mardi 14 avril 2026

Rien n'est dépassé

Après une mauvaise expérience vécue, on s’entend souvent dire qu’il faut savoir « tourner la page ».

L’expression est nette, propre, presque rassurante. On imagine un geste simple : la main qui glisse, le papier qui se soulève, le léger souffle de l’air déplacé et derrière, une page neuve, blanche, disponible. Une promesse d’avenir.

Mais au fond, qui tourne vraiment les pages de notre vie ?

Ne t’est-il jamais arrivé, ami lecteur de te demander où allaient ces pages que nous croyons avoir tournées. Disparaissent elles ? S’effacent elles ? Se rangent-elles quelque part dans une corbeille intérieure, bien classées, bien ordonnées et prête à être - définitivement - oubliées ?

L’expérience, la vraie - pas celle des phrases toutes faites - dit autre chose. La vie tout entière nous enseigne que rien ne disparaît vraiment. Tu sais, comme moi, que seule la mort est définitive. Alors, il suffit parfois d’un détail : une senteur, une odeur même fugace (Cf. la madeleine de Proust), l’intonation d’une voix, un silence un peu trop long dans une réunion. Et voilà que quelque chose se réveille. Pas un souvenir précis, non. Plutôt une sensation. Une tonalité. Quelques notes d’une musique que l’on croyait profondément assourdie.

Alors on s’étonne : « Pourquoi suis-je autant touché par cet instant ? » Or, ce n’est jamais l’instant qui nous touche, mais autre chose, de plus ancien, plus enfoui, refoulé parfois, qui trouve là une occasion de remonter à la surface.

Nous ne sommes pas une ligne droite. Nous ne sommes pas le fruit d’une succession d’expériences, mais plutôt de leur superposition. L’enfant que nous avons été ne s’est pas retiré poliment pour laisser place à l’adulte. Il est resté. Discret, souvent. Mais présent. Il observe. Il ressent. Il réagit parfois à notre place. L’adolescent aussi est là, avec ses élans, ses refus, ses absolus. Et puis toutes les autres versions de nous-mêmes, celles que nous avons été sans vraiment en avoir pleinement conscience, celles que nous avons été trop tôt, trop vite, trop fort, pas assez ou au contraire trop longtemps.

On dit que le passé est dépassé. C’est une formule utile. Elle aide à vivre, à décider, à ne pas s’enliser. Elle donne l’illusion d’un mouvement simple : derrière soi, ce qui est fini ; devant, ce qui reste à écrire. Entre les deux, le présent qui s’enfuit.

Mais pour ce que l’on appelle parfois - faute de mieux - notre « moi profond », le temps n’a pas cette élégance.

Il ne passe pas. Il accumule. Ou plutôt, il transforme en présence.

Ce qui n’a pas été compris reste actif.
Ce qui n’a pas été dit cherche des chemins détournés pour remonter à la surface.
Ce qui n’a pas été apaisé continue de parler, mais dans une langue plus obscure, obéissant à une logique qui souvent nous échappe.

Pensant réagir aux stimuli du présent, nous répondons à une question ancienne restée ouverte dans notre inconscient.

Il y a, dans cette étrange fidélité du passé, une forme de cohérence. Nous ne sommes pas morcelés. Il n’y a pas de discontinuité dans nos existences. Ce qui a été vécu ne s’efface pas comme une erreur sur un brouillon ; cela s’inscrit, cela s’intègre, cela cherche sa place.

Le problème n’est pas que le passé demeure. Le problème est qu’il demeure sans être reconnu. Alors il agit en silence. Il oriente sans dire son nom. Il insiste sans que nous en ayons conscience et nous ne comprenons pas pourquoi. Mais dès qu’un peu de lumière se fait — une prise de conscience, une parole posée, un regard différent - quelque chose se déplace. Pas le passé lui-même. Lui ne bouge pas. Mais sa manière d’exister en nous, oui. Et c’est peut-être cela, au fond, « tourner la page ». Non pas oublier. Non pas effacer. Mais relire autrement.

Car le temps, dans ces profondeurs là, n’est pas une affaire de dates. Il ne dit pas : « c’était il y a longtemps ». Il dit : « c’est encore là ». Et, même : « ce sera toujours là ».

Et notre liberté tient peut-être dans cet infime déplacement : passer de « subir ce qui est encore là » à « reconnaître ce qui sera toujours là ».

Ce n’est pas spectaculaire. Ce n’est pas rapide. Ce n’est pas toujours confortable. Mais c’est réel.

Et dans ce mouvement discret, presque imperceptible, il arrive, parfois avec l’aide d’une thérapie, qu’une vieille émotion se desserre, qu’un souvenir perde de sa dureté, qu’une réaction cesse d’être automatique.

