dimanche 11 octobre 2026

Rien savoir pour tout insinuer ?

"L'opinion pense mal ; elle ne pense pas." 
Gaston Bachelard


As-tu, cher lecteur, déjà entendu parler de cette étrange catégorie de philosophes que l’on appelle parfois les broomstraw philosophers, les philosophes du balai de paille. Ils ramassent quelques brins épars et s’empressent d’en faire une vérité. C'est en s'inspirant de leur art qu'avec trois soupçons, deux accusations sans fondement, quelques calomnies échangées sous le sceau du secret, on forge une conviction, on construit une certitude. Et, parfois, une condamnation.

Ce qui me fascine, ce n’est pas tant l'aptitude de certains à croire n’importe quoi que notre facilité collective à les écouter.

Car les relations humaines sont traversées par un relativisme singulier. Nous ne jugeons pas toujours les faits pour ce qu’ils sont, mais selon celui qui les rapporte, celui qu’ils concernent et, surtout, ce que nous avons envie de croire.

Une même parole devient vérité dans la bouche d’un ami, mensonge dans celle d’un adversaire. Une même conduite paraît courageuse chez l’un, arrogante chez l’autre. Quant à la loyauté, cette vertu si souvent proclamée, elle semble parfois posséder une géométrie remarquablement variable.

Le plus troublant est notre propension à confondre le doute et le soupçon. Le doute interroge, cherche, confronte. Le soupçon insinue, contamine et s’installe. Il n’a même pas besoin de preuve : sa simple circulation finit par lui donner l’apparence de la réalité. Toi aussi, tu connais l'adage : "Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelques chose".

Et les sectateurs des philosophes du balai de paille prospèrent sur cette confusion.

Il est une autre imposture, plus subtile encore : celle qui consiste à ériger la fraternité en principe intangible pour mieux s’en dispenser lorsque les circonstances l’exigent.

Car la fraternité ne saurait servir de prétexte au silence lorsque l’honneur est en cause. Elle ne commande ni la complaisance ni l’aveuglement. Elle impose au contraire le courage de questionner, de contredire et, parfois, de rompre le silence. Se taire au nom de la fraternité, lorsque l’injustice s’installe, lorsque la calomnie l'emporte sur la bienveillance c’est confondre la recherche de la concorde avec l'expression silencieuse d'une forme de lâcheté.

Le relativisme des perceptions ne devrait jamais devenir celui des principes. La vérité, la justice et la dignité ne sauraient varier au gré des amitiés, des intérêts ou des circonstances.

Nous ne sommes pas obligés de nous aimer. Mais nous pourrions au moins nous imposer cette discipline élémentaire : ne jamais affirmer ce que nous ignorons.

Après tout, la fraternité ne consiste pas à partager les mêmes certitudes. Elle commence peut-être lorsqu’on refuse de sacrifier autrui aux siennes.

Et si la véritable sagesse consistait simplement à laisser les brins de paille là où ils sont, plutôt que d’en faire des bûchers ?

À tout insinuer sans rien savoir, mieux vaut reconnaître que l'on ne sait rien. Et continuer, obstinément, à chercher la vérité plutôt qu'à fabriquer, au mépris des faits, des mensonges érigés en certitudes.

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