vendredi 20 février 2026

Ce blog ne sert à rien


"L'inutile et le superflu sont plus indispensables à l'homme que le nécessaire" René Barjavel


Ce blog ne sert-il à rien ? Souvent, ami lecteur, je me pose la question, de façon presque ironique. 
Et je m'aperçois qu'au fond ce questionnement a quelque chose d’aporétique : plus j’essaie d’y répondre, moins la réponse s’impose. Et pourtant, ce questionnement agit. Il est performatif, en un sens simple : écrire ici que ce blog ne sert peut-être à rien, c’est déjà lui donner une forme d’existence. C’est poser un geste. C’est déposer une trace.

Depuis plus de quinze ans, j’y publie des textes. C’est une durée qui n’a plus rien d’anecdotique. Au début, il n’y avait pas de projet. Pas de stratégie éditoriale, encore moins de promesse. Il n'y en a toujours pas... Juste le besoin d’écrire, de mettre en mots ces « petits riens » qui, à force d’attention, finissent par devenir des repères. Un souvenir, une phrase, un doute, un portrait, une lecture, une colère, le besoin de partager ma joie, sans raison. Rien de spectaculaire. Rien d’utile au sens classique du terme.

Et pourtant.

Écrire ici m'est devenu un exercice régulier, presque une discipline. Une manière de revenir à soi, sans solennité. De faire silence autour, puis de laisser remonter ce qui insiste. Ce blog m’oblige à une forme de fidélité : fidélité au geste d’écrire, à une forme de lenteur, à l’attention aux détails. Il m’empêche de céder tout à fait à l’agitation, à l’urgence, à la parole immédiate. Il me rappelle que penser demande du temps, et que ce temps-là n’est jamais perdu.

Alors oui, à moi d’abord, ce blog sert à quelque chose. Il m’aide à tenir une ligne intérieure. À nommer ce qui, sinon, resterait diffus, confus. À faire de l’écriture non pas une performance, mais une pratique. Une manière d'hygiène presque. Comme on marche, comme on respire plus profondément, comme on s’assoit pour regarder le temps qui passe.

Mais un blog n’existe pas seulement par celui qui l'écrit. Il existe aussi parce que d’autres le lisent. Lentement, discrètement, ce lieu a trouvé ses visiteurs. Au moment où j'écris ces mots, plus de
236 000 pages ont été lues, ici et là, dans des géographies que je ne connais pas, par des hommes et des femmes que je ne rencontrerai sans doute jamais. Des lecteurs anonymes, parfois fidèles, parfois de passage. Certains laissent un mot, d’autres non. Peu importe, au fond. À quoi cela leur sert-il ? Je n’en sais rien, et c’est sans doute mieux ainsi. Peut-être y trouvent-ils un écho, une pause, un décalage. Peut-être n' y cherchent-ils rien du tout. Peut-être seulement la sensation que quelqu’un, quelque part, prend le temps de témoigner de ce qui ne mérite pas toujours qu’on s’y arrête. Et cela suffit.

Car l’utilité d’un texte n’est pas toujours mesurable. Elle n’est pas dans la solution qu’il apporte, ni dans la leçon qu’il délivre. Elle est parfois simplement dans l’espace qu’il ouvre. Dans la possibilité de ralentir, de penser autrement, de sentir qu’on n’est pas seul à s’interroger sur l’essentiel et l’accessoire, sur ce qui compte et ce qui passe.

Ce blog est inutile, au sens productif du mot. Il ne fabrique rien. Il ne vend rien. Il ne promet rien. Il n’optimise rien. Et c’est peut-être pour cela qu’il tient encore debout. Parce qu’il échappe, un peu, aux logiques d’efficacité qui saturent tout. Parce qu’il accepte de ne pas servir immédiatement, de ne pas prouver sa valeur à chaque instant.

Il est là, simplement. Comme un carnet ouvert. Comme une conversation commencée sans savoir avec qui et même si elle se poursuivra. Comme une tentative répétée de dire le monde à hauteur d’homme, sans le simplifier.

Alors, ce blog ne sert-il à rien ? Peut-être. Mais ce « rien » est habité. Il est fait de temps donné, d’attention, de mots déposés avec précaution. Il est fait de lectures silencieuses, de résonances invisibles, de fidélités discrètes.

À moi, il permet de donner chair et rendre vivant ce qui me traverse. À mes lecteurs, il sert peut-être à éprouver, quelques minutes, cette même disponibilité au monde. Et, entre les deux, il y a cet espace fragile, ténu, presque inutile en apparence, où quelque chose circule pourtant. Une présence. Une trace. Une manière d’être.

Du superflu pourtant indispensable ou, comme le dit si bien la phrase en forme d'oxymore attribuée à Voltaire, une illustration que « Le superflu, (peut être) chose très nécessaire. »

Ce serait déjà beaucoup, non ?

dimanche 1 février 2026

Plus rien désormais ne me résistera

"On devient harmonieux en se laissant gagner par le bonheur d'être heureux."
Bertrand Vergely*


Ce n’est pas une bravade.

Quand j'ose affirmer, ami lecteur, que plus rien désormais ne me résistera, je ne parle ni du monde ni des événements. Je parle de cette résistance intime, presque imperceptible, qui assombrit les jours ordinaires. Celle qui fait que tout pèse un peu trop, même quand, au fond, rien ne va vraiment mal.

Le malheur n’a pas toujours de visage. Souvent, il est une humeur. Une météo intérieure. Rien de spectaculaire, rien de tragique. Juste une manière de ne plus être au monde, de sacrifier à l'anxiété et aux démons qui hante notre fort intérieur, sans l’avoir choisie. Rien de tragique. Rien de spectaculaire. Juste cette impression que tout résiste : les gestes, les pensées, les heures. Toutes mauvaises, toutes mal-heures. 

Chez Blaise Pascal, le malheur ne vient pas d’abord de ce qui nous arrive, mais de ce qui nous agite. L’homme est inquiet, distrait, incapable de rester seul avec lui-même. Il se lève, s’affaire, se divertit. Non pour vivre mieux, mais pour combler le vide, ce vide existentiel devant lequel le vertige peut s'installer. Le malheur serait donc d'abord le fruit de notre agitation intérieure. De l’incapacité à demeurer en repos. De cette fuite permanente hors de soi.

L’homme s’agite pour ne pas sentir le vide. Il se divertit pour ne pas entendre le silence. Et peu à peu, sans s’en rendre compte, il se met à tout subir : son humeur, son impatience, son découragement. Le malheur n’est pas un drame. C’est une disposition. Une manière d’être au monde sans l’avoir choisie.

Le bonheur, lui, ne se présente jamais ainsi.

Il n’arrive pas par surprise.
Il ne s’impose pas.
Il ne force rien.

Si pour Blaise Pascal, la volonté est fragile, qu'elle doute, dans le même temps elle engage. Elle choisit une orientation. Comme dans le pari, il ne s’agit pas de savoir avec certitude, mais de se tenir quelque part. D’accepter de vivre sans garanties, mais pas sans direction.

J'ai eu le plaisir d'assister hier à une conférence du philosophe Bertrand Vergely sur le bonheur. Pas de recettes. Pas de promesses. Juste l'évocation d’une tenue intérieure. D’un choix discret, presque austère : cesser d’exiger de la vie qu’elle nous comble. Ne plus se poser jamais la question de la faisabilité du bonheur mais simplement l'accepter.

Alors plus rien désormais ne me résistera ne signifie pas que tout ira mieux mais bien autre chose.

Ne plus résister inutilement.
Ne plus laisser l’humeur décider à ma place.
Tenir, simplement.

Le bonheur n’est pas une exaltation.
C’est une fidélité. Une fidélité à cette simple manifestation de la volonté : ne pas se laisser entièrement gouverner par l’agitation intérieure. Rester là. Ne pas fuir. Ne pas exiger. Consentir.

Ainsi compris, le bonheur n’est pas l’opposé du malheur.
Il est ce qui empêche le malheur d'advenir et de régner en maître.

Le malheur est affaire d’humeur : il nous arrive.
Le bonheur est affaire de volonté : il se décide.

Ce petit rien-là peut, certains jours, suffire à lui seul à rendre la vie plus habitable.

mercredi 17 décembre 2025

Rien n'éclaire celui qui ne se souvient pas de la nuit

Certains soirs, la lumière vacille.

Non pas celle des lampadaires qui éclairent nos rues ou des guirlandes qui scintillent aux branches des sapins de Noël, mais cette lumière plus fragile encore, celle que l’on allume pour se souvenir qu'on ne saurait résumer l’homme à un simple animal inquiet.

À Sydney, une flamme de Hanoukah a été prise pour cible. Ailleurs, hier encore, des marchés de Noël ont été frappés, là même où l’on venait acheter du vin chaud, un santon, un peu de chaleur humaine. Toujours le même geste : Eteindre la lumière, parce qu’elle éclaire, qu'elle rassemble, parce qu’elle dit aussi silencieusement que la vie est là et qu'elle continue, malgré tout.

Il y a quelques semaines, nous commémorions le dixième anniversaire des attentats sanglants qui endeuillèrent Paris. Certains voudraient tourner la page, oublier, en croyant que l'oubli guérit tout. D'autres aujourd'hui détournent le regard. Pour ne plus voir les ténèbres, en se disant qu'elles ne sont que le fruit de folies isolées, de parenthèses sanglantes, des accidents à l'échelle de l'Histoire. Mais l’oubli, en ces matières, n'entraîne qu'une nuit plus épaisse encore. Celui qui nie l’ombre finit toujours par croire que la lumière lui est due, qu’elle va de soi, qu’elle est acquise, que rien ne pourra l'atteindre.

La vraie lumière n’est pas naïve. Elle sait d’où elle vient. Elle se souvient du noir, du froid, de la souffrance et de la peur. Elle n’éclaire pas pour effacer les ténèbres, mais pour les tenir à distance, volontairement, obstinément.

Et peut-être est-ce là notre responsabilité la plus simple, et la plus exigeante à la fois : ne pas céder à l’illusion d’un monde définitivement éclairé. Accepter que la lumière ne soit jamais un état, mais la conséquence de gestes répétés, fragiles, recommencés chaque jour. La protéger sans la sacraliser, la transmettre sans arrogance, en sachant qu’elle peut vaciller à tout instant. Car la lumière qui dure n’est pas celle qui aveugle, mais celle qui se souvient, et qui éclaire juste assez pour continuer à marcher. Seul celui qui n’oublie jamais les ténèbres qui l’entourent connaît la Vraie Lumière.

jeudi 23 octobre 2025

Nouveau rien d'une pensée vide

Il y a quelques jours de cela j’écoutais, ami lecteur, la radio dans ma voiture - ce qui est déjà, reconnaissons le, une aventure intellectuelle en soi. Entre deux embouteillages et trois publicités pour des pneus « responsables », ce qui pourrait, en soi, justifier la rédaction d'une thèse sur la responsabilité morale des objets - surtout lorsqu'ils font preuve de l'élasticité que leur confère le caoutchouc... - une voix docte annonce le thème qui sera abordé dans l'émission du jour : la « malentendance ». Oui, tu as bien lu. Pas la surdité, pas la perte auditive, pas même l’hypoacousie. Non : la malentendance !

