mardi 7 avril 2020

Rien d'une délivrance

Questions sur la mort. 

Nous sommes aujourd'hui bien loin des - pourtant - récents débats qui agitaient notre société sur "la mort de la mort" évoquée par Laurent Alexandre et des promesses prométhéennes de vie millénaire du trans-humanisme. L'heure est au confinement et à la mascarade, ces uniques et moyenâgeuses parades trouvées face au virus qui nous rappellent la fragilité de notre espèce et viennent illustrer la lutte quotidienne, parfois ridicule et toujours recommencée, de l'humanité pour vivre et survivre.

Au moment où, dans le silence assourdissant de l'exil intérieur qui nous est imposé, la mort, ayant repris ses droits, plane au-dessus des foyers en quête d'une proie prochaine, chacun d'entre-nous prend peut-être davantage conscience que, même si notre société moderne fait tout pour tenir la grande faucheuse à distance, en éloigner la vision et nous prémunir de son odeur méphitique, elle est bien là qui rôde et, telle Moloch-Baal, réclame son lot de victimes quotidiennes. La mort est l'unique vérité. Une vérité dégueulasse, insupportable, incompréhensible, mais pourtant, inévitable.

Alors plus que jamais sans doute, le désir se fait sentir chez certains de chercher l’essence même de la vie et de la traquer dans la diversité des manifestations. Essayer de revenir à l’unité non pas au-delà mais bien emmi les différences. Au fond, cette période nous permet peut-être de prendre conscience que rien ne garantit en effet d'avantage l'erreur que la vaine poursuite d'une vérité qu'on voudrait absolue (et donc, unique). 

Si vérité il y a, certaine et partagée par tous, c'est bien celle de la finitude inéluctable de notre existence. En effet, la source de toute vérité - l'unique vérité pourrait-on même dire - ne réside-t-elle pas dans le mystère absolu, et pourtant tellement intime, de notre trépas ? Tout le reste de l'existence n'étant qu'une immense illusion. Une illusion de vie. 

Mais alors qu'y aurait-il de plus triste que d'avoir, au crépuscule de notre être, la révélation qu'en atteignant à cette vérité unique, notre quête de sens trouverait son épilogue, frustrant, définitif et éternel. Exceptés les croyants, ceux à qui la foi chevillée au corps donne une espérance, personne n'a jamais regardé l'au-delà de la mort. A quoi pourra bien s'employer notre pensée, une fois atteinte cette vérité tellement intérieure et pourtant totalement commune ? La révélation de la mort, c'est la fin de la pensée, aussi bien consciente qu'inconsciente. 

Pour autant, si la mort n'est en rien une délivrance, sauf peut-être pour ceux qui tout au long des jours de leur anxieuse existence n'ont cessé de la craindre, doit-on pour autant se contenter de croire qu'elle n'est que le prélude à un face à face vertigineux et angoissant avec le vide, un dialogue imposé et inévitable avec le néant ? Un sommeil éternel sans rêve ?

Pourtant l'espoir...

Alors pleurons, implorons, gémissons, mais restons humains, et, par ce que rien ne vaut la vie, espérons!

samedi 4 avril 2020

Comme si de rien n'était

Cher lecteur, as-tu eu parfois, comme moi en ces temps de pandémie, le sentiment, ténu mais pourtant gênant, que la Faculté donnait souvent l'impression de se cacher derrière le masque de la science, comme pour dissimuler une forme d’angoissante impuissance face au mal ? Comme si, le simple fait de se rabattre encore et toujours sur la technique, permettait de justifier les budgets, les postes, les titres... Comme si une certaine institution semblait se contenter, pour se défendre de son existence, de se confier aveuglément à la recherche en attendant d'elle études, tests et rapports, encadrés par un protocole strict et au cadre rassurant. Et l’homme dans tout ça ?

Pour introduire un peu plus de légèreté (encore que, ça n'est, en l’occurrence, sans doute pas le terme le plus approprié...), je te propose de te pencher un instant sur la question de notre mine et de notre aspect général de reclus forcé.

Quand tout cela sera fini, et que nos mémoires auront commencé à réécrire le souvenir des mauvais jours, qu’en sera-t-il en effet de nous, grotesques confinés ?

