Après une mauvaise expérience vécue, on s’entend souvent dire qu’il faut savoir « tourner la page ».
L’expression est nette, propre, presque rassurante. On imagine un geste simple : la main qui glisse, le papier qui se soulève, le léger souffle de l’air déplacé et derrière, une page neuve, blanche, disponible. Une promesse d’avenir.
Mais au fond, qui tourne vraiment les pages de notre vie ?
Ne t’est-il jamais arrivé, ami lecteur de te demander où allaient ces pages que nous croyons avoir tournées. Disparaissent elles ? S’effacent elles ? Se rangent-elles quelque part dans une corbeille intérieure, bien classées, bien ordonnées et prête à être - définitivement - oubliées ?
L’expérience, la vraie - pas celle des phrases toutes faites - dit autre chose. La vie tout entière nous enseigne que rien ne disparaît vraiment. Tu sais, comme moi, que seule la mort est définitive. Alors, il suffit parfois d’un détail : une senteur, une odeur même fugace (Cf. la madeleine de Proust), l’intonation d’une voix, un silence un peu trop long dans une réunion. Et voilà que quelque chose se réveille. Pas un souvenir précis, non. Plutôt une sensation. Une tonalité. Quelques notes d’une musique que l’on croyait profondément assourdie.
Alors on s’étonne : « Pourquoi suis-je autant touché par cet instant ? » Or, ce n’est jamais l’instant qui nous touche, mais autre chose, de plus ancien, plus enfoui, refoulé parfois, qui trouve là une occasion de remonter à la surface.
Nous ne sommes pas une ligne droite. Nous ne sommes pas le fruit d’une succession d’expériences, mais plutôt de leur superposition. L’enfant que nous avons été ne s’est pas retiré poliment pour laisser place à l’adulte. Il est resté. Discret, souvent. Mais présent. Il observe. Il ressent. Il réagit parfois à notre place. L’adolescent aussi est là, avec ses élans, ses refus, ses absolus. Et puis toutes les autres versions de nous-mêmes, celles que nous avons été sans vraiment en avoir pleinement conscience, celles que nous avons été trop tôt, trop vite, trop fort, pas assez ou au contraire trop longtemps.
On dit que le passé est dépassé. C’est une formule utile. Elle aide à vivre, à décider, à ne pas s’enliser. Elle donne l’illusion d’un mouvement simple : derrière soi, ce qui est fini ; devant, ce qui reste à écrire. Entre les deux, le présent qui s’enfuit.
Mais pour ce que l’on appelle parfois - faute de mieux - notre « moi profond », le temps n’a pas cette élégance.
Il ne passe pas. Il accumule. Ou plutôt, il transforme en présence.
Ce qui n’a pas été compris reste actif.
Ce qui n’a pas été dit cherche des chemins détournés pour remonter à la surface.
Ce qui n’a pas été apaisé continue de parler, mais dans une langue plus obscure, obéissant à une logique qui souvent nous échappe.
Pensant réagir aux stimuli du présent, nous répondons à une question ancienne restée ouverte dans notre inconscient.
Il y a, dans cette étrange fidélité du passé, une forme de cohérence. Nous ne sommes pas morcelés. Il n’y a pas de discontinuité dans nos existences. Ce qui a été vécu ne s’efface pas comme une erreur sur un brouillon ; cela s’inscrit, cela s’intègre, cela cherche sa place.
Le problème n’est pas que le passé demeure. Le problème est qu’il demeure sans être reconnu. Alors il agit en silence. Il oriente sans dire son nom. Il insiste sans que nous en ayons conscience et nous ne comprenons pas pourquoi. Mais dès qu’un peu de lumière se fait — une prise de conscience, une parole posée, un regard différent - quelque chose se déplace. Pas le passé lui-même. Lui ne bouge pas. Mais sa manière d’exister en nous, oui. Et c’est peut-être cela, au fond, « tourner la page ». Non pas oublier. Non pas effacer. Mais relire autrement.
Car le temps, dans ces profondeurs là, n’est pas une affaire de dates. Il ne dit pas : « c’était il y a longtemps ». Il dit : « c’est encore là ». Et, même : « ce sera toujours là ».
Et notre liberté tient peut-être dans cet infime déplacement : passer de « subir ce qui est encore là » à « reconnaître ce qui sera toujours là ».
Ce n’est pas spectaculaire. Ce n’est pas rapide. Ce n’est pas toujours confortable. Mais c’est réel.
Et dans ce mouvement discret, presque imperceptible, il arrive, parfois avec l’aide d’une thérapie, qu’une vieille émotion se desserre, qu’un souvenir perde de sa dureté, qu’une réaction cesse d’être automatique.
Alors, sans bruit, quelque chose du passé est - enfin - un peu dépassé.
Le reste, au fond, n’est peut-être qu’une affaire de patience. Et d’attention. À ces petits riens qui, sous leurs airs anodins, continuent de nous raconter.
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