Alors, sans bruit, quelque chose du passé est - enfin - un peu dépassé.

Le reste, au fond, n’est peut-être qu’une affaire de patience. Et d’attention. À ces petits riens qui, sous leurs airs anodins, continuent de nous raconter.

mardi 7 avril 2026

Quand de presque rien naît l'essentiel

Il y a des voyages que l’on prépare. Et d’autres…

Ce raid marocain était, sur le papier, parfaitement organisé. Des étapes précises, des kilomètres comptés, des nuits réservées, un road-book précis et une trajectoire presque rassurante qui, de Malaga à Zagora, au-delà de Gibraltar et de son détroit, traçait une ligne droite vers l’inconnu. Nous étions onze. Cinq couples - et donc, implicitement, une multitude d’équilibres fragiles. Et déjà, sans le savoir, une géométrie humaine plus complexe que n’importe quelle piste du désert.

On croit partir en groupe. En réalité, on part avec bien davantage : ses habitudes, ses certitudes, ses fatigues anciennes, ses attentes silencieuses. Et puis cette idée, un peu naïve, qu’un désert va simplifier les choses. Mais le désert ne simplifie rien. Il dépouille.

Les premiers jours ressemblent encore à ce que l’on connaît : des routes, des horaires, des hôtels. On se raconte que l’aventure commence bientôt, comme si elle devait attendre un signal officiel. Puis, sans prévenir, elle s'installe. Dans un regard. Dans un silence. Dans cette légère tension entre le plan prévu et ce qui, déjà, lui échappe.

Et puis viennent les pistes. Là, quelque chose bascule. Les repères glissent. Le temps se dilate. Les distances ne se mesurent plus en kilomètres mais en heures de conduite et en fatigue, en poussière, en lumière. Le groupe, lui aussi, change de nature. On ne voyage plus côte à côte : on dépend les uns des autres.

Et c’est là que le réel s’invite.

Une côte cassée pour Liliane. Un poignet fracturé pour Annick.

Deux fractures. Comme deux rappels brutaux : le corps a ses limites, et le voyage n’est pas un récit maîtrisé. Il résiste. Il déborde. Il corrige.

Mais ce n’était pas tout, cher lecteur...


Car même le désert, dans sa prétendue austérité, a décidé de déroger à sa réputation. Une nuit, il a (beaucoup) plu. La pluie sur le Sahara - comme une incongruité. Une pluie intense et rare, presque déplacée, et pourtant bien réelle. Et avec elle, les oueds gonflés, le Drâa sorti de son lit, méconnaissable, les ponts emportés, les pistes coupées. L’eau, soudain, là où l’on attendait la piste. L’obstacle, là où l’on croyait pouvoir tracer nos voies.

Devant la force des éléments, ce jour-là il a fallu renoncer. Faire demi-tour. Accepter que la ligne droite n’existe pas. Que le voyage n’obéit pas. Qu’il faut parfois savoir reculer pour pouvoir continuer. N'est-ce pas Jean-Pierre ?

Et puis bien sur le sable. Deux voitures ensablées dans les dunes. Immobilisées. Comme retenues par quelque chose de plus fort que leurs v8. Et nous, autour, à chercher, à creuser, à pousser - avec cette énergie un peu désordonnée de ceux qui refusent encore d’admettre qu’ils ne maîtrisent rien. Et soudain, surgissant de nulle part, comme une évidence qui ne se serait pas annoncée : les hommes bleus.

Silencieux, efficaces, presque mutiques Ils apparaissent, ils agissent, ils aident. Ils savent. Ce que nous cherchions encore à comprendre, eux le vivent. Il n’y a pas de démonstration, pas de discours. Juste une forme d’intelligence du réel.

Et, dans le même temps, sur le troisième véhicule, une casse au passage d'une dune. Brutale. Un ventilateur qui explose, ses pales qui traversent le radiateur. Le cœur mécanique à nu. Immobilisation. Alors commence une autre aventure. Le remorquage d’abord. Lent, incertain, sur la piste. Puis le dépannage, là, au milieu de rien. Et enfin, cette réparation improbable - presque irréelle - en une nuit. Un radiateur prélevé sur une épave de Range Rover. Un ventilateur rafistolé au Sintofer et au fil de fer. Une mécanique de fortune, et pourtant une mécanique juste. Ingénieuse. Vivante.

Et au matin, le moteur repart. Comme si rien ne s’était passé.

Ou plutôt comme si tout avait eu lieu pour que cela soit possible.

L'Afrique et son génie.