Alors évidemment, je tends l’oreille - par crainte, peut-être, d’être moi-même victime de ce nouveau fléau lexical. Ai-je mal entendu « malentendance » ? Ou suis-je tout simplement un vieil esprit conservateur qui ne comprend pas les subtiles évolutions de notre si belle langue ? J’interroge mon rétro, qui, bien qu'il me reflète, ne me répond pas. Je soupçonne pourtant que ce mot est bien celui prononcé par notre docteur en studio, et qu’il n’a pas glissé par mégarde une syllabe de trop.

Ce néologisme, censé sans doute adoucir le diagnostic, me fait penser à ces périphrases absurdes qui prétendent humaniser le réel tout en l’aseptisant. On ne dit plus « aveugle », on dit « non-voyant » ; on ne dit plus « femme de ménage », on dit « technicienne de surface » ; bientôt, on ne dira plus « mort », mais « personne à durée de vie achevée ». La novlangue n’a plus seulement pour but de masquer la vérité : elle prétend désormais nous protéger d’elle, comme si les mots blessants contenaient plus de violence que les réalités qu’ils désignent.

Et comme si cela ne suffisait pas à ébranler ma foi dans le langage, je tombe, en zappant sur France Cul’, sur un débat entre une psychanalyste et un neurologue dont la phrase d’ouverture restera gravée à jamais dans mon cortex auditif : « La spécialisation permet de… spécialiser! » Voilà qui est dit. Lapidaire, précis, incontestable. J’en suis resté coi, méditant sur la puissance tautologique de cette révélation scientifique. Le feu brûle parce qu’il est chaud. La pluie mouille parce qu’elle est humide. Et la spécialisation… spécialise.

Tu conviendras avec moi, ami lecteur, qu'il y a dans ces petits moments radiophoniques un enseignement plus profond qu’il n’y paraît. Derrière ces glissements lexicaux et ces évidences assénées comme des découvertes majeures, il y a toute une époque qui se raconte. Une époque où le langage ne sert plus à dire le monde, mais à le dissimuler ; où l’on croit penser alors qu’on ne fait que répéter ; où l’on enrobe les réalités rugueuses de mots moelleux pour ne pas avoir à les regarder en face.

C’est peut-être ce qui me dérange le plus : cette illusion que changer les mots suffit à changer le réel. Comme si dire « malentendance » rendait la surdité moins douloureuse, ou comme si proclamer que « la spécialisation spécialise » suffisait à expliquer l’extraordinaire complexité de l’activité neuronale du cerveau. C’est oublier que les mots sont les outils de notre pensée : s’ils deviennent mous, notre pensée s’amollit. S’ils deviennent vides, notre pensée s’évapore.

Je repense alors à cette idée, qui peut sembler paradoxale, que si le cerveau n’a pas besoin du monde, le monde, lui, n’existe que par le regard que nous portons sur lui. Autrement dit, notre esprit peut très bien fonctionner dans sa bulle tautologique, répéter à l’infini des formules creuses et des euphémismes élégants ; mais sans regard lucide posé sur les choses, sans mots précis pour les nommer, le monde disparaît sous une brume de bullshit words. À force d’appeler un chat « petit compagnon félin doté d’un potentiel ronronnant », on finit par oublier que c’est un animal et qu’il peut griffer.

Peut-être est-ce cela, au fond, le danger de la novlangue bien-pensante : elle prétend civiliser la pensée alors qu’elle se gorge de barbarismes ; elle prétend éclairer alors qu’elle assombrit ; elle prétend inclure alors qu’elle infantilise. Et moi, pauvre malentendant de cette époque malentendante, je m’interroge : suis-je devenu incapable de comprendre, ou bien est-ce le langage lui-même qui a cessé de vouloir dire ? Comme l'expression nouvelle du rien d'une pensée vidée de son sens.

Je n’ai pas la réponse, ami lecteur. Mais une chose est sûre : si un jour un expert vient m’expliquer que « l’intelligence permet d’intelliger », je crois que je raccrocherai mon transistor et irai converser avec mon chat. Lui non plus, ne me parle pas, et pourtant il me comprend.

mercredi 17 septembre 2025

Rien

« Rien n'arrive à personne qu'il n'est pas par nature capable de supporter » Marc Aurèle

Il est des moments où rien ne vient, plus l’envie d’écrire, plus rien à dire.

Ou plutôt : trop à dire. Alors surgit ce paradoxe étrange, familier à tous ceux qui s’essaient à l’écriture - vouloir tout dire et, de ce trop-plein, ne plus rien dire du tout.

Parfois, ce mot pèse plus qu’un cri. En cette rentrée 2025, plus envie d’enjamber les nouvelles, plus envie de commenter, juste le silence, ou presque.

Cette rentrée en France ne ressemble pas aux autres. Le gouvernement Bayrou s’est effondré, ébranlé par les défaillances politiques, par les attentes sociales, par ce fossé qui ne cesse de s’élargir. Des appels à “tout bloquer” se lèvent, citoyens sans étiquette, mouvements “apartisans”, réseaux sociaux en ébullition, défiant l’idée même que notre voix soit entendue ou qu’elle puisse changer quelque chose.

Et au-delà, dans l’air : la culture en ébullition. Les musées rouvrent des expositions qui promettent des évasions hors du temps — l’art comme refuge contre le tumulte, comme éclat fugace dans le gris. Paris regagne ses vernissages, ses rendez-vous, ses possibles de regard. Comme si, malgré tout, on avait besoin de beauté, ou simplement de luxe : celui d’une contemplation tranquille.

Mais dans tout ça, je ne trouve pas les mots. Le “rien” est une enveloppe, un manteau invisibilisé par les urgences, par les débats, par les cris. Ce rien, je le porte — il me rend sourd aux slogans, muet aux formules toutes faites.

Peut-être est-ce cela, justement, qu’il faut accueillir : le rien.

Les Anciens, ces stoïciens dont la pensée souvent m’accompagne, savaient déjà que la vacuité est parfois la plus haute forme de lucidité. Marc Aurèle écrivait dans ses Pensées pour moi-même qu’il ne s’agit pas toujours d’ajouter du bruit au monde, mais d’apprendre à se taire, à respirer. « Ne te trouble pas, retiens ton souffle », disait-il en substance. Dans ce vacarme de rentrée, où chacun commente, proteste, analyse, prophétise, peut-être que le rien est une résistance.

Ce qui change ? Tout. Ce qui demeure ? L’ombre d’une lassitude. Parce que quand on voit les manifestants marcher, les appels se multiplier, les rumeurs de guerre inquiéter, le pouvoir vaciller, il faudrait un mot fort. Mais tous les mots semblent usés. Même colère, même peur, même espoir : ils ont déjà été convoqués mille fois pour rejouer les mêmes scènes.

Et cependant, une petite lumière. Cette rentrée, pour tous ses orages, cette rentrée me convie au retrait. Non pas à l’exil, mais au silence. Au regard attentif. Aux jours comme des cailloux, que l’on ramasse un à un, sans présumer qu’ils formeront une phrase, ou un message. Ou peut-être rien. Peut-être même que c’est ça, la vérité — qu’il n’y aura pas de moment spectaculaire, pas de geste qui change tout, mais mille infimes riens, mille gestes minuscules qui tiennent, qui questionnent, qui pèsent.

Ce rien n’est pas un vide. C’est peut-être une chance.

Car c’est dans les interstices, dans les silences, que s’ouvrent d’autres possibles. Dans un monde saturé de discours, le rien ressemble à une forme de sobriété. On parle beaucoup de sobriété énergétique - il faudrait aussi penser à la sobriété verbale. Ne pas céder à l’injonction de l’urgence de commenter tout, d’avoir un avis sur tout, tout de suite. Laisser le réel nous traverser avant de le transformer en opinion.

Parce que ce rien est peut-être le lieu de nos plus justes mots à venir. Si je ne sais plus quoi écrire, c’est que je suis à l’écoute. D’un monde qui crie, oui - mais aussi qui chancelle. Et dans cette oscillation, le rien s’élève comme présage.

Alors j’écris quand même. Pas pour remplir le vide, mais pour le nommer. Pour dire que, oui, la France s’agite, la planète vacille, les certitudes se renforcent et, avec elles, le monde s’antagonise, et moi, je doute. Je regarde. Je retiens. Je laisse dans ce blog des petites traces : une information, un frisson, juste une image.

Rien à dire aujourd’hui, et pourtant, tant à témoigner.

Et ce rien - il est exactement ce point de départ. De ce silence, d’ici peu, jailliront peut-être les mots qui comptent. Les mots vrais. Ceux qu’on écrit parce qu’on ne peut pas faire autrement.

Alors je reste ici. J’accueille ce rien.

Et j’attends.

jeudi 17 juillet 2025

Cela commence par presque rien

Il m’arrive de me réveiller avec la sensation étrange que le monde nous est livré comme un produit fini. Les journaux titrent, les influenceurs influencent, les réseaux commentent, les slogans fusent. Et tout semble déjà pensé à ma place.

Mais, persiste en moi, une résistance têtue. Comme un refus d’adhérer d’instinct, de répéter sans vérifier. Une liberté première, silencieuse et précieuse : celle de penser le monde.

Non pas penser sur le monde, mais penser avec lui. L’interroger, le regarder autrement, et, le cas échéant, changer d’angle de vue, en ne prenant pas simplement pour argent comptant ce que l’on me tend comme une évidence. Cette liberté commence souvent par une mise à distance. Un pas de côté. Un doute.

Longtemps, j’ai cru que penser consistait à avoir une opinion. Est-ce si certain ? Penser, c’est suspendre le jugement. C’est laisser les choses se déplier en nous, avant de leur assigner une place. C’est résister aux raccourcis confortables, aux réflexes grégaires.

Nos vies sont tissées de représentations. Ce que nous croyons être juste, normal, désirable, ou, au contraire, haïssable. Ce que nous appelons réussite, amour, bonheur. Tout cela repose sur des récits que l’on nous a racontés, et que nous avons, le plus souvent sans en avoir conscience, intégrés. Penser, c’est revisiter les fondations de ces histoires.

Notre première liberté, c’est celle de décaler le regard. D’ouvrir une brèche dans l’habitude. D’interrompre la chaîne des évidences.