Ce qui semble à priori acquis c’est que nous sortirons de cet isolement imposé plus chevelus et davantage enrobés.
Période "Abbey Road"
Empêchés que nous sommes de fréquenter les salons de coiffure et autres barbiers à la mode, nos systèmes pileux anarchiquement livrés à eux-mêmes, feront certainement de nous, à l'image des Beatles dans la période qui précéda immédiatement la séparation du groupe, des bipèdes beaucoup plus barbus, moustachus et un rien échevelés. Dans le même temps, l’inaction imposée, mais aussi l’ennui et l'angoisse, compensés par l'engloutissement de force carrés de chocolat, noir, au lait ou blanc, et d'une multitude de petits gâteaux gorgés d'huile de palme, trop sucrés, trop salés et trop gras, auront favorisé chez beaucoup - dont je suis, hélas! - la prise de poids (et je ne parle même pas de glycémie, de cholestérol ou de tension artérielle...).

Il y a de fortes chances pour que nous sortions du confinement nettement plus pileux, un peu plus épais et, pour tout dire, dans un état général sans doute un peu moins bon qu'il ne l'était auparavant, en tout cas pour ceux d'entre-nous qui sont déjà un peu avancé dans l'existence. Je ne peux m’empêcher de penser qu’après l’épidémie, le français moyen (qui, si l'on en croit la statistique, est aujourd'hui âgé de quarante-deux ans) ressemblera moins au héros asexué et filiforme d'un manga, nourri exclusivement de sushis et s'abreuvant de thé genmaicha bio, qu'à un inspecteur, moustachu et bedonnant amateur de civets, de paupiettes et de tarte tatin à la crème arrosés d'un Morgon ou d'un Juliénas, directement sorti d'une parodie de film policier de Georges Lautner ou d'un épisode des brigades du tigre. L’action des deux dernières saisons de cette série télé rétro se déroulait d'ailleurs au début du siècle dernier, juste après la grande pandémie de grippe espagnole...

Alors, voudrons-nous renouer à tout prix avec notre fantasme prométhéen et nous précipiterons-nous, à l'issue de cette période étrange, vers le premier merlan du coin de la rue pour retrouver la figure lisse, civilisée et éternellement jeune de l'homme du vingt-et-unième siècle ? Essaierons-nous, en recourant à la pratique du sport à outrance, des régimes amaigrissants et des onguents odoriférants, de retrouver notre ligne et notre look d'avant, celui du métrosexuel ou de l'über-mâle moderne, viril mais qui prend soin de lui-même, qui s'étale à la une des magazines ? Ou bien, accepterons-nous, dans la durée, les changements qui se seront opérés ? Alors, croisant telle ou telle de nos connaissances, dont la barbe fournie et blanchie, les cheveux plus longs et la bedaine proéminente viendront nous rappeler, en miroir, l'étrange et difficile période que nous aurons tous vécue et l'âge de nos artères, continuerons-nous à faire comme si de rien n'était ?


mardi 31 mars 2020

Du papillon au pangolin

Moins d’accidents vasculaires cérébraux, moins d’infarctus du myocarde, peu ou pas de traumatologie, presque plus d'appendicite. L’un de mes amis, médecin urgentiste, m’a fait part de son étonnement et des questions que suscitaient dans ses équipes cette situation inédite. Il m’a décrit une conjoncture surréaliste dans son hôpital, avec, d’un côté, un service de réanimation entièrement dédié aux patients touchés par le Covid19, saturé et au bord de l’asphyxie, et, de l’autre, des urgences presque désœuvrées et des services entiers à l’arrêt, aux couloirs désertés et au personnel moins occupé qu'à l'habitude... Que dit cette baisse des accidents cardiovasculaires et des actes chirurgicaux urgents - qu’on dit spectaculaire, même s'il est peut-être un peu tôt pour l’affirmer avec certitude - sur notre mode de vie, sur notre société, sur notre civilisation ? 

D'un côté, des pathologies lourdes dont le nombre semble étonnamment s’amenuiser, avec peut-être le risque d’un effet rebond à l’issue de la crise, et, de l’autre, une bobologie en hausse, fruit, en partie au moins, d’une hypocondrie que l’angoisse du confinement alliée à une surinformation mal (di)gérée et l’absence d’échanges sociaux viennent probablement favoriser.