Un mot trop simple, sans doute. Mais comment dire autrement cette capacité à faire avec, à inventer, à réparer, à continuer ? Cette manière de ne pas opposer le problème et la solution, mais de les tenir ensemble, dans une forme d’évidence pragmatique ?

Curieusement, toutes ces vicissitudes n’ont pas abîmé le voyage. Elles l’ont révélé. Car dans ces moments-là, quelque chose d’essentiel apparaît : la qualité du lien. L’attention portée à l’autre. La manière dont un groupe cesse d’être une addition de personnalités pour devenir, parfois, une présence. Une présence imparfaite, hésitante, mais réelle et supérieure à la somme de nos personnes.

Alors oui, il y a eu de la douleur. Mais il y a eu, surtout, de la joie. Une joie étrange, presque paradoxale. Pas celle, superficielle, des cartes postales. Non. Une joie plus dense, plus silencieuse. Celle d’être là. Ensemble. Malgré tout.

Et puis il y a eu le désert. Le Sahara n’est pas un paysage. C’est une expérience intérieure. On croit le traverser. En réalité, il vous traverse.

Dans ces étendues où rien ne retient le regard, où l’horizon semble toujours se dérober, quelque chose en soi se met à vaciller. Les pensées ralentissent. Les certitudes se fissurent. On ne sait plus très bien ce qui est important - et c’est peut-être cela, précisément, qui devient important.

Je me suis surpris à ne plus chercher à comprendre. Juste à être.

Face à ces espaces immenses, nos préoccupations habituelles prennent une forme presque dérisoire. Non pas qu’elles disparaissent - elles résistent, elles reviennent - mais elles perdent de leur poids. Comme si le désert les plaçait à distance, sans jugement.

Alors une question s’installe, doucement, sans bruit : de quoi avons-nous vraiment besoin ?

Et la réponse ne vient pas. Ou plutôt, elle ne vient plus sous forme de réponse. Elle se dissout dans le vent, dans la lumière, dans ces moments suspendus où l’on n’attend plus rien. Où l’on ne désire plus rien. Où l’on ne déplore plus rien.

Rien craindre. Rien désirer. Rien déplorer.

Il y a quelque chose de cela, peut-être, dans le désert.

Et puis le voyage s’achève. Comme tous les voyages. On revient avec des images, bien sûr. Des souvenirs. Des anecdotes que l’on racontera, ou pas. Mais surtout, on revient avec autre chose, de plus discret. Une trace. Pas une transformation spectaculaire. Non. Quelque chose de plus modeste. De plus fragile aussi. Une manière légèrement différente de regarder. D’écouter. D’être.

Comme si, de ces « petits riens » - une lumière au lever du jour, un rire partagé, une main tendue, un silence accepté - quelque chose d’essentiel s’était laissé entrevoir. Et déjà, presque, se dérobe.


vendredi 20 février 2026

Ce blog ne sert à rien


"L'inutile et le superflu sont plus indispensables à l'homme que le nécessaire" René Barjavel


Ce blog ne sert-il à rien ? Souvent, ami lecteur, je me pose la question, de façon presque ironique. 
Et je m'aperçois qu'au fond ce questionnement a quelque chose d’aporétique : plus j’essaie d’y répondre, moins la réponse s’impose. Et pourtant, ce questionnement agit. Il est performatif, en un sens simple : écrire ici que ce blog ne sert peut-être à rien, c’est déjà lui donner une forme d’existence. C’est poser un geste. C’est déposer une trace.

Depuis plus de quinze ans, j’y publie des textes. C’est une durée qui n’a plus rien d’anecdotique. Au début, il n’y avait pas de projet. Pas de stratégie éditoriale, encore moins de promesse. Il n'y en a toujours pas... Juste le besoin d’écrire, de mettre en mots ces « petits riens » qui, à force d’attention, finissent par devenir des repères. Un souvenir, une phrase, un doute, un portrait, une lecture, une colère, le besoin de partager ma joie, sans raison. Rien de spectaculaire. Rien d’utile au sens classique du terme.

Et pourtant.

Écrire ici m'est devenu un exercice régulier, presque une discipline. Une manière de revenir à soi, sans solennité. De faire silence autour, puis de laisser remonter ce qui insiste. Ce blog m’oblige à une forme de fidélité : fidélité au geste d’écrire, à une forme de lenteur, à l’attention aux détails. Il m’empêche de céder tout à fait à l’agitation, à l’urgence, à la parole immédiate. Il me rappelle que penser demande du temps, et que ce temps-là n’est jamais perdu.

Alors oui, à moi d’abord, ce blog sert à quelque chose. Il m’aide à tenir une ligne intérieure. À nommer ce qui, sinon, resterait diffus, confus. À faire de l’écriture non pas une performance, mais une pratique. Presque une hygiène . Comme on marche plus lentement, comme on respire plus profondément, comme on s’assoit pour davantage regarder le temps qui passe.