Mais cette liberté n’est pas donnée une fois pour toutes. Elle se cultive, se travaille. Elle demande du temps, du silence, de la disponibilité. Elle suppose aussi le courage de l’inconfort. Penser, vraiment penser, c’est parfois se faire violence.

Je me surprends parfois à rentrer dans le moule et à rejoindre la doxa du moment, ou, pour le dire plus simplement, à penser comme tout le monde. À liker ce qu’il faut, à m’indigner avec les autres, à prendre position sur ce dont je ne sais rien. C’est humain, sans doute. On veut appartenir, on veut être du bon côté. Mais ce réflexe grégaire me dérange. Il fait taire la pensée, il étouffe la liberté.

Alors je me tais. Je lis. Je marche. J’écoute de la musique. Je laisse la poussière retomber. Et je me demande : qu’est-ce que je pense vraiment ? Pas ce que je devrais penser, mais ce qui résonne en moi, ce qui résiste, ce qui cherche encore sa forme.

Si je me suis surpris, souvent, à rejouer des scénarios qui n’étaient pas les miens, à trop vouloir ce que je croyais vouloir, à agir comme si. Comme si c’était ainsi qu’il fallait vivre. Comme si la conformité valait l’adhésion. Et puis un jour, la carapace craque. Et surgit la question simple, mais vertigineuse : « Et moi, que vois-je vraiment ? Que crois-je ? »

Peut-être, ami lecteur, te demanderas tu ce que cela change, de penser. À quoi bon, face à l’urgence, aux crises, à l’action nécessaire ? Je comprends cette question. Mais je crois que penser n’est jamais un luxe. C’est une condition de notre humanité.

Celui qui ne pense pas ne choisit pas. Il réagit. Il répète. Il obéit, souvent sans le savoir.

Penser, c’est retrouver la racine de sa liberté. C’est dire : « Je ne suis pas seulement ce que l’on m’a appris à être. Je suis capable d’examiner, de douter, de réinventer. » C’est, comme l’écrivait Camus,     « vivre sans appel » : sans dogme, sans absolu, mais avec exigence.

Penser le monde, c’est se réapproprier le regard. C’est refuser les cases trop étroites, les étiquettes rassurantes. C’est laisser l’autre exister autrement que dans ce que j’avais projeté sur lui. C’est apprendre à voir sans nécessairement vouloir classer.

Ce n’est pas confortable. Ce n’est pas toujours gratifiant. C’est parfois solitaire. C’est souvent même vertigineux. Mais c’est une liberté qui en rend d’autres possibles.

Car sans cette liberté intérieure, il ne reste que l’adhésion mimétique, les indignations préfabriquées, les appartenances de façade. Penser, au contraire, c’est choisir. C’est s’exposer à l’inconnu, à la nuance, à l’ambivalence.

C’est dire : « Je ne sais pas encore. » Et dans ce « pas encore », il y a toute la place du vivant.

Alors oui, ma première liberté, ce n’est pas de dire, de faire ou de croire. C’est d’abord celle de penser. De ne pas avaler le monde tout cru. De le goûter. De le ruminer. De le remettre en question.

Et parfois, cela commence par presque rien. Un silence. Un soupir. Une image qui dérange. Une phrase qu’on n’avait jamais entendue comme ça. Et soudain, une brèche s’ouvre. Une lumière passe.

Et c’est peut-être là que commence, discrètement, une forme de lucidité. Et avec elle, une manière plus juste, plus humble, plus libre d’habiter le monde.

samedi 7 juin 2025

Tout ça pour rien

« Il n’y a rien de mauvais dans le changement, si c’est dans la bonne direction » Winston Churchill


Il avait promis le renouveau, le dépassement des clivages, la modernité triomphante. En 2017, Emmanuel Macron est arrivé comme une fulgurance : jeune, brillant, dérangeant. Il balayait d’un revers de main les partis usés, les figures fatiguées, les discours poussiéreux. L’ancienne politique était morte, disaient alors les commentateurs les plus avisés et les experts auto-proclamés qui courent les plateaux des chaînes info. Place à l’intelligence, au dépassement des vieux clivages, à la modernité, à l’Europe, à la réforme. Huit ans plus tard, que reste-t-il ? Un champ de ruines, une majorité en miettes, une colère contenue, et 2027 qui se profile comme une impasse. Tout ça pour rien.

Il ne s’agit pas ici de villipender l’homme, mais de dresser le constat brut de ce qu’a été la Macronie : une parenthèse. Elle a prétendu incarner une rupture. Elle n’aura été qu’une transition – et encore, une transition sans atterrissage. Une forme avortée, s'opposant aux populismes de droite et de gauche, de populisme syncrétique, recourant dès 2016 à une rhétorique anti-système, et se revendiquant en même temps de droite et de gauche. Le président n'est pas à un paradoxe près.

Il faut se souvenir. L’effondrement simultané du PS et des Républicains n’était pas seulement un accident. C’était un séisme. Macron en a profité, certes, mais il en a aussi été le symptôme et même, d’une certaine façon, le responsable. L’implosion du vieux système partisan avait créé un vide, que lui seul semblait capable d’occuper. Ni vraiment de gauche, ni franchement de droite, il attirait les élites, les progressistes urbains, les libéraux assumés, les réformateurs fatigués d’attendre. L’idée était simple : gouverner autrement, faire bouger un pays sclérosé. C’était pour certains assez séduisant. D'aucuns ont pu y croire. Moi, y compris.

Mais cette promesse était bancale dès le départ. Car gouverner, en même temps, "de droite et de gauche", cela exige une ligne claire, un cap cohérent. Or, très vite, la méthode Macron s’est révélée : faire un peu à droite avec les juppéistes en marchant vers le centre, faire un peu de social-démocratie en jetant un PS totalement déboussolé dans les bras des  bolivariens. La fameuse "réinvention" de la politique s’est réduite à un recyclage bien habillé de vieilles recettes. Le "en même temps" est devenu un entre-deux flou, où tout le monde finit par se perdre. Faute de culture du compromis, de pratiques démocratiques renouvelées, le pouvoir s’est recentré sur le président. Un mode de gouvernance hyper-centralisé, technocratique, souvent méprisant. Emmanuel Macron, seul dans l’arène, décida tout, parla pour tous, imposa sa lecture du monde.

Mais on ne gouverne pas un pays fracturé comme on pilote une start-up et le mythe de la "start-up nation" a vécu. Les résistances n’étaient pas des bugs, elles étaient le réel. Le mouvement des Gilets Jaunes a explosé en plein vol le récit du président start-upper. Le peuple en colère n’était pas réformable à coup de punchlines. Puis est venu le Covid, puis la réforme des retraites. Et à chaque crise, le même réflexe : verticalité, improvisation, contournement du débat.

Les français ne sont même pas gréés au pouvoir des milliards d'"argent gratuit" déversés en aides en tous genres pendant la grande pandémie.

Résultat ? Un pays de plus en plus défiant, une majorité de plus en plus fragile, un président, honni et au plus bas dans les sondages, de plus en plus seul.

La Macronie n’a pas su ou voulu se transformer en véritable force politique. Elle a fonctionné comme une bulle : tout le monde y est entré un peu par intérêt, beaucoup par opportunisme. Des anciens du PS, des Républicains en rupture, des technocrates sans attaches. C’est ce conglomérat sans vraie colonne vertébrale qui a tenu le pouvoir huit ans. Mais au fil du temps, les démissions, les scissions, les trahisons et les ambitions personnelles ont laissé une coquille vide.

Et au fond, quelle est l’idéologie de la Macronie ? Une forme de social-libéralisme, professant une foi aveugle dans le marché, une obsession de l’efficacité, quite à abuser du recours aux audits de cabinets-conseil qui ne connaissent que très peu les rouages et les contraintes de l'Etat, un goût certain pour le symbole (l’arc républicain, le "grand débat", le Conseil national de la refondation...), mais rien de solide. Pas de projet de société. Pas de vision à long terme. L’écologie ? Rattrapée en catastrophe. L’éducation ? Fragmentée. La justice sociale ? Oubliée. La sécurité ? Longtemps délaissée..

Aujourd’hui, même ses soutiens ne savent plus ce que représente ce courant politique. Et c’est peut-être cela, le plus révélateur : une majorité présidentielle qui n’a jamais été un parti. Juste une plateforme. Une aventure individuelle érigée en doctrine.

Et maintenant ? La question pendante est simple : que va-t-il rester après Macron ? Ni héritier naturel, ni relève solide. Des noms circulent – Édouard Philippe, Gabriel Attal, ou même Gérald Darmanin – mais aucun ne suscite d’enthousiasme populaire. Des technos solides, bien formés, mais pas des leaders capables de parler au pays.

Pendant ce temps, l’extrême droite prospère. Marine Le Pen, même si on ne peut raisonnablement exclure qu’elle sera empêchée par la justice, n’a jamais été aussi proche du pouvoir. Elle a pris le temps, lissé son image, et surtout, elle a bénéficié d’un contexte favorable : une gauche divisée, une droite sans leader ni projet, un président déconnecté des attentes des français.

La présidentielle de 2027 s’annonce comme un rendez-vous à quitte ou double. Alors, tout ça pour quoi ? Pour quoi, ce quinquennat reconduit malgré l’impopularité ? Pour quoi, ces réformes au forceps, ces "grandes concertations" sans suite, ces débats parlementaires sabordés ? Pour quoi, cette frénésie de communication, ces grands discours sans lendemain, ces conseils de défense en cascade ? Pour rien. Car rien n’a changé en profondeur. Les fractures sociales, territoriales, générationnelles sont intactes. Le déclassement se poursuit. Le sentiment d’abandon se renforce. Et la défiance envers les institutions atteint des sommets.

On nous avait promis le dépassement. On a eu l’épuisement. La fatigue démocratique est partout, et la colère gronde. Non pas la colère spectaculaire, mais une lassitude, une résignation active, un retrait. Les électeurs ne croient plus aux promesses. Ils s’apprêtent à voter contre, ou à ne plus voter du tout.

Il reste un mince espoir : que le vide actuel oblige les forces politiques à se réinventer. Que la gauche sorte de ses querelles de chapelle pour proposer un projet clair, désirable, concret, débarrassé des outrances du Mélenchonisme. Malheureusement le résultat intervenu lors de la récente élection du Premier secrétaire du PS ne va pas dans ce sens…. Que le centre et la droite se ressaisissent, trouvent un cap, renouent avec une base populaire, en ce dépouillant des derniers oripeaux du Macronisme finissant. Mais, face aux ambitions personnelles, aux petits calculs politiques et à une droite trop souvent maladroite, rien n’est garanti.

Et c’est là que l’échec de la Macronie devient tragique. Le Président avait l’occasion, historique, de rebattre les cartes, de créer une dynamique politique nouvelle, durable, responsable. Il a préféré gérer, contrôler, verticaliser. Résultat : le champ politique est encore plus dévasté qu’en 2017.