La période d' "exil chez soi" décrite par Albert Camus dans La Peste est propice aux peurs les plus primaires et nous savons que non seulement la carte n’est pas le territoire mais que, de surcroît, notre cerveau reptilien peut nous jouer bien des (mauvais) tours. La peur s'est, chez beaucoup, installée comme l'émotion principale de la vie quotidienne. Et, quoi qu'on puisse en penser, cette peur n'est pas banale tant il est difficile d'affronter, pour le commun des mortels, un danger menaçant, qu'il soit réel ou largement fantasmé, provenant d'un ennemi invisible, présent partout, ou presque, mais que nous ne pouvons voir nulle part. Aujourd'hui, l’inquiétude des débuts a cédé chez beaucoup la place à une peur panique et il faudra longtemps pour que la catastrophe actuelle devienne, à l'instar de la peste frappant Oran que Camus a dépeinte, un mythe qui viendra nourrir notre inconscient collectif.

"Le matin (…) le docteur Bernard Rieux sortit de son cabinet et buta sur un rat mort, au milieu du palier. Sur le moment, il écarta la bête sans y prendre garde et descendit l’escalier. Mais, arrivé dans la rue, la pensée lui vint que ce rat n’était pas à sa place et il retourna sur ses pas pour avertir le concierge"[1]

Même si, en toute logique, après le début presque anecdotique - tel celui évoqué par Camus - et la fulgurante progression qui s'en est suivie, viendra le déclin de l'épidémie et, bien que je n’ai pour ma part jamais porté foi aux élucubrations vésaniques des prophètes en collapsologie qui nous annonçaient, avec cette crise mondiale, la fin de l'humanité et de notre société, on est quand même en droit de se poser des questions sur nos choix individuels et notre avenir collectif. C'est notre existence humaine elle-même que la pandémie vient interpeller en confrontant, de façon soudaine et brutale, une population, qui se croyait à l'abri de tout, aux questions essentielles de la souffrance, de la séparation et de la mort.

La maladie vient aussi nous rappeler que l'incertitude est inhérente à la vie même sur la terre et qu'elle est inévitable. Non, malgré ses ambitions démiurgiques, malgré les promesses illusoires de certains technologues, l'homme ne pourra jamais tout contrôler, jamais tout maîtriser. De petits facteurs, encore plus peut-être lorsqu'ils sont invisibles à l’œil nu, peuvent avoir des effets immenses et destructeurs à l'échelle de la planète.

Fragilité de notre condition individuelle d’être humain, nécessité du collectif garanti par nos institutions démocratiques, priorité donnée à l’homme, il faudra en tirer des conséquences pour l’avenir tant il est difficile d’imaginer que rien ne changera après. J'espère pour ma part que rien ne sera plus comme avant. 

La référence, souvent utilisée par les écologistes, à l' "effet papillon", formulé pour la première fois par Edward Lorenz au début des années soixante-dix en illustration à la théorie du chaos - "Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ?" - cédera peut-être place au théorème du pangolin. En fournissant involontairement un élément déterminant au point de départ d’une pandémie aux effets dévastateurs, ce petit fourmilier d’Asie aura, à son corps défendant, contribué à rappeler la fragilité de nos existences face à un micro-organisme virulent et de forte contagiosité, et, à ceux qui semblaient vouloir l’oublier, leur condition de mortel. Si cette crise permettra de mieux comprendre la chaîne épidémiologique, elle sera aussi venue illustrer de façon très concrète les conséquences de cette fameuse chaîne alimentaire qui restait encore un concept (trop) théorique pour beaucoup. Du papillon au pangolin, il n'y a finalement pas grand-chose, presque rien, juste l'espace d'une métaphore.

[1] Albert Camus – La Peste

samedi 28 mars 2020

Rien d'autre

Ma grand-mère maternelle, Simone, a, tristement, été orpheline de père à 5 ans. Il est, comme tant d'autres, mort pendant l'hiver 1918/1919 des suites du virus de la grippe espagnole. Simone - qui est décédée dans sa cent-quatrième année - m'en parlait encore peu de temps avant de nous quitter, en 2018, et, confiante qu'elle était dans les progrès de la science, c'était pour se féliciter que ceux de ma génération et celle de mes enfants puissent être garantis de ne pas avoir à revivre un tel fléau. Plus de quatre-cent mille de nos compatriotes sont en effet morts en ces mois terribles, où le monde sortait tout juste de la grande guerre, des suites de cette pandémie qui aura été plus meurtrière à l'échelle de la planète que le premier conflit mondial, et même si les statistiques, à l'époque comme aujourd'hui encore, peuvent toujours être sujettes à questions, puisque les estimations vont allègrement de vingt à cinquante millions de morts! 