Mais un blog n’existe pas seulement par celui qui l'écrit. Il existe aussi parce que d’autres le lisent. Tout doucement, discrètement, ce lieu a trouvé ses visiteurs. Au moment où j'écris ces mots, plus de
236 000 pages ont été lues, ici et là, dans des géographies que je ne connais pas, par des hommes et des femmes que je ne rencontrerai sans doute jamais. Des lecteurs anonymes, parfois fidèles, parfois de passage. Certains laissent un mot, d’autres non. Peu importe, au fond. À quoi cela leur sert-il ? Je n’en sais rien, et c’est sans doute mieux ainsi. Peut-être y trouvent-ils un écho, une pause, un décalage. Peut-être n' y cherchent-ils rien du tout. Peut-être seulement la sensation que quelqu’un, quelque part, prend le temps de témoigner de ce qui ne mérite pas toujours qu’on s’y arrête. Et cela suffit.

Car l’utilité d’un texte n’est pas toujours mesurable. Elle n’est pas dans la solution qu’il apporte, ni dans la leçon qu’il délivre. Elle est parfois simplement dans l’espace qu’il ouvre. Dans la possibilité de ralentir, de penser autrement, de sentir qu’on n’est pas seul à s’interroger sur l’essentiel et l’accessoire, sur ce qui compte et ce qui passe.

Ce blog est inutile, au sens productif du mot. Il ne fabrique rien. Il ne vend rien. Il ne promet rien. Il n’optimise rien. Et c’est peut-être pour cela qu’il tient encore debout. Parce qu’il échappe, un peu, aux logiques d’efficacité qui saturent tout. Parce qu’il accepte de ne pas servir immédiatement, de ne pas prouver sa valeur à chaque instant.

Il est là, simplement. Comme un carnet ouvert. Comme une conversation commencée sans savoir avec qui et même si elle se poursuivra. Comme une tentative répétée de dire le monde à hauteur d’homme, sans le simplifier.

Alors, ce blog ne sert-il à rien ? Peut-être. Mais ce « rien » est habité. Il est fait de temps donné, d’attention, de mots déposés avec précaution. Il est fait de lectures silencieuses, de résonances invisibles, de fidélités discrètes.

À moi, il permet de donner chair et rendre vivant ce qui me traverse. À mes lecteurs, il sert peut-être à éprouver, quelques minutes, cette même disponibilité au monde. Et, entre les deux, il y a cet espace fragile, ténu, presque inutile en apparence, où quelque chose circule pourtant. Une présence. Une trace. Une manière d’être.

Du superflu pourtant indispensable ou, comme le dit si bien la phrase en forme d'oxymore attribuée à Voltaire, une illustration que « Le superflu, (peut être) chose très nécessaire. »

Ce serait déjà beaucoup, non ?

dimanche 1 février 2026

Plus rien désormais ne me résistera

"On devient harmonieux en se laissant gagner par le bonheur d'être heureux."
Bertrand Vergely*


Ce n’est pas une bravade.

Quand j'ose affirmer, ami lecteur, que plus rien désormais ne me résistera, je ne parle ni du monde ni des événements. Je parle de cette résistance intime, presque imperceptible, qui assombrit les jours ordinaires. Celle qui fait que tout pèse un peu trop, même quand, au fond, rien ne va vraiment mal.

Le malheur n’a pas toujours de visage. Souvent, il est une humeur. Une météo intérieure. Rien de spectaculaire, rien de tragique. Juste une manière de ne plus être au monde, de sacrifier à l'anxiété et aux démons qui hante notre fort intérieur, sans l’avoir choisie. Rien de tragique. Rien de spectaculaire. Juste cette impression que tout résiste : les gestes, les pensées, les heures. Toutes mauvaises, toutes mal-heures. 

Chez Blaise Pascal, le malheur ne vient pas d’abord de ce qui nous arrive, mais de ce qui nous agite. L’homme est inquiet, distrait, incapable de rester seul avec lui-même. Il se lève, s’affaire, se divertit. Non pour vivre mieux, mais pour combler le vide, ce vide existentiel devant lequel le vertige peut s'installer. Le malheur serait donc d'abord le fruit de notre agitation intérieure. De l’incapacité à demeurer en repos. De cette fuite permanente hors de soi.

L’homme s’agite pour ne pas sentir le vide. Il se divertit pour ne pas entendre le silence. Et peu à peu, sans s’en rendre compte, il se met à tout subir : son humeur, son impatience, son découragement. Le malheur n’est pas un drame. C’est une disposition. Une manière d’être au monde sans l’avoir choisie.