En tentant d'exclure les partis traditionnels du jeu, Emmanuel Macron, jetant le bébé avec l'eau du bain, a sorti les idées avec. Il a court-circuité la confrontation démocratique, au profit d’une gouvernance sans incarnation. Et maintenant, nous voilà face à l’inconnu, sans repères, sans boussole.

D’ici 2027, tout est possible - y compris le pire. Le scénario d’une victoire de l’extrême droite (car je n'ose, cher lecteur, même pas envisager un mauvais scénario où le leader maximo de pacotille de l'extrême gauche pourrait l'emporter...) n’est plus une provocation, c’est une hypothèse de travail. Et ceux qui, dans le champ républicain, s’y opposent ne disposent plus ni de structures solides, ni de récits mobilisateurs, ni de leadership incontesté. Alors oui, cher lecteur, on peut le dire sans emphase : tout ça pour rien. Après le quinquennat Hollande et les deux quinquennats Macron, c’est plus d’une décennie qui s’est écoulée. Une décennie pour en arriver là. Une décennie perdue à prétendre transformer sans rien changer. À gouverner sans construire. À incarner sans transmettre.

Les petits riens de la Macronie, ce sont ces gestes vides qui s’empilent : un Grenelle pour pas grand chose, une convention, des réformes avortées, un plan relancé puis oublié. Rien qui reste. Rien qui marque. Rien qui mobilise.

Et le pire, c’est que ce vide pourrait accoucher d’un monstre.

mercredi 14 mai 2025

Rien ne m'y avait préparé

Il est des matins où le silence pèse plus lourd que l'absence de bruit. Où la lumière, filtrant à travers les volets, semble révéler davantage les ombres que les formes. Ce matin-là, il y a quelques jours, à peine, le monde était pourtant le même : le café fumait dans la tasse, assise à mes pieds, la chienne réclamait sa caresse matinale, au jardin qui s'éveillait, les oiseaux chantaient leur ritournelle habituelle, et pourtant, quelque chose avait changé.

Je viens d'avoir 63 ans.

Rien ne m'y avait préparé.

Ce n'était pas une surprise, bien sûr. Les années s'égrènent avec une régularité implacable, et chaque anniversaire est une étape autant contrainte qu'attendue. Mais cette fois-ci, le chiffre a une résonance particulière. Il porte en lui une charge émotionnelle, une densité que je n'avais pas anticipée.

À 63 ans, cher lecteur, on est à la croisée des chemins. Plus un jeune bien sûr, mais pas encore un vieux con pourtant. Un entre-deux où le passé pèse d'autant plus que l'avenir, lui, va en s'amenuisant. Les souvenirs affluent, les projets se font plus rares. On commence à compter les années non plus depuis la naissance, mais jusqu'à une échéance tout aussi certaine qu'inconnue.

J'ai atteint un âge sans mode d'emploi. Les manuels de développement personnel s'arrêtent souvent à la cinquantaine, cet âge où, dans le monde du travail, on entre dans la catégorie des "seniors", ceux qui sont considérés comme moins performants, essorés, finissants. Ceux qu'il faut remplacer par des plus jeunes, dont le tour viendra bientôt d'être eux-mêmes évincés. Comme si au-delà d'un certain âge, il n'y avait plus rien à apprendre, plus rien à vivre. Mais la vie, elle, continue, avec ses surprises, ses joies, ses peines. Et l'on se retrouve, un matin, à se demander : "Et maintenant ?"

Les rides se sont installées, discrètes mais tenaces. Les cheveux ont blanchi, les articulations grincent parfois. Mais ce n'est pas le corps qui trahit le plus, c'est l'esprit. Qui nous fait chaque jour un peu plus prendre cette conscience aiguë du temps qui passe, de la finitude de l'existence. Cette lucidité qui peut être à la fois une bénédiction et une malédiction. Cette sagesse - parfois - qui est le fruit de l'expérience d'une vie, et que souvent rejette le monde professionnel.

À 63 ans, on devient le gardien de sa propre mémoire. Je me surprends à te raconter, cher lecteur, des histoires que personne ne m'a demandées de faire revivre, à évoquer des noms dont plus personne à part moi ne se souvient. A convoquer les fantômes de ceux qui ne sont plus. Je mesure chaque jour un peu plus le chemin parcouru, les choix faits, les regrets tus, les remords aussi...

Et puis, il y a cette pensée lancinante : mon père est mort à 64 ans. Il y aura bientôt un quart de siècle. Je m'approche inexorablement de l'âge qu'il avait quand la maladie l'a emporté. Chaque jour qui passe me rapproche de cette frontière invisible qu'il n'a pas franchie. Je vis les jours qu'il n'a pas eus, je porte en moi sa mémoire et son absence. J'appréhende presque de traverser une période de vie qu'il n'a pas eue la chance de vivre.

Tout soudain, j'ai eu 63 ans. Et personne, jamais, ne m'avait dit que ce serait ça.

lundi 28 avril 2025

Rien publié depuis deux mois

Deux mois. Soixante jours. Une éternité à l’échelle d’un blog. Pas un mot, pas une ligne, pas même une ébauche. Ce silence n’était pas prémédité, mais il s’est installé, doucement, sans fracas. Un jour, j’ai pensé : « Je publierai demain. » Puis demain est devenu après-demain, et ainsi de suite. La procrastination, ce mot aux sonorités presque poétiques, a pris ses quartiers, s'est installé et l'envie s'est faite moins pressante.

Mais pourquoi, après plus de quinze ans passés, cette soudaine inertie ? Le manque de temps, peut-être, le défaut d'inspiration, plus surement. Pourtant, le temps, on le trouve toujours pour ce qui nous tient à cœur. Était ce alors un manque d’envie ? Peut-être. Ou une peur sourde, celle de ne pas être à la hauteur, de ne pas trouver les mots justes.

La vérité, c’est que l’écriture, même celle de ces miscellanées, de ces courts textes qui composent ce blog des petits riens, est un acte intime, une mise à nu renouvelée à chaque publication. Chaque mot posé est une part de soi offerte au regard de l’autre. Et parfois, ce regard, même imaginaire, inhibe. On craint le jugement, on redoute l’indifférence. Alors on se tait.

Pourtant, les sujets n'ont pas manqué pendant cette période. L’actualité, les émotions, les rencontres, les souvenirs… Autant de sources d’inspiration. Mais l’inspiration ne suffit pas. Il faut l’élan, cette impulsion qui pousse à s’asseoir et à écrire. Et cet élan, je ne l’avais plus.

Peut-être est-ce le syndrome de l’imposteur qui a frappé à ma porte ? Ce sentiment de ne pas être légitime, de ne pas mériter l’attention. Ou peut-être est-ce simplement la vie, avec ses hauts et ses bas, qui m’a éloigné de l’écriture...

Mais aujourd’hui, je choisis de rompre ce silence. Non pas parce que j’ai retrouvé une source d'inspiration fulgurante, mais parce que je ressens le besoin de renouer avec toi, lecteur fidèle ou de passage. Parce que l’écriture me manque, tout simplement.

Je ne promets pas de publier régulièrement, ni de livrer des textes parfaits. Je m'engage seulement à continuer d'écrire, avec sincérité, au gré de mes envies et de mes humeurs. Parce qu’au fond, c’est cela, l’essence de ce blog : partager des petits riens qui, mis bout à bout, font un tout qui me raconte.

Alors, ami lecteur, merci de ta patience, de ta présence, silencieuse ou exprimée et à très vite, pour de nouveaux partages.

lundi 3 mars 2025

Emplir le rien qui nous entoure

Toucher du doigt le relativisme de l’existence humaine, c’est accepter l’idée vertigineuse que notre monde pourrait disparaître sans laisser la moindre trace dans l’immensité du cosmos. Avec ses 2000 milliards de galaxies, l’univers met en perspective la fragilité de notre espèce et la nature éphémère de nos réalisations. Que sont nos civilisations terrestres, si puissantes en apparence, à l’échelle cosmique ? Pourtant, nous continuons à nous comporter comme si nous étions le centre du monde, obsédés par des flux d’informations incessants qui ne reflètent que notre nombrilisme. Cette illusion de grandeur, cette démesure face à notre condition, relève de l’hubris, ce défaut tragique qui, selon les Grecs anciens, précipite la chute de ceux qui osent défier l’ordre du monde.

Notre terrible époque est marquée par une surexposition informative - que j'ai souvent dénoncée dans ces lignes - qui alimente une illusion de maîtrise et d’importance. Nous nous noyons quotidiennement dans des notifications incessantes qui nous tiennent en haleine sans jamais nous élever et qui sont la source de controverses futiles, de polémiques d'autant plus violentes qu'elles sont inconsistantes. Nous avons remplacé la réflexion par la réaction, le savoir par le bruit, l’être par le paraître. Et pourtant, face à l’insondable immensité du cosmos, qu’importent ces effervescences passagères ? Nos querelles politiques, nos indignations digitales et nos tempêtes médiatiques s’évanouissent dans l’insignifiance dès lors que l’on veut bien prendre un peu de hauteur. 

T'est-il arrivé, comme moi, de te demander ce que nous avions fait du logos, cette rationalité ordonnée, ce principe structurant que les philosophes présocratiques considéraient comme la voie vers une compréhension plus juste du monde ? Les grandes traditions philosophiques nous invitent à repenser notre rapport au temps et à l’existence. Les Stoïciens, à travers Marc Aurèle, enseignaient que "tout ce qui existe est éphémère" et qu’il faut embrasser cette réalité avec sérénité. Le bouddhisme, de son côté, fait de l’impermanence une vérité fondamentale et source de sagesse. La science, quant à elle, nous confronte à une question vertigineuse : si nous admettons que nous sommes la seule intelligence de l’univers observable, notre disparition signifierait alors l’extinction de toute conscience connue. 

Pour autant, si elle est vouée à ne pas faire trace, devons-nous considérer l'existence de l'humanité comme un échec ? L’art, la science et la pensée humaine ont une valeur intrinsèque qui ne dépend pas de leur conservation à l'échelle d'un espace-temps infini. Créer, aimer et comprendre ne sont pas vains parce qu’ils sont fugaces ; ils prennent, au contraire, tout leur sens dans l’instant présent.

Notre mission ne serait donc pas d'essayer de durer éternellement, mais de semer des graines qui porteront leurs fruits sous des formes inattendues et dont, peut-être, nous sommes même incapables d'envisager les conséquences.