Aujourd'hui, je ne peux m'empêcher d'éprouver une forme de soulagement qu'elle nous ait quittée avant que les faits ne viennent malheureusement lui donner tort. Quelle aurait pu être la réaction de cette femme qui avait traversé le siècle et ses drames, faisant toujours face tout en gardant au cœur la blessure intime de la tragique disparition de son (jeune) père, face à cette nouvelle catastrophe sanitaire ?

Cette pandémie, qui s'étend inexorablement à l'ensemble du monde, nous rappelle, une fois encore, que malgré notre science et toute notre fatuité d'êtres humains et pensants, nous sommes (presque autant qu'au début du siècle précédent) démunis face aux attaques invisibles d'une particule infectieuse microscopique qui utilise et retourne contre nous notre propre machinerie cellulaire. 

Un siècle a passé depuis la grippe espagnole. Et ?

Les palinodies médicalo-médiatiques des dernières semaines ne font pas illusion. Jamais avare d'étaler aux yeux du monde sa "science", la Faculté glose et s'écharpe devant les caméras des chaînes infos. Les journalistes ne parlent plus que de çà. Le passage à la TV d'un directeur d'administration centrale, qui égrène les statistiques du nombre de malades et de morts, est désormais devenu le grand rendez-vous quotidien de l'info! Et ?

En fait, personne ne sait de façon certaine comment combattre le virus autrement qu'en nous cachant derrière des masques et en nous cloîtrant chez nous, pour, en s'isolant, essayer de le tenir à distance. Et ?

On nous informe aujourd'hui que les deux semaines qui arrivent seront encore plus difficiles. Mesure-t'on les conséquences pour des citoyens confinés, inquiets pour leur santé et celle de leurs proches, préoccupés par leur situation professionnelle et paniqués à l'idée des conséquences de la crise économique encore à venir, des discours officiels alarmistes, répétés en boucle, dont le caractère anxiogène ne peut laisser personne indifférent ? 

Toute voie discordante, même - et surtout - si elle peut susciter un début d'espoir, est vilipendée sur les plateaux, menacée, parfois traînée dans la boue et discréditée dans le sérieux de son travail. Les tenants de la doxa académique sont là pour veiller, (sur)veiller et, surtout, ne laisser aucune autre émotion s'installer que la peur... 

"Françaises, Français, ayez confiance et soyez rassurés apeurés: Demain sera bien pire qu'aujourd'hui, et rien ne nous garantit pour après-demain!" La transparence ne devrait-elle pas avoir certaines pudeurs, à défaut de limites ? Vanité des vanités...

On ne parle plus que de malades, de morts, de la mort...

Et la vie ?
Ne pourrait-on pas un peu parler de la vie ? D'une vie qui ne se résumerait pas seulement à des journées entières de (triste) confinement ponctuées de quelques secondes d'exaltation collective et planifiée, chaque soir, en ces instants fugaces où un peuple reconnaissant applaudit et gueule de conserve pour rendre, à sa fenêtre, un sonore hommage aux soignants. Ce "geste citoyen", bien que j'en approuve les raisons profondes, ne me rappelle rien d'autre que ces fêtes qui tombent à dates fixes et que chacun, même s'il en a perdu le sens et la valeur, se croit obliger de célébrer. Instinct grégaire ou réelle manifestation spontanée de soutien ?  Geste de sympathie reconnaissante ou simple besoin de sortir pour se retrouver et partager ?

A cet instant, il me revient en mémoire ces récits d'anticipation, que je lisais en abondance lorsque j'étais adolescent, des histoires à faire peur où quelques survivants, tout ce qui restait des hommes, vivaient confinés, sous terre ou dans quelque abri, pour se protéger d'une atmosphère viciée et porteuse de virus mutants et mortels. Et puis, un jour, un héros, un saint ou un fou, finissait par sortir. Il découvrait alors une terre régénérée où la nature avait repris ses droits, mais où un semblant d'humanité, réduite à l'état de zombies cannibales, s'entre-dévorait pour survivre.