Le bonheur, lui, ne se présente jamais ainsi.

Il n’arrive pas par surprise.
Il ne s’impose pas.
Il ne force rien.

Si pour Blaise Pascal, la volonté est fragile, qu'elle doute, dans le même temps elle engage. Elle choisit une orientation. Comme dans le pari, il ne s’agit pas de savoir avec certitude, mais de se tenir quelque part. D’accepter de vivre sans garanties, mais pas sans direction.

J'ai eu le plaisir d'assister hier à une conférence du philosophe Bertrand Vergely sur le bonheur. Pas de recettes. Pas de promesses. Juste l'évocation d’une tenue intérieure. D’un choix discret, presque austère : cesser d’exiger de la vie qu’elle nous comble. Ne plus se poser jamais la question de la faisabilité du bonheur mais simplement l'accepter.

Alors plus rien désormais ne me résistera ne signifie pas que tout ira mieux mais bien autre chose.

Ne plus résister inutilement.
Ne plus laisser l’humeur décider à ma place.
Tenir, simplement.

Le bonheur n’est pas une exaltation.
C’est une fidélité. Une fidélité à cette simple manifestation de la volonté : ne pas se laisser entièrement gouverner par l’agitation intérieure. Rester là. Ne pas fuir. Ne pas exiger. Consentir.

Ainsi compris, le bonheur n’est pas l’opposé du malheur.
Il est ce qui empêche le malheur d'advenir et de régner en maître.

Le malheur est affaire d’humeur : il nous arrive.
Le bonheur est affaire de volonté : il se décide.

Ce petit rien-là peut, certains jours, suffire à lui seul à rendre la vie plus habitable.

mercredi 17 décembre 2025

Rien n'éclaire celui qui ne se souvient pas de la nuit

Certains soirs, la lumière vacille.

Non pas celle des lampadaires qui éclairent nos rues ou des guirlandes qui scintillent aux branches des sapins de Noël, mais cette lumière plus fragile encore, celle que l’on allume pour se souvenir qu'on ne saurait résumer l’homme à un simple animal inquiet.

À Sydney, une flamme de Hanoukah a été prise pour cible. Ailleurs, hier encore, des marchés de Noël ont été frappés, là même où l’on venait acheter du vin chaud, un santon, un peu de chaleur humaine. Toujours le même geste : Eteindre la lumière, parce qu’elle éclaire, qu'elle rassemble, parce qu’elle dit aussi silencieusement que la vie est là et qu'elle continue, malgré tout.

Il y a quelques semaines, nous commémorions le dixième anniversaire des attentats sanglants qui endeuillèrent Paris. Certains voudraient tourner la page, oublier, en croyant que l'oubli guérit tout. D'autres aujourd'hui détournent le regard. Pour ne plus voir les ténèbres, en se disant qu'elles ne sont que le fruit de folies isolées, de parenthèses sanglantes, des accidents à l'échelle de l'Histoire. Mais l’oubli, en ces matières, n'entraîne qu'une nuit plus épaisse encore. Celui qui nie l’ombre finit toujours par croire que la lumière lui est due, qu’elle va de soi, qu’elle est acquise, que rien ne pourra l'atteindre.

La vraie lumière n’est pas naïve. Elle sait d’où elle vient. Elle se souvient du noir, du froid, de la souffrance et de la peur. Elle n’éclaire pas pour effacer les ténèbres, mais pour les tenir à distance, volontairement, obstinément.

Et peut-être est-ce là notre responsabilité la plus simple, et la plus exigeante à la fois : ne pas céder à l’illusion d’un monde définitivement éclairé. Accepter que la lumière ne soit jamais un état, mais la conséquence de gestes répétés, fragiles, recommencés chaque jour. La protéger sans la sacraliser, la transmettre sans arrogance, en sachant qu’elle peut vaciller à tout instant. Car la lumière qui dure n’est pas celle qui aveugle, mais celle qui se souvient, et qui éclaire juste assez pour continuer à marcher. Seul celui qui n’oublie jamais les ténèbres qui l’entourent connaît la Vraie Lumière.

jeudi 23 octobre 2025

Nouveau rien d'une pensée vide

Il y a quelques jours de cela j’écoutais, ami lecteur, la radio dans ma voiture - ce qui est déjà, reconnaissons le, une aventure intellectuelle en soi. Entre deux embouteillages et trois publicités pour des pneus « responsables », ce qui pourrait, en soi, justifier la rédaction d'une thèse sur la responsabilité morale des objets - surtout lorsqu'ils font preuve de l'élasticité que leur confère le caoutchouc... - une voix docte annonce le thème qui sera abordé dans l'émission du jour : la « malentendance ». Oui, tu as bien lu. Pas la surdité, pas la perte auditive, pas même l’hypoacousie. Non : la malentendance !