La conscience de la fragilité de notre existence, plutôt que nous incliner au nihilisme, ne devrait-elle pas nous inciter à vivre pleinement ? Si nous sommes certains de notre finitude et que nous ne savons pas combien de temps nous avons, nous sommes en revanche forts de l'instant présent. Embrassons la vie, créons, aimons, explorons. Non pas pour l’éternité, mais pour la beauté du moment vécu intensément, ici et maintenant. Car, voici le paradoxe ultime : nous savons que l’humanité n’est qu’un grain de poussière perdue dans l’immensité, un éphémère frisson de conscience à l'échelle, inatteignable à notre comprehension, du cosmos et de l'espace-temps. Mais, dans le même temps, nous nous croyons indispensables, persuadés que c’est notre regard qui donne forme à l’univers, que sans nous, rien n’existerait plus.

La disparition du dernier homme signera-t-elle la fin du monde, non pas par une forme imprévisible de cataclysme cosmique, mais tout simplement parce qu’il n’y aura plus de conscience pour décrypter l’ordre de l'univers et lui donner un sens ? Nous oscillons toujours entre humilité cosmique et hubris intellectuelle, enfermés dans une contradiction que nous ne saurons jamais pleinement résoudre. Pourtant, face à l’abîme du néant, c’est dans nos actions quotidiennes, ces petits riens éphémères et futiles, que nous trouvons la ressource pour donner sens au rien qui nous entoure et emplir le vide inhérent à notre humaine condition.

mercredi 19 février 2025

Rien à savoir, rien à démontrer

Ami lecteur, n'as-tu pas, comme moi, parfois l’impression que nous avons tous été plongés dans une gigantesque expérience sociale sans avoir signé le moindre formulaire de consentement ? Où nous agirions un peu comme des cobayes coincés dans un labyrinthe où chaque issue est une impasse, mais où il est strictement interdit de réfléchir pour chercher une porte de sortie. Nous vivons désormais dans une époque dite "post-moderne" où avoir raison est devenu un concept flou, adaptable à la convenance de chacun. Plus besoin de démonstration, plus besoin d’arguments solides, plus besoin de faits vérifiables. Il suffit d’affirmer, de répéter et, surtout, de façon péremptoire, en faisant beaucoup de bruit. Plus c’est fort, plus c’est vrai! Et gare à ceux qui osent contester la vérité du moment : ils seront aussitôt cloués au pilori numérique sous un flot de hashtags assassins.

Dans cet univers parallèle où la rigueur intellectuelle est devenue un luxe ringard, la moindre information est sujette à un remix instantané. Un détail dérange ? On le coupe. Un fait historique contredit une belle indignation ? On le jette. Une citation ne va pas dans le bon sens ? On l’arrange. Une image gêne ? On la retouche. Et hop, une toute nouvelle vérité dite « alternative » succède à la réalité.

Pour mieux naviguer dans cette époque fascinante, voici quelques définitions revisitées, à la sauce post-vérité :

• Doute : Preuve irréfutable que vous êtes un suppôt du système (sauf si ce doute va dans le bon sens, celui de la doxa ambiante, bien entendu).

• Fait : Concept optionnel, utilisé uniquement s’il permet de conforter une opinion préexistante, et si possible sans aucun fondement critique.

• Esprit critique : Terme désuet, souvent confondu avec “remettre en cause tout ce qui me dérange”.

• Débat : Pratique frappée d'obsolescence remplacée par l’art d’invectiver sans écouter.

• Raisonnement : Acte suspect qui vous classe automatiquement dans la catégorie des « élites déconnectées ».

• Vérité : Notion à géométrie variable, livrée en kit par les algorithmes et personnalisable selon l’humeur et le besoin du jour.

C’est à croire que nous avons assisté, sans même nous en rendre compte, à la naissance d’une nouvelle langue officielle. Oui, une novlangue, comme dans 1984, mais en plus festif. Parce que là où Orwell imaginait une oppression brutale et visible, nous avons inventé, bien caché sous des oripeaux aux allures ludiques adaptés à l'homo festivus contemporain décrit par Philippe Muray, un système bien plus sournois : l’auto-flicage de la pensée. On ne nous force plus à penser d’une certaine façon - non! Nous le faisons nous-mêmes, avec enthousiasme, armés de certitudes renforcées par les "informations" qu'orientent vers nous sur internet des algorithmes sans conscience ni émotion, et le souverain mépris du sachant pour ceux qui osent encore douter et réfléchir.

Le plus beau, dans cette immense théatre de faux-semblants, c’est que tout le monde joue son rôle à la perfection. Les marchands de vérités prémâchées nous bombardent de concepts frelatés et de dogmes relookés, adaptés à une consommation avide et rapide et, dans le même temps, ayant abandonné tout esprit critique, trop nombreux sont les médias qui se contentent le plus souvent d’être des caisses de résonance, transformant l’information en un spectacle permanent où l’émotion l’emporte sur l'analyse et la réflexion.

Et nous, pauvres spectateurs, nous scannons frénétiquement nos écrans, à la recherche de notre dose quotidienne de révolte préfabriquée. Il faut avoir un avis. Tout de suite. Partout, sur tout ! Et il doit être tranché. Sinon, on est vite suspecté d'une forme de mol déviationnisme de la pensée. On ne cherche plus à comprendre : on choisit son camp. Il y a les bons et les méchants, les éveillés et les endormis, ceux qui savent et les naïfs. Nuancer, c’est capituler. Prendre du recul, c’est tromper. Douter, c’est trahir. L’essentiel n’est pas de savoir, mais d’affirmer qu’on sait !

Retour vers la lumière ?

À l’heure où certains des plus grands dirigeants mondiaux jouent aux échecs avec des vies humaines, il est tentant de sombrer dans le cynisme. Les récentes manœuvres politiques, où l’on voit un président américain fraîchement élu converser tranquillement avec un autocrate russe, laissent perplexes ceux qui croyaient encore en une diplomatie fondée sur des principes. Les Européens se retrouvent marginalisés et divisés sur la stratégie à adopter, tandis que des décisions qui intéressent au premier chef notre continent, se prennent aujourd'hui sans eux.

Alors que faire ? Devons nous, face à cette cacophonie géopolitique, capituler ? Accepter que la vérité soit constamment réécrite par ceux qui crient le plus fort ? Ou bien est-il temps de raviver notre esprit critique, de questionner les narratifs trop simplistes et de refuser les vérités préfabriquées ?

Peut-être que tout n’est pas perdu. Peut-être reste-t-il encore quelques individus prêts à défendre la complexité du réel, à s’opposer aux raccourcis intellectuels et à exiger une information rigoureuse, sourcée et vérifiée. Car si nous abandonnons cette quête, nous risquons de nous réveiller un jour dans un monde où l’on nous dira, sans sourciller, que 2 + 2 = 5, et où nous l’accepterons docilement. Le temps sera alors venu pour nous, comme dans le roman 1984 de George Orwell, de répéter comme un mantra le slogan de Big Brother : « La guerre, c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est la force. » Il n'y aura plus rien à démontrer.

samedi 18 janvier 2025

Serait-il préférable que rien n'existe ?

 

Serait-il vraiment préférable que rien n’existe ? Cette interrogation, à première vue déconcertante, m’a traversé récemment l’esprit à plusieurs reprises, notamment en observant les bouleversements de l’actualité et la prolifération incessante de fausses informations véhiculées par le Net. Cher lecteur, tu le sais, sur le blog des petits riens, j’aime m’attarder sur ces questionnements philosophiques qui surgissent au détour du quotidien. Ce sont parfois ces infimes détails – ces fameux « petits riens » – qui agissent comme des portes d’accès à des réflexions plus profondes. Alors, entre l’étonnement que suscite la question et la portée quasi vertigineuse de son contenu, je t’invite à plonger avec moi dans cette exploration : serait-il vraiment mieux que rien n’existe ?

Pour comprendre la radicalité de ce « rien », il me semble essentiel de se tourner vers la pensée de Spinoza. Chez lui, chaque être est animé par ce qu’il appelle le « conatus », c’est-à-dire un élan vital, une force intrinsèque qui nous pousse à persévérer dans notre être. Le simple fait d’imaginer l’univers vidé de toute substance, de toute existence, revient à nier cette pulsion fondatrice. Nous perdrions alors l’étincelle de vie qui, au-delà de l’instinct de survie, nous oriente vers la recherche de la joie et de la connaissance. Spinoza nous rappelle que l’existence n’est pas un fait figé, mais un processus continu d’expansion et de compréhension. À travers sa philosophie, il nous invite à considérer que la vérité ne surgit pas telle une illumination soudaine : elle se construit progressivement, patiemment, au gré de la raison et de l’échange argumenté.

Or, si l’on regarde le monde contemporain, force est de constater que le conatus spinoziste semble constamment mis à l’épreuve. Nous vivons à une époque où les « opinions » se substituent parfois aux faits établis, où le sensationnalisme se fait plus audible que l’analyse réfléchie. La propagation de fake news, ces fausses informations colportées sur toute la planète à la vitesse de la lumière sur les réseaux sociaux, brouille nos repères et crée parfois un profond sentiment d’impuissance. Il est facile, face à ce déluge d’informations contradictoires, de sombrer dans le désenchantement et de se demander si, finalement, il ne vaudrait pas mieux que rien ne soit. Mais Spinoza, à l’inverse, nous exhorterait à renouer avec notre pouvoir de compréhension et d’action. Loin d’être un luxe réservé à quelques érudits, l’effort rationnel est à la portée de chacun de nous : il consiste à mettre en doute, examiner et recouper ce qui nous parvient, afin de forger une connaissance plus solide, plus partagée.

Cette exigence de lucidité ne doit cependant pas nous faire oublier l’autre, c’est-à-dire la dimension relationnelle de notre existence. Appelons en maintenant, si tu veux bien, à la philosophie d'Emmanuel Levinas, en recentrant le débat sur la question éthique. Pour Levinas, l’existence n’est pas seulement un état de fait : elle est un appel émanant d’autrui. Le visage de l’autre m’interpelle, me confronte à ma propre responsabilité, et me rappelle que je ne me définis pas seul. Il y a dans cette rencontre un appel à la transcendance, au dépassement de soi. Si plus rien n’existait, nous serions certes débarrassés de toutes les controverses politiques ou médiatiques. Plus de polémiques stériles sur Internet, plus d'affrontements houleux autour du fact-checking… Mais nous perdrions simultanément la possibilité de rencontrer autrui, d’entendre sa voix singulière, d’entrer dans ce face-à-face qui m’oblige à répondre à ses besoins et à sa soif de vérité. Exister, comme le dirait Levinas, c’est déjà répondre : répondre aux questions qui me sont adressées, répondre aussi à la souffrance qui se manifeste, et parfois même répondre aux dérives de la désinformation.

