer les mêmes scènes.

Et cependant, une petite lumière. Cette rentrée, pour tous ses orages, cette rentrée me convie au retrait. Non pas à l’exil, mais au silence. Au regard attentif. Aux jours comme des cailloux, que l’on ramasse un à un, sans présumer qu’ils formeront une phrase, ou un message. Ou peut-être rien. Peut-être même que c’est ça, la vérité — qu’il n’y aura pas de moment spectaculaire, pas de geste qui change tout, mais mille infimes riens, mille gestes minuscules qui tiennent, qui questionnent, qui pèsent.

Ce rien n’est pas un vide. C’est peut-être une chance.

Car c’est dans les interstices, dans les silences, que s’ouvrent d’autres possibles. Dans un monde saturé de discours, le rien ressemble à une forme de sobriété. On parle beaucoup de sobriété énergétique - il faudrait aussi penser à la sobriété verbale. Ne pas céder à l’injonction de l’urgence de commenter tout, d’avoir un avis sur tout, tout de suite. Laisser le réel nous traverser avant de le transformer en opinion.

Parce que ce rien est peut-être le lieu de nos plus justes mots à venir. Si je ne sais plus quoi écrire, c’est que je suis à l’écoute. D’un monde qui crie, oui - mais aussi qui chancelle. Et dans cette oscillation, le rien s’élève comme présage.

Alors j’écris quand même. Pas pour remplir le vide, mais pour le nommer. Pour dire que, oui, la France s’agite, la planète vacille, les certitudes se renforcent et, avec elles, le monde s’antagonise, et moi, je doute. Je regarde. Je retiens. Je laisse dans ce blog des petites traces : une information, un frisson, juste une image.

Rien à dire aujourd’hui, et pourtant, tant à témoigner.

Et ce rien - il est exactement ce point de départ. De ce silence, d’ici peu, jailliront peut-être les mots qui comptent. Les mots vrais. Ceux qu’on écrit parce qu’on ne peut pas faire autrement.

Alors je reste ici. J’accueille ce rien.

Et j’attends.

jeudi 17 juillet 2025

Cela commence par presque rien

Il m’arrive de me réveiller avec la sensation étrange que le monde nous est livré comme un produit fini. Les journaux titrent, les influenceurs influencent, les réseaux commentent, les slogans fusent. Et tout semble déjà pensé à ma place.

Mais, persiste en moi, une résistance têtue. Comme un refus d’adhérer d’instinct, de répéter sans vérifier. Une liberté première, silencieuse et précieuse : celle de penser le monde.

Non pas penser sur le monde, mais penser avec lui. L’interroger, le regarder autrement, et, le cas échéant, changer d’angle de vue, en ne prenant pas simplement pour argent comptant ce que l’on me tend comme une évidence. Cette liberté commence souvent par une mise à distance. Un pas de côté. Un doute.

Longtemps, j’ai cru que penser consistait à avoir une opinion. Est-ce si certain ? Penser, c’est suspendre le jugement. C’est laisser les choses se déplier en nous, avant de leur assigner une place. C’est résister aux raccourcis confortables, aux réflexes grégaires.

Nos vies sont tissées de représentations. Ce que nous croyons être juste, normal, désirable, ou, au contraire, haïssable. Ce que nous appelons réussite, amour, bonheur. Tout cela repose sur des récits que l’on nous a racontés, et que nous avons, le plus souvent sans en avoir conscience, intégrés. Penser, c’est revisiter les fondations de ces histoires.

Notre première liberté, c’est celle de décaler le regard. D’ouvrir une brèche dans l’habitude. D’interrompre la chaîne des évidences.

Mais cette liberté n’est pas donnée une fois pour toutes. Elle se cultive, se travaille. Elle demande du temps, du silence, de la disponibilité. Elle suppose aussi le courage de l’inconfort. Penser, vraiment penser, c’est parfois se faire violence.

Je me surprends parfois à rentrer dans le moule et à rejoindre la doxa du moment, ou, pour le dire plus simplement, à penser comme tout le monde. À liker ce qu’il faut, à m’indigner avec les autres, à prendre position sur ce dont je ne sais rien. C’est humain, sans doute. On veut appartenir, on veut être du bon côté. Mais ce réflexe grégaire me dérange. Il fait taire la pensée, il étouffe la liberté.

Alors je me tais. Je lis. Je marche. J’écoute de la musique. Je laisse la poussière retomber. Et je me demande : qu’est-ce que je pense vraiment ? Pas ce que je devrais penser, mais ce qui résonne en moi, ce qui résiste, ce qui cherche encore sa forme.