Alors évidemment, je tends l’oreille - par crainte, peut-être, d’être moi-même victime de ce nouveau fléau lexical. Ai-je mal entendu « malentendance » ? Ou suis-je tout simplement un vieil esprit conservateur qui ne comprend pas les subtiles évolutions de notre si belle langue ? J’interroge mon rétro, qui, bien qu'il me reflète, ne me répond pas. Je soupçonne pourtant que ce mot est bien celui prononcé par notre docteur en studio, et qu’il n’a pas glissé par mégarde une syllabe de trop.

Ce néologisme, censé sans doute adoucir le diagnostic, me fait penser à ces périphrases absurdes qui prétendent humaniser le réel tout en l’aseptisant. On ne dit plus « aveugle », on dit « non-voyant » ; on ne dit plus « femme de ménage », on dit « technicienne de surface » ; bientôt, on ne dira plus « mort », mais « personne à durée de vie achevée ». La novlangue n’a plus seulement pour but de masquer la vérité : elle prétend désormais nous protéger d’elle, comme si les mots blessants contenaient plus de violence que les réalités qu’ils désignent.

Et comme si cela ne suffisait pas à ébranler ma foi dans le langage, je tombe, en zappant sur France Cul’, sur un débat entre une psychanalyste et un neurologue dont la phrase d’ouverture restera gravée à jamais dans mon cortex auditif : « La spécialisation permet de… spécialiser! » Voilà qui est dit. Lapidaire, précis, incontestable. J’en suis resté coi, méditant sur la puissance tautologique de cette révélation scientifique. Le feu brûle parce qu’il est chaud. La pluie mouille parce qu’elle est humide. Et la spécialisation… spécialise.

Tu conviendras avec moi, ami lecteur, qu'il y a dans ces petits moments radiophoniques un enseignement plus profond qu’il n’y paraît. Derrière ces glissements lexicaux et ces évidences assénées comme des découvertes majeures, il y a toute une époque qui se raconte. Une époque où le langage ne sert plus à dire le monde, mais à le dissimuler ; où l’on croit penser alors qu’on ne fait que répéter ; où l’on enrobe les réalités rugueuses de mots moelleux pour ne pas avoir à les regarder en face.

C’est peut-être ce qui me dérange le plus : cette illusion que changer les mots suffit à changer le réel. Comme si dire « malentendance » rendait la surdité moins douloureuse, ou comme si proclamer que « la spécialisation spécialise » suffisait à expliquer l’extraordinaire complexité de l’activité neuronale du cerveau. C’est oublier que les mots sont les outils de notre pensée : s’ils deviennent mous, notre pensée s’amollit. S’ils deviennent vides, notre pensée s’évapore.

Je repense alors à cette idée, qui peut sembler paradoxale, que si le cerveau n’a pas besoin du monde, le monde, lui, n’existe que par le regard que nous portons sur lui. Autrement dit, notre esprit peut très bien fonctionner dans sa bulle tautologique, répéter à l’infini des formules creuses et des euphémismes élégants ; mais sans regard lucide posé sur les choses, sans mots précis pour les nommer, le monde disparaît sous une brume de bullshit words. À force d’appeler un chat « petit compagnon félin doté d’un potentiel ronronnant », on finit par oublier que c’est un animal et qu’il peut griffer.

Peut-être est-ce cela, au fond, le danger de la novlangue bien-pensante : elle prétend civiliser la pensée alors qu’elle se gorge de barbarismes ; elle prétend éclairer alors qu’elle assombrit ; elle prétend inclure alors qu’elle infantilise. Et moi, pauvre malentendant de cette époque malentendante, je m’interroge : suis-je devenu incapable de comprendre, ou bien est-ce le langage lui-même qui a cessé de vouloir dire ? Comme l'expression nouvelle du rien d'une pensée vidée de son sens.

Je n’ai pas la réponse, ami lecteur. Mais une chose est sûre : si un jour un expert vient m’expliquer que « l’intelligence permet d’intelliger », je crois que je raccrocherai mon transistor et irai converser avec mon chat. Lui non plus, ne me parle pas, et pourtant il me comprend.

mercredi 17 septembre 2025

Rien

« Rien n'arrive à personne qu'il n'est pas par nature capable de supporter » Marc Aurèle

Il est des moments où rien ne vient, plus l’envie d’écrire, plus rien à dire.

Ou plutôt : trop à dire. Alors surgit ce paradoxe étrange, familier à tous ceux qui s’essaient à l’écriture - vouloir tout dire et, de ce trop-plein, ne plus rien dire du tout.