Dans ce contexte, le fact-checking apparaît non pas comme un simple gadget technique, mais comme un outil crucial pour préserver la qualité du lien social. Recouper les faits, vérifier les sources, clarifier les contextes : autant de « petits riens », souvent perçus comme fastidieux ou insignifiants, qui peuvent pourtant faire toute la différence. Ces gestes minutieux, presque invisibles, permettent de retisser la confiance dans un espace public fragilisé par la suspicion et le doute. Et c’est peut-être là que se cache l’enjeu principal : en réhabilitant la parole exacte, en prenant soin de sa fiabilité, nous faisons œuvre de respect mutuel. Dans un monde où le mensonge peut se répandre à la vitesse d’un clic, il n’est pas exagéré de dire que s’efforcer d’établir et de partager la vérité s’apparente à un acte de résistance.

Mais alors, pourquoi toutes ces réflexions nous amèneraient elles à conclure qu’il ne vaut pas mieux que rien n’existe ? Tout simplement parce que, dans l’existence, même troublée par la confusion des faits et la multiplication des opinions trompeuses, persiste une potentialité créatrice : celle d’une véritable rencontre, d’une élaboration commune de sens , d’une joie partagée. Spinoza nous apprend qu’en comprenant mieux le monde, nous accroissons notre puissance d’agir et notre joie. Levinas nous rappelle que dans cette aventure, l’autre est toujours présent, et qu’il vient exiger de nous une réponse éthique. Sans existence, cette éthique disparaîtrait, emportant avec elle la possibilité de toute relation et de toute transcendance.

Bien sûr, je ne sous-estime pas la tentation nihiliste. Parfois, la complexité du réel et la lassitude face aux innombrables dérives médiatiques peuvent faire naître un sentiment de désespoir, voire un désir de fuite. Il m’arrive moi-même de me surprendre à rêver d’un silence absolu, d’un monde sans disputes ni dissonances. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser qu’en perdant ces voix multiples, en perdant ce grondement permanent de la vie, nous perdrions aussi ce qui la rend si précieuse : l’élan vital, la possibilité d’apprendre, la responsabilité envers autrui, le plaisir de saisir un fragment de vérité au milieu du chaos.

En fin de compte, souhaiter la non-existence reviendrait donc à renoncer à notre humanité. Cette tension entre la nécessité d’examiner le réel et la responsabilité que, en tant qu’être social, j’ai envers l’autre est au cœur même de ce que signifie « être ». Notre quête de sincérité et de sens n’est pas un long fleuve tranquille, elle est jalonnée de zones d’ombre et de tromperies, de combats pour la vérité et de remises en question incessantes. Mais ces « petits riens » du quotidien, qui paraissent parfois insignifiants, sont précisément les occasions de redonner chair à l’existence : un fait vérifié, une conversation honnête, un geste d’entraide, un regard bienveillant.

Voilà pourquoi, à mes yeux, il est infiniment plus enrichissant de se confronter à la complexité du réel que de la fuir. Nous avons tout à gagner à honorer ce conatus spinoziste qui nous pousse à nous élever par la connaissance, et à répondre à l’injonction éthique lévinassienne qui nous rappelle que nous ne sommes pas seuls. L’existence, malgré ses épreuves et ses imperfections, est porteuse de promesses. En y veillant ensemble, en tissant des liens de confiance et en veillant à ce que la recherche de la vérité demeure notre boussole commune, nous découvrons un sens qui dépasse la simple somme de nos individualités.

Ainsi, en cette époque troublée, il me paraît plus que jamais nécessaire de défendre l’existence - et d’y veiller avec soin, jusque dans les plus infimes détails - des petits riens. Parce que dans ces « petits riens » se loge l’essence même de notre humanité, de notre pouvoir d’agir, et de notre responsabilité les uns envers les autres. En définitive, souhaiter la non-existence de tout reviendrait à renoncer à ce qui fait de nous des êtres spirituels : l’élan vital cher à Spinoza et l’exigence éthique de Levinas. À mes yeux, et j’espère aux tiens aussi, il est infiniment plus enrichissant de se confronter à la complexité du réel que de la fuir. Parce que c’est en cela que réside peut-être la promesse d’un monde où, si chacun pourra toujours librement exprimer son point de vue dans le respect de la parole de l’autre, la recherche de la vérité demeurera notre boussole commune et partagée.


mardi 3 décembre 2024

Rien à comprendre

Lorsqu’il s’est agi, l’été dernier, de mettre en place un « front républicain » pour barrer la route des candidats du RN aux législatives, toute la gauche a su se mobiliser comme un seul homme. Et avec quelle ferveur ! Ce fut presque shakespearien : "l’être ou ne pas être" de l’éthique et de la morale en politique semblait alors en jeu. Les grands mots étaient de sortie : "défense de la République", "valeurs communes", "bien de la Nation". Drapés dans la toge immaculée de leur dignité, les leaders de la gauche bien-pensante, alliés aux Insoumis et à leurs candidats "baroques", prenaient alors des pauses de héros antiques. Mais demain ? Demain, ces mêmes valeureux hussards de la morale républicaine nous annoncent qu'ils mêleront leurs voix à celles du RN pour censurer le Gouvernement Barnier. Et là, subitement, la tragédie devient un opéra bouffe. Bienvenue en Absurdistan !

Tu comprends, toi ?

Dans ce grand Guignol qu’est devenu l’Hémicycle de l’Assemblée nationale, la question n’est pas tant de comprendre que de savourer l’absurde. Comme disait Camus, "l’absurde naît de la confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde". Ici, ce n’est pas tant de silence qu’il s’agit mais plutôt de bruit et de fureur. Nos élus – à gauche, à droite, au centre et même parfois ailleurs – se livrent à une gymnastique intellectuelle et éthique qui relèvent davantage des figures compliquées d’un Kamasutra mal maîtrisé que de postures de sagesse. Mais il ne s’agit pas de se moquer (pas uniquement, en tout cas). Ce qui se joue ici, c’est l’éternel débat entre intérêt et idéal.

Le « front républicain » : Expression d’un idéal ou stratagème politicien ?

Rappelons nous. L’été dernier, le "front républicain" était brandi par les hoplites de la bien-pensance comme le bouclier d’Athéna contre la percée des spartiates d’une extrême droite présentée comme l’ennemi absolu. La démocratie était en danger ! La morale républicaine était portée comme un étendard. Ceux qui, la veille encore,  se déchiraient à coups de slogans acérés et de tweets délétères, trouvaient subitement un "intérêt supérieur et partagé" à défendre les "valeurs communes" devant la "menace brune". Quel miracle ! Mais que reste-t-il de tout ça aujourd’hui ?

Barnier arrive. Le gouvernement tangue sur l’adoption du budget de la Sécurité Sociale, et avec, en sous-main, le positionnement tactique et les postures grotesques de ceux qui pensent demain pouvoir porter les couleurs de leur coterie à la magistrature suprême, l’intérêt partisan bien compris reprend ses droits. La question n’est plus de "barrer la route au RN", mais de jouer de sa présence en force sur les bancs de l'assemblée, de l’utiliser pour mieux déstabiliser un pouvoir jugé incompatible avec les intérêts, pourtant totalement divergents de ceux qui s’accordent à jouer le chaos pour des raisons purement tactiques. Les idéaux ? Aux orties. Le front républicain ? Jeté aux oubliettes. La morale politique ? Un ornement qu’on ne sort que pour les grandes occasions, mais qu’on abandonne dans les couloirs du Palais Bourbon à la moindre turbulence. L’intérêt du pays ? Quoi ?...

Le parti, d'abord, pour le pays on verra !

Peut-être faut-il lire tout cela à travers le prisme de la philosophie stoïcienne. À la manière d’Epictète, rappelons nous : "Il ne dépend pas de toi de changer le monde, mais bien de comprendre ce qui dépend de toi." Traduction : la politique ne serait qu’un échiquier où les règles changeraient selon les coups et les intérêts de chacun.

Et pourquoi pas en rire ? La classe politique française, si souvent décriée pour ses défauts, est, pour moi, une inépuisable source d’absurde émerveillement. Imaginez : à gauche, on se lamente sur l’état du pays et on écrit les pages d’un discours de censure qui dénonce l’influence des idées populistes sur le gouvernement tout en faisant, de fait, alliance avec l’extrême droite ; à droite, on agite la menace de la gauche tout en faisant des ronds de jambe au RN qui, lui-même, ne répugne pas à voter avec l’extrême-gauche honnie… Ah ! qu’ils seront beaux et fiers tous ces élus LFI et RN qui, debout pour célébrer leur triste victoire, applaudiront et éructeront de concert à la chute du gouvernement ! Vive la Quatrième !

 Alors, que faire, me diras tu ?

La prochaine fois qu’on te parlera de "front républicain", d’alliance improbable ou de censure morale, pose toi cette question simple : suis-je un citoyen, libre de ses choix, ou l’acteur involontaire et servile d’une mauvaise pièce de théâtre ?

Pour ma part, je choisis de sourire… et d’écrire.

jeudi 21 novembre 2024

Ils ne comprennent rien

Il est 7h37, l’heure où le métro parisien devient une chorégraphie désordonnée de corps pressés et de regards fuyants. Ligne 7, direction La Courneuve. Je suis dans la rame depuis quelques stations, entouré d’une foule au visage familier composée d'inconnus. Au Kremlin-Bicêtre, les portes se referment, et nous plongeons dans le long tunnel qui mène à Maison Blanche. Rien d’inhabituel, jusqu’à ce que le temps paraisse se distendre.

Au bout de dix minutes, une pensée désagréable surgit : C’est anormalement long. La vitesse semble avoir augmenté. Les parois du tunnel, que je devine derrière les vitres, défilent plus vite. Les visages autour de moi se figent. Quelqu’un tente un sourire rassurant, certains fredonnent pour se donner une constance, d'autres prient, un bébé hurle, l’angoisse est contagieuse.

Je sors mon smartphone. Pas pour regarder les réseaux sociaux, ni les statistiques de mon blog, non. Cette fois, c’est sérieux. Je veux appeler… qui ? Les pompiers ? La RATP ? Véronique ? un ami ? Mais il n’y a aucun réseau. Une barre rouge me nargue. Je regarde ma montre. Vingt minutes. La station Maison Blanche aurait dû apparaître depuis longtemps, mais le train fonce, imperturbable, comme s’il ignorait les lois du monde extérieur.

Autour de moi, le silence s'est fait pesant. Les passagers échangent des regards lourds de questions silencieuses. Le claquement des rails, d’habitude rythmé, devient oppressant, une menace sourde. Un enfant serre la main de sa mère, un étudiant fixe l’écran noir de son téléphone, un vieux pleure. La vitesse semble encore augmenter.

Et si… ? Non, impossible. Nous sommes en sécurité, n’est-ce pas ? Les métros ne s’égarent pas. Ils s’arrêtent toujours, tôt ou tard. Mais une voix intérieure chuchote autre chose, une peur primitive que je n’ose formuler : Et si nous étions ailleurs ? Et si cette rame ne s’arrêtait jamais ?