Bon, mais après tout, çà n'était que science-fiction. Et comme le disait ma grand-mère : "Je ne souhaite vraiment pas que vous ayez un jour à vivre ce que nous avons vécu. Heureusement, çà n'arrivera plus jamais..."

mercredi 25 mars 2020

Un rien d’éthique

A propos du débat, souvent vif, qui se développe sur tel traitement qu'il conviendrait, affirment certains, ou pas, pontifient d'autres, d'administrer aux malades les plus gravement atteints du Covid19, on évoque aujourd'hui beaucoup la question du choix. Au fond, la seule vraie interrogation qui vaille serait peut-être de se demander s’il y a une position qui pourrait être considérée comme plus éthique que l'autre ?

Peut-on, en période "d'état d'urgence sanitaire", s'autoriser à déroger aux règles de prudence et prescrire aux malades un traitement qui, bien qu'il n’a pas encore été scientifiquement validé, parait  à beaucoup comme porteur d'espoir, et alors même qu’aucun autre soin efficace n’a encore été trouvé ?
ou,
convient-il de privilégier l'application, en toutes circonstances, du principe de précaution et respecter scrupuleusement des protocoles scientifiques établis, au risque de ne pas sauver des vies ?

Si, en effet, le rapport risque/bénéfice doit être en permanence au cœur - si j’ose dire - du raisonnement médical, nous faisons bien là face à une question éminemment éthique. Il s'agit non seulement de déterminer ce qui devrait être, au sens kantien, mais bien de se demander ce qui serait le mieux pour les malades ? Foin de morale partagée ou de règle normative qui s'imposerait à tous à ce stade, mais bien plutôt une question essentiellement personnelle, une interrogation toute intérieure, s'évaluant au degré d'empathie de chacun et à sa capacité à ne mesurer le caractère bon ou mauvais de ses actes qu'à raison de leurs conséquences pour les autres.

Le spectre des valeurs fondatrices de la pensée, qui est sensée précéder l'action, est extrêmement large. Entre altruisme et utilitarisme, pensée magique et irrationnelle et scientisme zététique (trop) zélé, les débats médiatiques actuels en sont une parfaite illustration.

Guerre des ego, jalousies, ambitions contrariées, frustrations mal digérées... les certitudes mandarinales s'opposent et étalent leurs divergences sur les plateaux télé, façon discussions de comptoir, aux yeux d'un grand public décontenancé et perdu. La parole publique donne, elle, parfois le sentiment d'errer au gré des derniers avis scientifiques émis, multipliant la création de conseils et de comités "stratégiques", au risque pour la démocratie d'un gouvernement de techniciens. Quant aux journalistes et chroniqueurs en tous genres, ils apparaissent subitement devenus instruits en tout et s’érigent, par la grâce cathodique, en arbitres des débats scientifiques.

On nage en pleine folie médiatique et l'inactivité forcée fournit, pour nombre d'entre-nous, la possibilité d'assister en direct à des controverses auxquelles j'avoue, pour ma part, ne pas entendre grand chose. Chacun y va de son avis et les réseaux sociaux sont tout à la fois le théâtre et le terrain d'expression de soutiens inconditionnels, parfois irréfléchis, d'anathèmes, souvent exagérés, de joutes houleuses et de prises de positions "expertes", tout autant définitives qu'elles sont souvent totalement infondées. Certes, le droit à l'information est un droit au moins aussi essentiel que la liberté de pensée, mais l'un comme l'autre ne devraient pouvoir s'exercer en s'exonérant des règles morales supérieures que sont l'honnêteté, la bienveillance, la responsabilité et la tolérance.

Et si, demain, la morale personnelle qui fonde notre éthique devenait une dimension permanente et conscientisée de chacun de nos comportements ? Et si, au-delà de ces questions d'éthique médicale, la crise actuelle nous permettait de nous poser enfin la question du sens que nous voulons bien, chacun, donner à notre vie ? Que sont les valeurs qui fondent les idéaux que nous poursuivons, les principes sur lesquels reposent nos actions et jusqu'où sommes-nous prêts à nous engager pour défendre les normes et les règles sociales qui les encadrent ? Et si, chacun d'entre-nous, acceptait d'introduire un rien d'éthique dans sa vie ?

jeudi 19 mars 2020

Rien de plus

Là, dehors, juste devant le portail de la maison, plus rien ne bouge, ou c'est tout comme.

La circulation est désormais presque interrompue. Nous sommes tous "confinés".