Parfois, ce mot pèse plus qu’un cri. En cette rentrée 2025, plus envie d’enjamber les nouvelles, plus envie de commenter, juste le silence, ou presque.

Cette rentrée en France ne ressemble pas aux autres. Le gouvernement Bayrou s’est effondré, ébranlé par les défaillances politiques, par les attentes sociales, par ce fossé qui ne cesse de s’élargir. Des appels à “tout bloquer” se lèvent, citoyens sans étiquette, mouvements “apartisans”, réseaux sociaux en ébullition, défiant l’idée même que notre voix soit entendue ou qu’elle puisse changer quelque chose.

Et au-delà, dans l’air : la culture en ébullition. Les musées rouvrent des expositions qui promettent des évasions hors du temps — l’art comme refuge contre le tumulte, comme éclat fugace dans le gris. Paris regagne ses vernissages, ses rendez-vous, ses possibles de regard. Comme si, malgré tout, on avait besoin de beauté, ou simplement de luxe : celui d’une contemplation tranquille.

Mais dans tout ça, je ne trouve pas les mots. Le “rien” est une enveloppe, un manteau invisibilisé par les urgences, par les débats, par les cris. Ce rien, je le porte — il me rend sourd aux slogans, muet aux formules toutes faites.

Peut-être est-ce cela, justement, qu’il faut accueillir : le rien.

Les Anciens, ces stoïciens dont la pensée souvent m’accompagne, savaient déjà que la vacuité est parfois la plus haute forme de lucidité. Marc Aurèle écrivait dans ses Pensées pour moi-même qu’il ne s’agit pas toujours d’ajouter du bruit au monde, mais d’apprendre à se taire, à respirer. « Ne te trouble pas, retiens ton souffle », disait-il en substance. Dans ce vacarme de rentrée, où chacun commente, proteste, analyse, prophétise, peut-être que le rien est une résistance.

Ce qui change ? Tout. Ce qui demeure ? L’ombre d’une lassitude. Parce que quand on voit les manifestants marcher, les appels se multiplier, les rumeurs de guerre inquiéter, le pouvoir vaciller, il faudrait un mot fort. Mais tous les mots semblent usés. Même colère, même peur, même espoir : ils ont déjà été convoqués mille fois pour rejouer les mêmes scènes.

Et cependant, une petite lumière. Cette rentrée, pour tous ses orages, cette rentrée me convie au retrait. Non pas à l’exil, mais au silence. Au regard attentif. Aux jours comme des cailloux, que l’on ramasse un à un, sans présumer qu’ils formeront une phrase, ou un message. Ou peut-être rien. Peut-être même que c’est ça, la vérité — qu’il n’y aura pas de moment spectaculaire, pas de geste qui change tout, mais mille infimes riens, mille gestes minuscules qui tiennent, qui questionnent, qui pèsent.

Ce rien n’est pas un vide. C’est peut-être une chance.

Car c’est dans les interstices, dans les silences, que s’ouvrent d’autres possibles. Dans un monde saturé de discours, le rien ressemble à une forme de sobriété. On parle beaucoup de sobriété énergétique - il faudrait aussi penser à la sobriété verbale. Ne pas céder à l’injonction de l’urgence de commenter tout, d’avoir un avis sur tout, tout de suite. Laisser le réel nous traverser avant de le transformer en opinion.

Parce que ce rien est peut-être le lieu de nos plus justes mots à venir. Si je ne sais plus quoi écrire, c’est que je suis à l’écoute. D’un monde qui crie, oui - mais aussi qui chancelle. Et dans cette oscillation, le rien s’élève comme présage.

Alors j’écris quand même. Pas pour remplir le vide, mais pour le nommer. Pour dire que, oui, la France s’agite, la planète vacille, les certitudes se renforcent et, avec elles, le monde s’antagonise, et moi, je doute. Je regarde. Je retiens. Je laisse dans ce blog des petites traces : une information, un frisson, juste une image.

Rien à dire aujourd’hui, et pourtant, tant à témoigner.

Et ce rien - il est exactement ce point de départ. De ce silence, d’ici peu, jailliront peut-être les mots qui comptent. Les mots vrais. Ceux qu’on écrit parce qu’on ne peut pas faire autrement.

Alors je reste ici. J’accueille ce rien.

Et j’attends.

jeudi 17 juillet 2025

Cela commence par presque rien

Il m’arrive de me réveiller avec la sensation étrange que le monde nous est livré comme un produit fini. Les journaux titrent, les influenceurs influencent, les réseaux commentent, les slogans fusent. Et tout semble déjà pensé à ma place.

