mercredi 15 mars 2017

Vertu et tolérance. La sincérité c'est du baratin.

Invité du matin d'une émission politique diffusée par ma station de radio favorite, le candidat de l'insoumission a proposé d'inscrire à l'ordre du jour de son programme présidentiel une "loi de vertu républicaine" ! La vertu, parlons-en ! Celle d'un Torquemada, d'un Robespierre, d'un Fouquier-Tinville ? 

Moi, les professeurs de vertu m'inquiètent ! Je préfère un médecin qui me soigne, même s'il a une vie dissolue, à un carabin vertueux mais incapable du moindre diagnostic. Pis, je ne me reconnais en rien dans l'austérité morale érigée au rang de valeur suprême par nos voisins sociaux-démocrates du nord de l'Europe. Je me retrouve plus volontiers dans le joyeux bordeau latin. Pour autant, il ne s'agit pas de sacrifier à une forme d'aquoibonisme, ni de  simplement poser le constat que nul n'est incorruptible et s'en contenter. Mais le culte absolu de la vertu, en ce qu'il sous-tend l'idée même d'un ordre moral, est trop souvent totalitaire. En affirmant la promesse d'un "monde meilleur", pour ne pas dire d'un "meilleur des mondes", il porte en lui les germes de la terreur fanatisée et son cortège de massacres commis au nom d’une violence nécessairement juste car purificatrice ! Je me méfie des conséquences des discours intellectuels lorsqu'ils sont violemment inquisitoires, accusatoires, arbitraires et sans nuances.

Pour autant, on ne saurait se satisfaire du simple constat que le mal existe mais que la seule vertu n'est sans doute pas le meilleur moyen d'y faire face. Une voie différente me paraît possible, celle du milieu. Ô je te vois venir, cher lecteur ! En écrivant "milieu", loin de moi l'idée de défendre une approche trop simplement centriste - de celle qui, renvoyant dos-à-dos bien et mal, prônerait une voie différente, une "autre" voie - non, simplement une forme d'équilibre entre le vice et la vertu, une manière d' "entre" ; celui-là même qui permet les transitions et le dépassement, sans les risques inhérents aux ruptures. Entre la force de la vertu et la faiblesse du vice, seule la voie de la tolérance me paraît permettre d'approcher cet équilibre ; ni l'expression de l'indifférence ou de la passivité, ni même une quelconque forme de lâcheté qui ne le dirait pas mais, au contraire, une tolérance empreinte de bienveillance et de compréhension, une tolérance agissante qui pardonne les erreurs et les faiblesses en ce qu'elles sont inscrites au cœur même de l'imperfection de notre humanité ; une tolérance qui ne devrait cependant pas s'imposer comme une trop grande vertu, au risque de tomber dans les travers des vices précédemment dénoncés; une tolérance qui, au-delà, ne saurait cependant, jamais, tout excuser.

30 000 ! Pour passer à un autre sujet, 30 000, c'est le nombre de pages lues (en tout cas c'est ce qu'indique le compteur aujourd'hui) totalisé sur mon blog depuis sa création. Je sais, c'est pas grand chose, rien ou presque, mais ça fait du bien!

Même si je ne suis pas réellement accro aux statistiques, je reconnais que ce simple constat me contente au-delà de ce que je pouvais imaginer (narcisse! diront certains...). Des lecteurs en France bien sûr, en Belgique et en Suisse, mais aussi en Inde, au Mexique et même, en Australie et au Japon (enfin, pour ce qui est du Japon, je crois avoir compris que ce lecteur que j'imaginais nippon (ni mauvais d'ailleurs! Je sais, c'est nul mais il fallait que la fasse...) n'était autre que mon ami Ivan qui, à Tokyo, devait occuper les longues heures de veille causées par le décalage horaire à parcourir la toile. Même si j'ai lu quelque part qu'Amazon rémunérait à la page lue les auteurs publiés sur sa plate forme, je me dis que l'universalité d'Internet a du bon et que pour un modeste blog sans autre ambition affichée que celle d'être inutile (et, c’est vrai, de distraire son auteur), c'est un résultat plutôt sympa...

La mémoire, l'imagination et la déconnade comme des outils assumés au service de "l'art d'être inutile" ou comment, avec des souvenirs et un peu de technologie, faire du neuf avec du vieux, en conscience, comme chaque déconneur, que "personne n'ira s'imaginer qu'il s'exprime du fond du cœur ou qu'il croit dur comme fer à ce qu'il raconte !" ... "La sincérité (...) c'est du baratin" (*) . Comme tout "baratineur", j'espère pour ma part ne me situer ni du côté du faux, ni de côté du vrai, bien au contraire ! Ami lecteur, salut ! Et merci !

