vendredi 20 février 2026

Ce blog ne sert à rien


"L'inutile et le superflu sont plus indispensables à l'homme que le nécessaire" René Barjavel


Ce blog ne sert-il à rien ? Souvent, ami lecteur, je me pose la question, de façon presque ironique. 
Et je m'aperçois qu'au fond ce questionnement a quelque chose d’aporétique : plus j’essaie d’y répondre, moins la réponse s’impose. Et pourtant, ce questionnement agit. Il est performatif, en un sens simple : écrire ici que ce blog ne sert peut-être à rien, c’est déjà lui donner une forme d’existence. C’est poser un geste. C’est déposer une trace.

Depuis plus de quinze ans, j’y publie des textes. C’est une durée qui n’a plus rien d’anecdotique. Au début, il n’y avait pas de projet. Pas de stratégie éditoriale, encore moins de promesse. Il n'y en a toujours pas... Juste le besoin d’écrire, de mettre en mots ces « petits riens » qui, à force d’attention, finissent par devenir des repères. Un souvenir, une phrase, un doute, un portrait, une lecture, une colère, le besoin de partager ma joie, sans raison. Rien de spectaculaire. Rien d’utile au sens classique du terme.

Et pourtant.

Écrire ici m'est devenu un exercice régulier, presque une discipline. Une manière de revenir à soi, sans solennité. De faire silence autour, puis de laisser remonter ce qui insiste. Ce blog m’oblige à une forme de fidélité : fidélité au geste d’écrire, à une forme de lenteur, à l’attention aux détails. Il m’empêche de céder tout à fait à l’agitation, à l’urgence, à la parole immédiate. Il me rappelle que penser demande du temps, et que ce temps-là n’est jamais perdu.

Alors oui, à moi d’abord, ce blog sert à quelque chose. Il m’aide à tenir une ligne intérieure. À nommer ce qui, sinon, resterait diffus, confus. À faire de l’écriture non pas une performance, mais une pratique. Presque une hygiène . Comme on marche plus lentement, comme on respire plus profondément, comme on s’assoit pour davantage regarder le temps qui passe.

Mais un blog n’existe pas seulement par celui qui l'écrit. Il existe aussi parce que d’autres le lisent. Tout doucement, discrètement, ce lieu a trouvé ses visiteurs. Au moment où j'écris ces mots, plus de
236 000 pages ont été lues, ici et là, dans des géographies que je ne connais pas, par des hommes et des femmes que je ne rencontrerai sans doute jamais. Des lecteurs anonymes, parfois fidèles, parfois de passage. Certains laissent un mot, d’autres non. Peu importe, au fond. À quoi cela leur sert-il ? Je n’en sais rien, et c’est sans doute mieux ainsi. Peut-être y trouvent-ils un écho, une pause, un décalage. Peut-être n' y cherchent-ils rien du tout. Peut-être seulement la sensation que quelqu’un, quelque part, prend le temps de témoigner de ce qui ne mérite pas toujours qu’on s’y arrête. Et cela suffit.

Car l’utilité d’un texte n’est pas toujours mesurable. Elle n’est pas dans la solution qu’il apporte, ni dans la leçon qu’il délivre. Elle est parfois simplement dans l’espace qu’il ouvre. Dans la possibilité de ralentir, de penser autrement, de sentir qu’on n’est pas seul à s’interroger sur l’essentiel et l’accessoire, sur ce qui compte et ce qui passe.

Ce blog est inutile, au sens productif du mot. Il ne fabrique rien. Il ne vend rien. Il ne promet rien. Il n’optimise rien. Et c’est peut-être pour cela qu’il tient encore debout. Parce qu’il échappe, un peu, aux logiques d’efficacité qui saturent tout. Parce qu’il accepte de ne pas servir immédiatement, de ne pas prouver sa valeur à chaque instant.

Il est là, simplement. Comme un carnet ouvert. Comme une conversation commencée sans savoir avec qui et même si elle se poursuivra. Comme une tentative répétée de dire le monde à hauteur d’homme, sans le simplifier.