Mais, persiste en moi, une résistance têtue. Comme un refus d’adhérer d’instinct, de répéter sans vérifier. Une liberté première, silencieuse et précieuse : celle de penser le monde.

Non pas penser sur le monde, mais penser avec lui. L’interroger, le regarder autrement, et, le cas échéant, changer d’angle de vue, en ne prenant pas simplement pour argent comptant ce que l’on me tend comme une évidence. Cette liberté commence souvent par une mise à distance. Un pas de côté. Un doute.

Longtemps, j’ai cru que penser consistait à avoir une opinion. Est-ce si certain ? Penser, c’est suspendre le jugement. C’est laisser les choses se déplier en nous, avant de leur assigner une place. C’est résister aux raccourcis confortables, aux réflexes grégaires.

Nos vies sont tissées de représentations. Ce que nous croyons être juste, normal, désirable, ou, au contraire, haïssable. Ce que nous appelons réussite, amour, bonheur. Tout cela repose sur des récits que l’on nous a racontés, et que nous avons, le plus souvent sans en avoir conscience, intégrés. Penser, c’est revisiter les fondations de ces histoires.

Notre première liberté, c’est celle de décaler le regard. D’ouvrir une brèche dans l’habitude. D’interrompre la chaîne des évidences.

Mais cette liberté n’est pas donnée une fois pour toutes. Elle se cultive, se travaille. Elle demande du temps, du silence, de la disponibilité. Elle suppose aussi le courage de l’inconfort. Penser, vraiment penser, c’est parfois se faire violence.

Je me surprends parfois à rentrer dans le moule et à rejoindre la doxa du moment, ou, pour le dire plus simplement, à penser comme tout le monde. À liker ce qu’il faut, à m’indigner avec les autres, à prendre position sur ce dont je ne sais rien. C’est humain, sans doute. On veut appartenir, on veut être du bon côté. Mais ce réflexe grégaire me dérange. Il fait taire la pensée, il étouffe la liberté.

Alors je me tais. Je lis. Je marche. J’écoute de la musique. Je laisse la poussière retomber. Et je me demande : qu’est-ce que je pense vraiment ? Pas ce que je devrais penser, mais ce qui résonne en moi, ce qui résiste, ce qui cherche encore sa forme.

Si je me suis surpris, souvent, à rejouer des scénarios qui n’étaient pas les miens, à trop vouloir ce que je croyais vouloir, à agir comme si. Comme si c’était ainsi qu’il fallait vivre. Comme si la conformité valait l’adhésion. Et puis un jour, la carapace craque. Et surgit la question simple, mais vertigineuse : « Et moi, que vois-je vraiment ? Que crois-je ? »

Peut-être, ami lecteur, te demanderas tu ce que cela change, de penser. À quoi bon, face à l’urgence, aux crises, à l’action nécessaire ? Je comprends cette question. Mais je crois que penser n’est jamais un luxe. C’est une condition de notre humanité.

Celui qui ne pense pas ne choisit pas. Il réagit. Il répète. Il obéit, souvent sans le savoir.

Penser, c’est retrouver la racine de sa liberté. C’est dire : « Je ne suis pas seulement ce que l’on m’a appris à être. Je suis capable d’examiner, de douter, de réinventer. » C’est, comme l’écrivait Camus,     « vivre sans appel » : sans dogme, sans absolu, mais avec exigence.

Penser le monde, c’est se réapproprier le regard. C’est refuser les cases trop étroites, les étiquettes rassurantes. C’est laisser l’autre exister autrement que dans ce que j’avais projeté sur lui. C’est apprendre à voir sans nécessairement vouloir classer.

Ce n’est pas confortable. Ce n’est pas toujours gratifiant. C’est parfois solitaire. C’est souvent même vertigineux. Mais c’est une liberté qui en rend d’autres possibles.

Car sans cette liberté intérieure, il ne reste que l’adhésion mimétique, les indignations préfabriquées, les appartenances de façade. Penser, au contraire, c’est choisir. C’est s’exposer à l’inconnu, à la nuance, à l’ambivalence.

C’est dire : « Je ne sais pas encore. » Et dans ce « pas encore », il y a toute la place du vivant.

Alors oui, ma première liberté, ce n’est pas de dire, de faire ou de croire. C’est d’abord celle de penser. De ne pas avaler le monde tout cru. De le goûter. De le ruminer. De le remettre en question.

Et parfois, cela commence par presque rien. Un silence. Un soupir. Une image qui dérange. Une phrase qu’on n’avait jamais entendue comme ça. Et soudain, une brèche s’ouvre. Une lumière passe.

Et c’est peut-être là que commence, discrètement, une forme de lucidité. Et avec elle, une manière plus juste, plus humble, plus libre d’habiter le monde.