(*) in De l'art de dire des conneries (On Bullshit) de Harry G. Frankfurt- Mazarine/Librairie Arthème Fayard - 2017.

lundi 13 mars 2017

Du lapsus en politique...

Voulant parler du fait que le programme économique des candidats de l'extrême droite et de la gauche radicale à l'élection présidentielle se ressemblent à s'y méprendre, l'un de mes bons amis évoquait hier midi un "copé-coulé". Joli lapsus linguae ! Encore plus intéressant à analyser lorsqu'on sait que ses propos m'étaient adressés (certains de mes lecteurs apprécieront...). Comment croire alors que le lapsus ne serait que le fruit d'une erreur, somme toute assez mécanique, de simple production lexicale.

Le lapsus partage la même étymologie latine - bien qu'à la signification différente - que le mot labeur. Alors que le mot labor signifie travail ou encore adversité, dans sa forme verbal, labor peut aussi se traduire par trébucher, faire un faux-pas (...). Comme quoi, vouloir clairement exprimer certaines choses est une activité exigeante qui peut demander un effort, et même parfois s'avérer laborieuse, tant l'inconscient est-là pour, malgré le travail de la volonté, permettre à nos désirs refoulés d'émerger.

Un exemple, un seul, puisé dans l'actualité du moment : quand le candidat attrape-tout - si, si, celui qui tout en se revendiquant, je le cite sans déformer ses propos, de "l'inexpérience et l'immaturité en politique" (sic!) - évoquait, en décembre dernier sur un plateau de télévision, certains souvenirs en parlant - avant de se reprendre - de l'époque "où (il) était président de la République (...)". Désir, vous avez dit désir...



vendredi 10 mars 2017

D'accord sur rien.

"Changer de point de vue avec tout son parti, c'est certes faire preuve d'inconstance, mais l'on se sent au moins soutenu par la puissance du nombre. Demeurer constant, alors que le parti modifie son attitude, c'est lancer une sorte de défi blessant. En outre, une telle rupture entraîne un déplacement de tous les rapports personnels et brise de vieilles amitiés"(1).

Nous sommes, paraît-il, sortis de la phase déprimante des primaires. Le décor est planté. Les acteurs vont entrer en scène. Chacun dans son rôle. Le navrant psychodrame de la querelle des ego devrait faire - enfin! - place au spectacle tragiquement exaltant de la vie et de la mort. Bonds, rebonds, faux-bonds, le cirque est permanent. Fait de pseudo-suspens entretenus par des chaînes d'information en mal de sensationnalisme, de vraies rumeurs propagées par les "entourages", de petits espoirs et de grandes déceptions, du flux et du reflux de soutiens qui, à l'image de nos concitoyens, tardent, sous l'influence du dernier "scoop", à se faire une opinion. Tout ça pour ça !

Le choix qu'on voudrait nous imposer entre deux populismes, l'un nationaliste et étatiste, se définissant comme "ni de droite, ni de gauche", et l'autre, mondialiste et libéral, se revendiquant "et de droite, et de gauche", résume-t-il à lui seul les termes de l'alternative ? Le rejet et l'exclusion portés en étendard par la candidate de l'extrême droite, d'une-part et, de l'autre, la séduction d'un candidat attrape-tout qui affirme le caractère "mystique" de la politique ?

Dans ce concert de vent, le centre, comme une manière d'insondable abîme de la vie politique dans ce qu'elle peut avoir de plus déroutant, démontre une fois de plus que si une addition de riens ne produit pas grand chose, leur division peut être la source de grandes spéculations ! Après avoir scellé il y a peu un accord électoral avec les conservateurs, certains parmi les "indépendants",  tergiversent encore et, affichant la grande cohérence de leur pensée, sont désormais tentés par un soutien au camp de ceux des marcheurs qui voudraient mettre leurs pas dans ceux de François Hollande...

Une fois de plus, ces tenants d'un "moderne réformisme" résolvent leur dilemme intrinsèque en tentant de démontrer que rien n'empêche de cheminer dans la même direction en étant - à l'instar de MM. Bayrou, Hue et Madelin  - d'accords sur pas grand chose; bien au contraire. Un simple "syndicat d'intérêts" comme le dénonçait le Président Beaufort par la voix de Jean Gabin, en évoquant le projet de Cabinet de "large union nationale" (déjà!) proposé par le jeune député Chalamont, incarné par Bernard Blier, dans le film le Président (2).