Si je me suis surpris, souvent, à rejouer des scénarios qui n’étaient pas les miens, à trop vouloir ce que je croyais vouloir, à agir comme si. Comme si c’était ainsi qu’il fallait vivre. Comme si la conformité valait l’adhésion. Et puis un jour, la carapace craque. Et surgit la question simple, mais vertigineuse : « Et moi, que vois-je vraiment ? Que crois-je ? »

Peut-être, ami lecteur, te demanderas tu ce que cela change, de penser. À quoi bon, face à l’urgence, aux crises, à l’action nécessaire ? Je comprends cette question. Mais je crois que penser n’est jamais un luxe. C’est une condition de notre humanité.

Celui qui ne pense pas ne choisit pas. Il réagit. Il répète. Il obéit, souvent sans le savoir.

Penser, c’est retrouver la racine de sa liberté. C’est dire : « Je ne suis pas seulement ce que l’on m’a appris à être. Je suis capable d’examiner, de douter, de réinventer. » C’est, comme l’écrivait Camus,     « vivre sans appel » : sans dogme, sans absolu, mais avec exigence.

Penser le monde, c’est se réapproprier le regard. C’est refuser les cases trop étroites, les étiquettes rassurantes. C’est laisser l’autre exister autrement que dans ce que j’avais projeté sur lui. C’est apprendre à voir sans nécessairement vouloir classer.

Ce n’est pas confortable. Ce n’est pas toujours gratifiant. C’est parfois solitaire. C’est souvent même vertigineux. Mais c’est une liberté qui en rend d’autres possibles.

Car sans cette liberté intérieure, il ne reste que l’adhésion mimétique, les indignations préfabriquées, les appartenances de façade. Penser, au contraire, c’est choisir. C’est s’exposer à l’inconnu, à la nuance, à l’ambivalence.

C’est dire : « Je ne sais pas encore. » Et dans ce « pas encore », il y a toute la place du vivant.

Alors oui, ma première liberté, ce n’est pas de dire, de faire ou de croire. C’est d’abord celle de penser. De ne pas avaler le monde tout cru. De le goûter. De le ruminer. De le remettre en question.

Et parfois, cela commence par presque rien. Un silence. Un soupir. Une image qui dérange. Une phrase qu’on n’avait jamais entendue comme ça. Et soudain, une brèche s’ouvre. Une lumière passe.

Et c’est peut-être là que commence, discrètement, une forme de lucidité. Et avec elle, une manière plus juste, plus humble, plus libre d’habiter le monde.

samedi 7 juin 2025

Tout ça pour rien

« Il n’y a rien de mauvais dans le changement, si c’est dans la bonne direction » Winston Churchill


Il avait promis le renouveau, le dépassement des clivages, la modernité triomphante. En 2017, Emmanuel Macron est arrivé comme une fulgurance : jeune, brillant, dérangeant. Il balayait d’un revers de main les partis usés, les figures fatiguées, les discours poussiéreux. L’ancienne politique était morte, disaient alors les commentateurs les plus avisés et les experts auto-proclamés qui courent les plateaux des chaînes info. Place à l’intelligence, au dépassement des vieux clivages, à la modernité, à l’Europe, à la réforme. Huit ans plus tard, que reste-t-il ? Un champ de ruines, une majorité en miettes, une colère contenue, et 2027 qui se profile comme une impasse. Tout ça pour rien.

Il ne s’agit pas ici de villipender l’homme, mais de dresser le constat brut de ce qu’a été la Macronie : une parenthèse. Elle a prétendu incarner une rupture. Elle n’aura été qu’une transition – et encore, une transition sans atterrissage. Une forme avortée, s'opposant aux populismes de droite et de gauche, de populisme syncrétique, recourant dès 2016 à une rhétorique anti-système, et se revendiquant en même temps de droite et de gauche. Le président n'est pas à un paradoxe près.

Il faut se souvenir. L’effondrement simultané du PS et des Républicains n’était pas seulement un accident. C’était un séisme. Macron en a profité, certes, mais il en a aussi été le symptôme et même, d’une certaine façon, le responsable. L’implosion du vieux système partisan avait créé un vide, que lui seul semblait capable d’occuper. Ni vraiment de gauche, ni franchement de droite, il attirait les élites, les progressistes urbains, les libéraux assumés, les réformateurs fatigués d’attendre. L’idée était simple : gouverner autrement, faire bouger un pays sclérosé. C’était pour certains assez séduisant. D'aucuns ont pu y croire. Moi, y compris.