Dans ce tunnel sans fin, le temps se dilue. Les pensées deviennent floues, presque irréelles. Et pourtant, nous sommes encore là, figés dans l’attente, à scruter l’obscurité, espérant une issue qui tarde à venir.

Soudain, une lumière. Un soulagement. Le bout du tunnel ! Enfin. Le métro ralentit, les freins crissent, et je me lève, prêt à descendre à Maison Blanche. Mais lorsque les portes s’ouvrent, la stupeur m’envahit. Rien ici ne ressemble à Paris. Pas de carrelage blanc, ni de panneau "Sortie". À la place, des enseignes lumineuses en kanjis, des néons colorés, une horloge digitale qui indique 15h40 et des annonces diffusées dans une langue inconnue. Du japonais ! Je ne rêve pas : nous sommes à Tokyo.

Les autres passagers sont aussi déboussolés que moi. Quelques-uns échafaudaient à voix basse, dans le tunnel, des hypothèses farfelues sur une faille spatio-temporelle. Maintenant, ces murmures laissent place à des cris, des exclamations, et une panique physique. Comme un seul homme, les 500 âmes entassées dans la rame se précipitent sur le quai. Nous voilà, parisiens perdus, au milieu de Tokyoïtes médusés, certains immortalisant la scène sur leurs smartphones, d'autres cherchant un agent pour comprendre ce qui se passe.

Mais pour nous, c’est pire encore. Rapidement, une vérité gênante émerge : à part quelques touristes étrangers munis de leur passeport, et notamment des japonais, mi- surpris, mi amusés de ce rapide retour au bercail, nous n’avons rien. Pas de papiers d’identité, pas d’argent en yens, aucun mot même permettant d'expliquer, à défaut de la justifier, notre présence. Rien. Je me rends compte avec effroi que je suis devenu, en une station, un sans-papiers dans un pays où l’étranger est regardé avec méfiance et l’immigré avec défiance.

Et le paradoxe frappe fort : les sans-papiers qui partageaient notre rame n’ont, eux, rien perdu ni gagné dans cet improbable et extraordinaire voyage. Ils n’ont changé que de décor, passant d’une galère parisienne à une galère tokyoïte, toujours aussi invisibles et marginalisés. Certains, anticipant l’arrivée des forces de l’ordre, se sont déjà fondu dans le décor et ont profité de la désorganisation généralisée pour disparaître.

Comment sommes nous arrivés là ? Une erreur technique ? Une expérience scientifique non maitrisée ? Un caprice de l’univers ? Nous n’avons aucune réponse. Les autorités japonaises, elles, avec l'efficacité et le sens de l'ordre qui les caractérisent, n’ont pas tardé à intervenir. Une zone de quarantaine est organisée sur le quai. Des officiers impassibles, masques sur le visage et scanners à la main tentent de nous trier, contrôlent notre température corporelle, nous interrogent, et s'étonnent que nous ne comprenions pas leurs questions ou que nous leur répondions dans une autre langue que la leur. Et soudain des représentants de l'Ambassade de France débarquent. Nous sommes rassurés par la présence de nos diplomates. Malheureusement, nous nous rendons très vite à l'évidence : comment pourraient ils nous être d'une quelconque utilité alors même que, comme tout le monde ici, ils ne comprennent rien. Moi non plus.

mercredi 20 novembre 2024

Ça me gonfle !

Tout à l’heure, alors que je prenais le volant de mon automobile, le voyant d'alarme de sous-gonflage de l'un des pneus s’est allumé. Rien de grave, me dis-je, juste une petite vérification et, en un coup de gonfleur, je pourrai tailler la route. Je prends alors la direction d'une station-"service" proche de mon domicile, sûr de trouver une borne de gonflage en libre-"service" (faut pas rêver ! Plus personne ne te propose de gonfler tes pneus, vérifier les niveaux ou laver ton pare-brise... Parlons en du "service" !). Mais j'ai beau chercher, rien ! Foin de gonfleur.

Je demande à un employé, un peu interloqué, seul présent sur site derrière la vitre blindée de sa cabine, et, dans l'hygiaphone, il me répond : « On n’en installe plus, monsieur, ce n’est pas rentable. » Pas rentable ? Gonfler les pneus de son véhicule après avoir rempli son réservoir ou rechargé ses batteries, un luxe ? Je repars en direction d'une deuxième station du même (très) grand réseau français, flambant neuve celle-ci, et étalant sous ses néons scintillants ses bornes de recharge électrique. Rebelote : pas de gonfleur. Après une nouvelle démarche auprès de la troisième station visitée (et tout ça, au beau milieu des encombrements de l'heure de pointe, évidemment...), je commence à m’agacer sérieusement. Trente minutes de route, trente minutes de temps perdu, trois stations-service, trois échecs. Je finis par comprendre que les bornes de gonflage sont devenues une espèce en voie de disparition. Décidément, les grands réseaux d'approvisionnement en énergie, à défaut d'en fournir, ne manquent pas d’air…

Et pourtant, il n’y a pas si longtemps, c’était un service basique, à disposition chez quasiment tous ceux qu'on appelait encore alors - ils n'étaient pas tous anciens flics, ni alcooliques, souviens toi de Coluche dans Tchao Pantin - des pompistes. On nous rabâche sans cesse l’importance de vérifier la pression des pneus, pour : économiser du carburant, réduire l’usure, éviter le risque d'éclatement, et même limiter les émissions de CO₂ ! Mais à quoi bon nous mettre en garde, si ces outils basiques et indispensables disparaissent ?

Résultat des courses, je suis reparti avec un voyant jaune au logotype inquiétant qui clignote toujours et une bonne dose d'agacement et de frustration. Comment en est-on arrivé là ? Dans une région comme la mienne, trouver une borne de gonflage est devenu un parcours du combattant (on me dit même qu'il existe désormais des applications d'aide à la recherche de stations de gonflage...). Les stations de distribution de carburant se transforment en mini supermarchés, on y trouve tout ce qu'on veut ou presque, mais les services essentiels à la bonne marche des véhicules automobiles, eux, disparaissent. Au nom de la rentabilité me dira-t-on, mais alors pourquoi ne pas mettre en place un système de stations de gonflage tarifée ? Plutôt que rien, je préfèrerais, de très loin, un service payant, mais garanti et accessible.

Feu mon père me disait, il y a près de trente ans, qu'un jour on en arriverait à vouloir nous vendre l'air qu'on respire. On en est pas encore là, mais il est désormais de plus en plus difficile de simplement trouver l'air comprimé nécessaire pour gonfler nos pneumatiques. Ça me gonfle ! Au propre comme au figuré. Si l’un ou l’autre des dirigeants de ces réseaux de vente de carburant me lit, voici un message simple : remettez des gonfleurs, ce n’est pas une option, c’est une nécessité.

dimanche 3 novembre 2024

Rien de banal

16 mars 1993

Il est un peu plus de vingt-trois heures lorsque j’entre, pour la première fois, aux Salons de l’Étoile, lieu bien connu des soirées parisiennes des années 90, à l’ambiance feutrée mais tout aussi vibrante que le fut en son temps le Bus Palladium. En franchissant le seuil, je croise des visages familiers de cette époque, des personnalités qui peuplent les nuits parisiennes, dissimulées derrière des sourires calculés, les vapeurs d'alcool, la fumée des cigarettes, des conversations chuchotées couvertes par une musique trop forte, des gueules enjolivées par la lumière tamisée. A l’entrée, j’ai été agréablement surpris de retrouver Bruno, le colosse qui fut longtemps en charge de la sécurité au Bus, qui semble, ce soir encore, prêt à parer à toute éventualité.

Puis, il arrive. Serge M. Sa silhouette est immédiatement reconnaissable : grand, brun, aux yeux clairs, d’allure élégante, imposant, même si son vrai pouvoir ne tient pas qu’à sa stature. Il est accompagné d’une cover girl originaire d'Europe de l'Est, qui deviendra célèbre, et qui arbore déjà le sourire froid et distant d'une future star des podiums, et de deux gardes du corps géorgiens, visages impassibles, concentrés, suivant chaque mouvement de leur patron avec une vigilance presque palpable. Ensemble, ils avancent comme un bloc compact, que l’on imagine indestructible. La R25 blindée est restée garée discrètement à l’extérieur, chauffeur au volant, moteur allumé, prête à partir s'il le fallait ; rappel du monde dangereux auquel l’homme d’affaires est désormais visiblement accoutumé. Et pourtant, je me souviens d’un autre Serge, celui que j’ai rencontré bien avant cette période de luxe et de précautions sécuritaires. C’est mon ami Michel qui nous avait présentés l’un à l’autre, avant même leur association au sein de la société d’import-export qu’ils créeraient quelques années plus tard, dans le sillage du commerce de matériel informatique occidental qu'ils avaient initié avec le jeune Mikhaïl Khodorkovski. Ayant fui l’ex-URSS au début des années 80, Serge était alors apatride, sans papiers ni logement, une âme en transit dans un Paris qui semblait tout à la fois pour lui un refuge et un entre-deux. À cette époque, il n’y avait ni duplex avenue Marceau, ni chalet à Gstaad, ni yacht sur la Riviera. J’étais alors intervenu pour l’aider à trouver un logement au sein du parc social de la ville de Paris, un endroit modeste mais stable où il pourrait poser ses valises quelques temps.

Retour à l’Étoile. L’atmosphère a changé dès qu’il est apparu; un silence respectueux s’est installé dans ce coin du salon où nous nous retrouvons atour d'une bouteille de Cristal de Roederer, immédiatement servie dès qu'il s'est installé. Certains chuchotent, d’autres feignent de l’ignorer, mais le magnétisme est là, qui opère. Il incarne ce mélange de charisme et de mystère, entre l’homme d’affaires et l’homme traqué. On sent qu’il évolue dans un monde où les mots comme « prudence » et « confiance » n’ont pas le même sens que pour la plupart des gens qui nous entourent.

Le contraste entre les souvenirs du jeune homme cultivé, polyglotte et peu disert, amateur d’échecs, fils d'un violoniste, fraichement arrivé de Moscou et celui que je retrouve ce soir aux Salons de l’Étoile est saisissant. L’habitude du luxe et de l'argent, du regard des autres, la manière d’ostentation indécente de nouveau riche de l'homme d'affaires qu’un quotidien français du soir a baptisé de « négociant en Perestroïka », les regards furtifs et les chuchotements des clients de la boîte sont bien loin de la discrétion du Serge au fort accent slave et au regard inquiet que j’avais connu au début. Il a gravi des échelons que je devine coûteux, et le mystère semble désormais faire partie de son personnage autant que son costume impeccablement taillé ou les bosses que font les pistolets Makarov qu’on devine dans la poche poitrine des anciens spetsnaz qui assurent sa sécurité, restés debout, à l’écart de notre table.