Tu me diras, cher lecteur, que pour bien avancer, mieux vaut peut-être ne pas trop regarder l'un vers l'autre mais plutôt fixer, ensemble, la même direction; quitte à prendre le risque de rester sur des voies parallèles, sans jamais se croiser, sans jamais se confronter. A l'inverse de la formule de Blaise Pascal qui décrivait l'univers comme un espace dont "le centre serait partout et la circonférence, nulle part", j'ai pour ma part un peu l'impression que le centre - à mille lieues de ce milieu auquel pourtant il aspire - ne trouvera bientôt plus, au sein d’un univers politique aux limites de moins en moins clairement définies, sa place nulle part.


(1) Winston Churchill - Réflexions et aventures
(2) Le Président - film de 1961 réalisé par Henri Verneuil, adapté d'un roman de Georges Simenon et dialogué par Michel Audiard.

dimanche 5 mars 2017

Rien n'est le fruit de la perfection.

En ce maussade et gibouleux dimanche de mars, j'ai choisi, bien calé au fond d'un canapé, de parcourir un exemplaire d'une traduction française du Yi King appartenant à Véronique.

Rien de tel que de se plonger dans ce grand livre chinois de la sagesse, fruit de la combinaison de la doctrine duale taoïste du Yin et du Yang avec "les cinq états de transformation",  pour se remettre la tête à l'endroit en cette période de désarroi et de grandes incertitudes, conséquences déprimantes des primaires. 
Ex perfecto nihil fit. Rien n'est le produit de la perfection. En lisant cette phrase en incipit de la préface de cette édition de 1968 du livre des transformations, j'ai immédiatement fait un lien - une association, presque, au sens analytique - avec la  formule magique qui rend compte du grand mystère, au cœur du secret des alchimistes médiévaux en quête de la perfection intérieure et de la pierre philosophale, également devise ésotérique de l'Écossisme : Ordo ab chaoRien n'est le fruit de la perfection, l'ordre naît du chaos. l'ordre qui naît du bruit et de la fureur, du Tohu-bohu originel. Ou comment percevoir, au-delà de la multiplicité chaotique, l'unicité des lois constantes et universelles; comprendre l'harmonie de l'univers pour établir l'ordre en soi-même. 

Ex perfecto nihil fit. Cette locution  latine me fait également davantage percevoir le sens de la maxime populaire qui veut que le mieux soit l'ennemi du bien. Inutile en effet de vouloir, en tout, faire mieux, toujours. Mieux faire, pour être le meilleur; pour tenter d'atteindre je ne sais quelle perfection... Une perfection qui, au fond, resterait stérile. Une perfection qui, bien que souvent parée de toutes les vertus, pourrait même, à l'image de la société idéale et du meilleur des mondes promis et promus par tous les régimes totalitaires, s'avérer au final dangereuse...

Mais revenons à l'énergie du Tao, à ces transformations silencieuses décrites par François Jullien dans un livre que j'ai déjà eu l'occasion d'évoquer ici-même. Penser - comme ce grand spécialiste de la philosophie chinoise nous y invite - l'existence comme une mutation continue; invisible certes, silencieuse, mais continue; où la vie, sur tous les plans, n'est plus conçue que comme un jeu de transitions ininterrompues. Une perception du monde dans laquelle il faut accepter qu'un contrairepour qu’il puisse s’inverser en son contraire, le contient déjà et l’implique en lui.

J'apprécie cette approche philosophique représentée par le symbole bien connu du Yin et du Yang, en ce qu'elle trace, au-delà d'un raisonnement simplement dualiste - celui de l'opposition du blanc et du noir, du bien et du mal, du passé et du futur, de l'intérieur et de l'extérieur... -  les voies de la perception d'un "entre". Cet "entre", invisible mais bien présent, qui non seulement réconcilie passivité et activité mais, au-delà, permet la jonction et la transition entre plusieurs états, sans ressentir le besoin de se poser les questions de savoir ni où ni quand commence l'un et où se termine l'autre; comprenant enfin, au-delà de l'approche trop souvent ontologique de la pensée grecque, en se libérant de l'être comme acte, de la stricte causalité d'un agent agissant, que les limites que nous croyons percevoir n'existent peut-être que parce que nous nous les imposons. Non, décidément, rien n'est le fruit de la perfection.