Mais cette promesse était bancale dès le départ. Car gouverner, en même temps, "de droite et de gauche", cela exige une ligne claire, un cap cohérent. Or, très vite, la méthode Macron s’est révélée : faire un peu à droite avec les juppéistes en marchant vers le centre, faire un peu de social-démocratie en jetant un PS totalement déboussolé dans les bras des  bolivariens. La fameuse "réinvention" de la politique s’est réduite à un recyclage bien habillé de vieilles recettes. Le "en même temps" est devenu un entre-deux flou, où tout le monde finit par se perdre. Faute de culture du compromis, de pratiques démocratiques renouvelées, le pouvoir s’est recentré sur le président. Un mode de gouvernance hyper-centralisé, technocratique, souvent méprisant. Emmanuel Macron, seul dans l’arène, décida tout, parla pour tous, imposa sa lecture du monde.

Mais on ne gouverne pas un pays fracturé comme on pilote une start-up et le mythe de la "start-up nation" a vécu. Les résistances n’étaient pas des bugs, elles étaient le réel. Le mouvement des Gilets Jaunes a explosé en plein vol le récit du président start-upper. Le peuple en colère n’était pas réformable à coup de punchlines. Puis est venu le Covid, puis la réforme des retraites. Et à chaque crise, le même réflexe : verticalité, improvisation, contournement du débat.

Les français ne sont même pas gréés au pouvoir des milliards d'"argent gratuit" déversés en aides en tous genres pendant la grande pandémie.

Résultat ? Un pays de plus en plus défiant, une majorité de plus en plus fragile, un président, honni et au plus bas dans les sondages, de plus en plus seul.

La Macronie n’a pas su ou voulu se transformer en véritable force politique. Elle a fonctionné comme une bulle : tout le monde y est entré un peu par intérêt, beaucoup par opportunisme. Des anciens du PS, des Républicains en rupture, des technocrates sans attaches. C’est ce conglomérat sans vraie colonne vertébrale qui a tenu le pouvoir huit ans. Mais au fil du temps, les démissions, les scissions, les trahisons et les ambitions personnelles ont laissé une coquille vide.

Et au fond, quelle est l’idéologie de la Macronie ? Une forme de social-libéralisme, professant une foi aveugle dans le marché, une obsession de l’efficacité, quite à abuser du recours aux audits de cabinets-conseil qui ne connaissent que très peu les rouages et les contraintes de l'Etat, un goût certain pour le symbole (l’arc républicain, le "grand débat", le Conseil national de la refondation...), mais rien de solide. Pas de projet de société. Pas de vision à long terme. L’écologie ? Rattrapée en catastrophe. L’éducation ? Fragmentée. La justice sociale ? Oubliée. La sécurité ? Longtemps délaissée..

Aujourd’hui, même ses soutiens ne savent plus ce que représente ce courant politique. Et c’est peut-être cela, le plus révélateur : une majorité présidentielle qui n’a jamais été un parti. Juste une plateforme. Une aventure individuelle érigée en doctrine.

Et maintenant ? La question pendante est simple : que va-t-il rester après Macron ? Ni héritier naturel, ni relève solide. Des noms circulent – Édouard Philippe, Gabriel Attal, ou même Gérald Darmanin – mais aucun ne suscite d’enthousiasme populaire. Des technos solides, bien formés, mais pas des leaders capables de parler au pays.

Pendant ce temps, l’extrême droite prospère. Marine Le Pen, même si on ne peut raisonnablement exclure qu’elle sera empêchée par la justice, n’a jamais été aussi proche du pouvoir. Elle a pris le temps, lissé son image, et surtout, elle a bénéficié d’un contexte favorable : une gauche divisée, une droite sans leader ni projet, un président déconnecté des attentes des français.

La présidentielle de 2027 s’annonce comme un rendez-vous à quitte ou double. Alors, tout ça pour quoi ? Pour quoi, ce quinquennat reconduit malgré l’impopularité ? Pour quoi, ces réformes au forceps, ces "grandes concertations" sans suite, ces débats parlementaires sabordés ? Pour quoi, cette frénésie de communication, ces grands discours sans lendemain, ces conseils de défense en cascade ? Pour rien. Car rien n’a changé en profondeur. Les fractures sociales, territoriales, générationnelles sont intactes. Le déclassement se poursuit. Le sentiment d’abandon se renforce. Et la défiance envers les institutions atteint des sommets.