Qui étais-tu vraiment, Serge ?

Quelques semaines plus tard, en mai de la même année, une nouvelle invitation arrive. Serge me convie à une soirée sur son yacht, le Legend of Tintagel, ancré dans les eaux scintillantes de la Croisette à Cannes pour le Festival. Autre facette de ce personnage de roman : Il s’est inventé une nouvelle vie de producteur de cinéma dont le premier film devait raconter la vie aventureuse d'un surdoué des affaires en tous points lui ressemblant. Le 16 mai 1993, la ville est le cœur battant de l’industrie du cinéma, et le yacht de Serge, imposant et élégant, serait sans doute une scène parfaite pour de nouveaux échanges, des alliances, des projets, d’improbables rencontres. Et puis, Michel y va... Mais je ne serai pas là. Un nouveau chapitre de ma vie professionnelle m’attend ; le lundi 17 mai, je démarre un nouveau poste à l’Assemblée nationale. Je me passerai de Cannes cette année. Je souris en repensant à Serge et à ce monde parallèle, à ses cercles de business et de mystère, tout aussi impressionnants que les sphères du pouvoir et la campagne présidentielle française où je m’apprête à plonger, mais d’une manière bien différente.

22 novembre 1994

Ce soir de novembre, la nouvelle tombe. Serge M. est retrouvé assassiné, et la scène, à elle seule, semble sortie du scénario morbide d’un film noir. Il a été abattu d'une rafale d'arme automatique à travers la porte blindée de son luxueux appartement, situé au coeur du triangle d'or parisien ; une scène marquée par une violence froide et délibérée. L’image est choquante : l’homme, avec son allure de sphinx intouchable, toujours accompagné de gardes du corps - qui n'on pas eu le temps d'utiliser les armes dissimulées dans l'appartement -  a été victime d’un crime mystérieux, à peine concevable ; une rafale d'arme de guerre qui l'a littéralement coupé en deux. Premier décès imputable aux règlements de compte de la Mafia russe à Paris ou opération volontairement spectaculaire opérée par des services secrets au nom de la raison d'Etat ? Personne n’en saura jamais rien. Le temps était alors encore lointain où se développerait une véritable épidémie inexpliquée de morts violentes, souvent domestiques, et toujours suspectes, auxquelles nous ont, depuis lors, habitué les oligarques et les hommes d'affaires russes...

Les spéculations se multiplient. Qui pouvait en vouloir à cet homme au point de braver la sécurité d’un appartement des beaux quartiers, cossu et, qui plus est, réputé inaccessible et fortement protégé ? Quels secrets, enfouis dans ses affaires et ses réseaux, ont conduit Serge M. à une fin aussi dramatique ? Je repense à cette nuit aux Salons de l’Étoile. Personne ne pouvait alors imaginer que cette figure imposante finirait ainsi, emportée par les ombres d’un passé peut-être trop lourd, trop complexe, trop tragique. Pourtant, quand on y pense, qui d’entre mes amis et relations d’alors se baladait en voiture blindée, avec des gardes du corps armés jusqu'aux dents qui avaient fait leurs classes dans des unités d'élite en Afghanistan ? Rien de banal, en vérité.

Trente ans plus tard, le fantôme de Serge hante encore les esprits de ceux qui l’ont croisé. Ce meurtre laisse une étrange sensation d’inachevé, de vérité que nul ne parviendra jamais vraiment à saisir, un mystère de plus dans le Paris des années 90, où pouvoir et danger se mêlaient, sans parfois que nous n’en ayons vraiment conscience. Pourtant, rien de tout ça n'était banal.

vendredi 1 novembre 2024

Rien, craindre, rien désirer, rien déplorer

“Notre vie est ce qu'en font nos pensées”
Marc Aurèle


Rien craindre, rien désirer, rien déplorer : ces trois maximes inspirées des pensées de Marc Aurèle sonnent comme une invitation à repenser notre rapport à la vie. Dans un monde où tout va vite et où l’on est sans cesse sollicité, elles nous offrent un espace de recul, un moment de réflexion sur ce qui, finalement, compte vraiment. En revisitant quelques anecdotes tirées de mes expériences personnelles, ces principes prennent une couleur plus vivante, parfois amusante, et s’ancrent dans notre quotidien.

Ne rien craindre


Ne rien craindre, c’est accepter que la vie est par essence incertaine. Prendre la parole devant un groupe de cadres dirigeants ou mener une séance de coaching avec un client qui accède à de grandes responsabilités, comme récemment avec le directeur exécutif d'un grand groupe multinational, exige de composer avec l’imprévu. Parfois, malgré toute la préparation, le contexte nous échappe. Je me souviens de ce jour où, étant à l'époque directeur général d'une grande organisation, alors même que j'allais introduire un séminaire stratégique où il allait être question de prévision et de maîtrise, un soudain et violent orage, comme seul les cieux tropicaux en ont le secret, s’est abattu sur le site, rendant la connexion totalement instable et plongeant la salle dans l’obscurité la plus totale. Bel exemple d'imprévu.

Face à ces situations, il est tentant de craindre le pire, d’imaginer l’effet désastreux sur notre audience. Mais comme le rappelle ce principe stoïcien, "ne rien craindre" signifie avancer en toute humilité. Après tout, l'essentiel n'est pas dans la perfection de chaque détail, ni dans la maîtrise de situations qui, par essence, nous échappent, mais dans la capacité à improviser et à savoir répondre avec humanité. Ce jour-là, entre sourires et quelques blagues pour détendre l’atmosphère, nous avons rapidement repris le fil de notre programme. Le résultat fut même meilleur qu'espéré : ce petit évènement météorologique avait parfaitement illustré l'impossibilité de tout prévoir, même et surtout l'imprévisible.

Ne rien désirer


La tentation du "toujours plus" est l’une des principales sources de stress de notre époque. Que ce soit sur les réseaux sociaux, où le nombre de "likes" et de "followers" devient un étalon de réussite et l'expression même du succès, ou dans des projets professionnels, où l’on aspire constamment à l’optimisation de la "performance", le désir s’invite souvent sans être sollicité. Sur les pages de ce blog, tu le sais cher lecteur fidèle, il m'est plus d'une fois arrivé d'écrire sur ces petites choses du quotidien qui m’inspirent et que je relate avec satisfaction. Bien sûr, il est gratifiant de voir le compteur de visiteurs augmenter, de recevoir des retours et des commentaires encourageants, mais il arrive un moment où l’on réalise que le plaisir réside dans l’acte lui-même, voir dans la seule idée de l'acte, et non dans l’ambition de devenir "plus grand", "plus visible", "plus fort"...

Ce principe s’applique aussi dans ma pratique de coach. Un jour, lors d’un atelier de coaching collectif, un participant m’a confié, mi-sérieux mi-amusé, qu’il avait du mal à ne pas se comparer aux autres, à vouloir sans cesse atteindre une image idéalisée de lui-même, à vouloir, en tout, être "le" meilleur, mais que, loin de le rendre heureux, cela suscitait souvent en lui une forme d'insatisfaction qui le mettait mal à l'aise. Je lui ai alors rappelé que Lacan avait constaté dès 1960 l’"impuissance toujours plus grande de l’homme à rejoindre son propre désir", et, que même les objectifs les plus inspirants pouvaient devenir des sources d’angoisse si on oubliait d’apprécier aussi le chemin parcouru. Ainsi, en s'attachant à moins désirer, nous nous reconnectons à ce qui est, à la beauté de ce que nous avons déjà, sans être happé par la quête d’un "ailleurs" qui reste toujours insaisissable et n'est souvent qu'à la source d'une nouvelle frustration.

Ne rien déplorer


Enfin, "ne rien déplorer" nous apprend à ne pas être prisonnier du passé. Ce n’est pas nier nos échecs, ni minimiser nos erreurs, mais les accepter comme des éléments pleinement constitutifs de notre parcours. J’ai consacré de nombreuses années à construire une carrière riche de défis et d’apprentissages, des restructurations d’entreprises aux missions de médiation en passant par des transitions organisationnelles ou l'accompagnement de personnalités de premier plan. Des succès, il y en a eu, mais aussi, sans aucun doute, des échecs liés à des choix que j’aurais pu faire différemment.

Un jour, un de mes clients, en plein questionnement professionnel, m’a confié qu’il regrettait un poste qu’il avait refusé des années auparavant. En l’écoutant, je me suis souvenu de décisions similaires que j’avais pu prendre, des bifurcations qu'il m'était même arrivé de regretter peut-être autrefois. Pourtant, aujourd’hui, ces choix me semblent clairs, porteurs de sens. En adoptant une attitude stoïcienne face à ces regrets, on peut transformer ces épisodes passés en sources de résilience et d’enseignement. Rien ne sert de déplorer ce que nous avons vécu, car chaque expérience, même douloureuse, forge notre chemin et contribue à notre évolution.

Ainsi, "rien craindre, rien désirer, rien déplorer" peut fournir le socle à un véritable guide de vie, une invitation à poser sur chaque événement un regard apaisé et lucide. En adoptant cette perspective, nous nous ouvrons à une vie plus harmonieuse, où les défis sont accueillis sans anxiété, où les aspirations restent mesurées, et où le passé est source d’apprentissage plutôt que de regret.

Ces trois principes, appliqués au quotidien, deviennent plus que de simples maximes philosophiques : ils forment un cadre de pensée pour avancer, sans se laisser piéger par les aléas de l’existence. "Ne rien craindre" nous libère de l'illusion de tout maîtriser et nous pousse à agir malgré les incertitudes, en nous libérant de toute source d'anxiété. "Ne rien désirer" nous ramène à ce qui compte, sans se perdre dans une quête illusoire de perfection, ni risque d'entretenir nos frustration. Enfin, "ne rien déplorer" nous permet d’intégrer nos expériences passées sans en faire des boulets ni des sources de culpabilité, mais au contraire de les utiliser comme des leviers de transformation.

Plutôt que de chercher des réponses définitives ou des solutions parfaites, cette approche nous recentre sur l'essentiel : vivre en ajustant notre regard et notre rapport aux événements. La vie ne s’adapte pas à nos envies, et c’est à nous de trouver l’équilibre entre ce qui est et ce que nous voulons. Ces principes, loin de promettre la paix ou la félicité, nous offrent un cap : avancer, un pas après l'autre, avec l’authenticité et l'ancrage de celui qui sait que les choses n’auront jamais besoin d’être idéales pour être pleinement vécues et que c'est le regard que nous portons sur elles qui nous permettra de mieux appréhender le monde dans lequel nous vivons.