Alors, ce blog ne sert-il à rien ? Peut-être. Mais ce « rien » est habité. Il est fait de temps donné, d’attention, de mots déposés avec précaution. Il est fait de lectures silencieuses, de résonances invisibles, de fidélités discrètes.

À moi, il permet de donner chair et rendre vivant ce qui me traverse. À mes lecteurs, il sert peut-être à éprouver, quelques minutes, cette même disponibilité au monde. Et, entre les deux, il y a cet espace fragile, ténu, presque inutile en apparence, où quelque chose circule pourtant. Une présence. Une trace. Une manière d’être.

Du superflu pourtant indispensable ou, comme le dit si bien la phrase en forme d'oxymore attribuée à Voltaire, une illustration que « Le superflu, (peut être) chose très nécessaire. »

Ce serait déjà beaucoup, non ?

dimanche 1 février 2026

Plus rien désormais ne me résistera

"On devient harmonieux en se laissant gagner par le bonheur d'être heureux."
Bertrand Vergely*


Ce n’est pas une bravade.

Quand j'ose affirmer, ami lecteur, que plus rien désormais ne me résistera, je ne parle ni du monde ni des événements. Je parle de cette résistance intime, presque imperceptible, qui assombrit les jours ordinaires. Celle qui fait que tout pèse un peu trop, même quand, au fond, rien ne va vraiment mal.

Le malheur n’a pas toujours de visage. Souvent, il est une humeur. Une météo intérieure. Rien de spectaculaire, rien de tragique. Juste une manière de ne plus être au monde, de sacrifier à l'anxiété et aux démons qui hante notre fort intérieur, sans l’avoir choisie. Rien de tragique. Rien de spectaculaire. Juste cette impression que tout résiste : les gestes, les pensées, les heures. Toutes mauvaises, toutes mal-heures. 

Chez Blaise Pascal, le malheur ne vient pas d’abord de ce qui nous arrive, mais de ce qui nous agite. L’homme est inquiet, distrait, incapable de rester seul avec lui-même. Il se lève, s’affaire, se divertit. Non pour vivre mieux, mais pour combler le vide, ce vide existentiel devant lequel le vertige peut s'installer. Le malheur serait donc d'abord le fruit de notre agitation intérieure. De l’incapacité à demeurer en repos. De cette fuite permanente hors de soi.

L’homme s’agite pour ne pas sentir le vide. Il se divertit pour ne pas entendre le silence. Et peu à peu, sans s’en rendre compte, il se met à tout subir : son humeur, son impatience, son découragement. Le malheur n’est pas un drame. C’est une disposition. Une manière d’être au monde sans l’avoir choisie.

Le bonheur, lui, ne se présente jamais ainsi.

Il n’arrive pas par surprise.
Il ne s’impose pas.
Il ne force rien.

Si pour Blaise Pascal, la volonté est fragile, qu'elle doute, dans le même temps elle engage. Elle choisit une orientation. Comme dans le pari, il ne s’agit pas de savoir avec certitude, mais de se tenir quelque part. D’accepter de vivre sans garanties, mais pas sans direction.

J'ai eu le plaisir d'assister hier à une conférence du philosophe Bertrand Vergely sur le bonheur. Pas de recettes. Pas de promesses. Juste l'évocation d’une tenue intérieure. D’un choix discret, presque austère : cesser d’exiger de la vie qu’elle nous comble. Ne plus se poser jamais la question de la faisabilité du bonheur mais simplement l'accepter.

Alors plus rien désormais ne me résistera ne signifie pas que tout ira mieux mais bien autre chose.

Ne plus résister inutilement.
Ne plus laisser l’humeur décider à ma place.
Tenir, simplement.

Le bonheur n’est pas une exaltation.
C’est une fidélité. Une fidélité à cette simple manifestation de la volonté : ne pas se laisser entièrement gouverner par l’agitation intérieure. Rester là. Ne pas fuir. Ne pas exiger. Consentir.

Ainsi compris, le bonheur n’est pas l’opposé du malheur.
Il est ce qui empêche le malheur d'advenir et de régner en maître.

Le malheur est affaire d’humeur : il nous arrive.
Le bonheur est affaire de volonté : il se décide.

Ce petit rien-là peut, certains jours, suffire à lui seul à rendre la vie plus habitable.