On nous avait promis le dépassement. On a eu l’épuisement. La fatigue démocratique est partout, et la colère gronde. Non pas la colère spectaculaire, mais une lassitude, une résignation active, un retrait. Les électeurs ne croient plus aux promesses. Ils s’apprêtent à voter contre, ou à ne plus voter du tout.

Il reste un mince espoir : que le vide actuel oblige les forces politiques à se réinventer. Que la gauche sorte de ses querelles de chapelle pour proposer un projet clair, désirable, concret, débarrassé des outrances du Mélenchonisme. Malheureusement le résultat intervenu lors de la récente élection du Premier secrétaire du PS ne va pas dans ce sens…. Que le centre et la droite se ressaisissent, trouvent un cap, renouent avec une base populaire, en ce dépouillant des derniers oripeaux du Macronisme finissant. Mais, face aux ambitions personnelles, aux petits calculs politiques et à une droite trop souvent maladroite, rien n’est garanti.

Et c’est là que l’échec de la Macronie devient tragique. Le Président avait l’occasion, historique, de rebattre les cartes, de créer une dynamique politique nouvelle, durable, responsable. Il a préféré gérer, contrôler, verticaliser. Résultat : le champ politique est encore plus dévasté qu’en 2017.

En tentant d'exclure les partis traditionnels du jeu, Emmanuel Macron, jetant le bébé avec l'eau du bain, a sorti les idées avec. Il a court-circuité la confrontation démocratique, au profit d’une gouvernance sans incarnation. Et maintenant, nous voilà face à l’inconnu, sans repères, sans boussole.

D’ici 2027, tout est possible - y compris le pire. Le scénario d’une victoire de l’extrême droite (car je n'ose, cher lecteur, même pas envisager un mauvais scénario où le leader maximo de pacotille de l'extrême gauche pourrait l'emporter...) n’est plus une provocation, c’est une hypothèse de travail. Et ceux qui, dans le champ républicain, s’y opposent ne disposent plus ni de structures solides, ni de récits mobilisateurs, ni de leadership incontesté. Alors oui, cher lecteur, on peut le dire sans emphase : tout ça pour rien. Après le quinquennat Hollande et les deux quinquennats Macron, c’est plus d’une décennie qui s’est écoulée. Une décennie pour en arriver là. Une décennie perdue à prétendre transformer sans rien changer. À gouverner sans construire. À incarner sans transmettre.

Les petits riens de la Macronie, ce sont ces gestes vides qui s’empilent : un Grenelle pour pas grand chose, une convention, des réformes avortées, un plan relancé puis oublié. Rien qui reste. Rien qui marque. Rien qui mobilise.

Et le pire, c’est que ce vide pourrait accoucher d’un monstre.

mercredi 14 mai 2025

Rien ne m'y avait préparé

Il est des matins où le silence pèse plus lourd que l'absence de bruit. Où la lumière, filtrant à travers les volets, semble révéler davantage les ombres que les formes. Ce matin-là, il y a quelques jours, à peine, le monde était pourtant le même : le café fumait dans la tasse, assise à mes pieds, la chienne réclamait sa caresse matinale, au jardin qui s'éveillait, les oiseaux chantaient leur ritournelle habituelle, et pourtant, quelque chose avait changé.

Je viens d'avoir 63 ans.

Rien ne m'y avait préparé.

Ce n'était pas une surprise, bien sûr. Les années s'égrènent avec une régularité implacable, et chaque anniversaire est une étape autant contrainte qu'attendue. Mais cette fois-ci, le chiffre a une résonance particulière. Il porte en lui une charge émotionnelle, une densité que je n'avais pas anticipée.

À 63 ans, cher lecteur, on est à la croisée des chemins. Plus un jeune bien sûr, mais pas encore un vieux con pourtant. Un entre-deux où le passé pèse d'autant plus que l'avenir, lui, va en s'amenuisant. Les souvenirs affluent, les projets se font plus rares. On commence à compter les années non plus depuis la naissance, mais jusqu'à une échéance tout aussi certaine qu'inconnue.

J'ai atteint un âge sans mode d'emploi. Les manuels de développement personnel s'arrêtent souvent à la cinquantaine, cet âge où, dans le monde du travail, on entre dans la catégorie des "seniors", ceux qui sont considérés comme moins performants, essorés, finissants. Ceux qu'il faut remplacer par des plus jeunes, dont le tour viendra bientôt d'être eux-mêmes évincés. Comme si au-delà d'un certain âge, il n'y avait plus rien à apprendre, plus rien à vivre. Mais la vie, elle, continue, avec ses surprises, ses joies, ses peines. Et l'on se retrouve, un matin, à se demander : "Et maintenant ?"

Les rides se sont installées, discrètes mais tenaces. Les cheveux ont blanchi, les articulations grincent parfois. Mais ce n'est pas le corps qui trahit le plus, c'est l'esprit. Qui nous fait chaque jour un peu plus prendre cette conscience aiguë du temps qui passe, de la finitude de l'existence. Cette lucidité qui peut être à la fois une bénédiction et une malédiction. Cette sagesse - parfois - qui est le fruit de l'expérience d'une vie, et que souvent rejette le monde professionnel.

À 63 ans, on devient le gardien de sa propre mémoire. Je me surprends à te raconter, cher lecteur, des histoires que personne ne m'a demandées de faire revivre, à évoquer des noms dont plus personne à part moi ne se souvient. A convoquer les fantômes de ceux qui ne sont plus. Je mesure chaque jour un peu plus le chemin parcouru, les choix faits, les regrets tus, les remords aussi...

Et puis, il y a cette pensée lancinante : mon père est mort à 64 ans. Il y aura bientôt un quart de siècle. Je m'approche inexorablement de l'âge qu'il avait quand la maladie l'a emporté. Chaque jour qui passe me rapproche de cette frontière invisible qu'il n'a pas franchie. Je vis les jours qu'il n'a pas eus, je porte en moi sa mémoire et son absence. J'appréhende presque de traverser une période de vie qu'il n'a pas eue la chance de vivre.

Tout soudain, j'ai eu 63 ans. Et personne, jamais, ne m'avait dit que ce serait ça.

lundi 28 avril 2025

Rien publié depuis deux mois

Deux mois. Soixante jours. Une éternité à l’échelle d’un blog. Pas un mot, pas une ligne, pas même une ébauche. Ce silence n’était pas prémédité, mais il s’est installé, doucement, sans fracas. Un jour, j’ai pensé : « Je publierai demain. » Puis demain est devenu après-demain, et ainsi de suite. La procrastination, ce mot aux sonorités presque poétiques, a pris ses quartiers, s'est installé et l'envie s'est faite moins pressante.

Mais pourquoi, après plus de quinze ans passés, cette soudaine inertie ? Le manque de temps, peut-être, le défaut d'inspiration, plus surement. Pourtant, le temps, on le trouve toujours pour ce qui nous tient à cœur. Était ce alors un manque d’envie ? Peut-être. Ou une peur sourde, celle de ne pas être à la hauteur, de ne pas trouver les mots justes.

La vérité, c’est que l’écriture, même celle de ces miscellanées, de ces courts textes qui composent ce blog des petits riens, est un acte intime, une mise à nu renouvelée à chaque publication. Chaque mot posé est une part de soi offerte au regard de l’autre. Et parfois, ce regard, même imaginaire, inhibe. On craint le jugement, on redoute l’indifférence. Alors on se tait.

Pourtant, les sujets n'ont pas manqué pendant cette période. L’actualité, les émotions, les rencontres, les souvenirs… Autant de sources d’inspiration. Mais l’inspiration ne suffit pas. Il faut l’élan, cette impulsion qui pousse à s’asseoir et à écrire. Et cet élan, je ne l’avais plus.

Peut-être est-ce le syndrome de l’imposteur qui a frappé à ma porte ? Ce sentiment de ne pas être légitime, de ne pas mériter l’attention. Ou peut-être est-ce simplement la vie, avec ses hauts et ses bas, qui m’a éloigné de l’écriture...

Mais aujourd’hui, je choisis de rompre ce silence. Non pas parce que j’ai retrouvé une source d'inspiration fulgurante, mais parce que je ressens le besoin de renouer avec toi, lecteur fidèle ou de passage. Parce que l’écriture me manque, tout simplement.

Je ne promets pas de publier régulièrement, ni de livrer des textes parfaits. Je m'engage seulement à continuer d'écrire, avec sincérité, au gré de mes envies et de mes humeurs. Parce qu’au fond, c’est cela, l’essence de ce blog : partager des petits riens qui, mis bout à bout, font un tout qui me raconte.

Alors, ami lecteur, merci de ta patience, de ta présence, silencieuse ou exprimée et à très vite, pour de nouveaux partages.