De temps à autre, un véhicule passe, discrètement, sans faire de bruit. Comme si son conducteur prenait scrupuleusement garde à se faire le plus silencieux possible pour ne pas déranger les gazouillis des oiseaux que l'arrivée du printemps enchante. Plus de klaxons intempestifs ni de freins hurlants à l'approche du stop du coin de la rue ; plus de pétarades des pots de détente de deux-roues trafiqués ni de "musique" imposée aux oreilles de tous par une sono trop puissante crachant ses décibels par les fenêtres entrouvertes de 4X4 allemands aux moteurs surgonflés ; moins de bruit, plus de silence. Moins de vie !

Les voisins d'en-face sont partis. Le petit jardin public qui jouxte la maison est fermé. Dans la rue, c'est un peu comme si, seuls les ouvriers du chantier voisin continuaient - mais pour combien de temps encore ? - à travailler. Alors que, pas plus tard que la semaine passée, souvent je pestais contre le bruit de leur ouvrage, je guette aujourd'hui, chaque matin, l'écho de leur présence. C'est étrange comme un dialogue dont juste quelques bribes nous parviennent, le simple son d'un coup de marteau ou le chant d'une scie sur une planche peuvent faire existence...

Ailleurs, le grondement sourd qui rythme le quotidien des habitants de la ville s'en est, lui aussi, allé. Seules les sirènes puissantes des ambulances et des camions de pompiers brisent le calme imposé quand ils s'annoncent, du plus loin qu'on puisse les entendre. Il faudra s'y habituer. 

Allant furtivement et d'un pas pressé, de rares piétons se rendant à la pharmacie ou chez le boulanger, ou plutôt leurs silhouettes, évoquent encore, en passant, la vie qui va. Des ombres, ou presque. Une évocation. Rien de plus.

mardi 3 mars 2020

Rien n'a été dit

"Il faut vouloir être heureux et y mettre du sien"
Alain - Propos sur le bonheur

Billet en forme de clin d'oeil à un mien ami poète qui se reconnaîtra, si l'idée lui venait de se perdre sur ce blog.

En parcourant les propos sur le bonheur du philosophe Alain, j'ai relevé cette phrase qui m'a interpellé tant sur un plan philosophique que dans ma pratique professionnelle : "il est bien aisé de ne pas croire, alors que rien n'a été dit". Que peut bien vouloir signifier l'auteur ? Le non-dit, le non-exprimé, rend-il plus facile l'incrédulité ? Et, partant, protège-t'il de la crainte ? Faudrait-il abandonner tout espoir, au prétexte que l'espoir lui-même nourrirait la peur ? Car que peut bien redouter celui qui ne croit en rien ?  Ce questionnement relève à mes yeux du même raisonnement que celui du blagueur qui, face à telle ou telle attitude empreinte de crédulité naïve et d'irrationnel, affirme, crânement, "ne pas être superstitieux car cela porte malheur!"

Gare à tout ce qui peut s'entendre. Les propos définitifs comme les paroles qui peuvent nous paraître sur l'instant les plus insignifiantes. Car même les petits riens restent en mémoire, nourrissant leur part d'ombre, et, un jour ou l'autre, au moment parfois où l'on s'y attend le moins, resurgissent et peuvent nous troubler au point que nous ayons alors l'impression que les évènements donnent vie à nos craintes les plus sombres. C’est vrai des névroses d’angoisse, cette  forme d’anxiété, bien connue des psy qui l’appellent anticipation anxieuse, qui produit souvent la situation que précisément nous redoutons le plus. L’anxiété fait craindre d’être anxieux. C’est bien sûr vrai également en matière de névroses obsessionnelles, avec la culpabilité injustifiée et parfois inconsciente qui les accompagnent. Force de l'Inconscient diront certains, puissance du Verbe diront d'autres, ou tout simplement besoin vital de croire. Même à l’incroyable. Même en des chimères.

Le monde chaotique qui nous entoure nous ramène toujours aux désespérantes limites de notre existence en nous enseignant que si la vie peut nous paraître souvent imprévisible et parfois injuste, son issue, elle, est toujours inéluctable. Alors entre aujourd'hui et le dénouement fatal annoncé, pourquoi ne pas avoir envie de croire, pour donner Sens. Croire en la vie, croire en l'homme et, d'abord, croire en soi. Car croire que l'on est rien, c'est se porter à n'être rien. Accepter notre état d'être spirituel c'est, au contraire, faire le choix de l'espérance qui est volonté de faire, même et surtout de petites choses, au lieu que ne s'installe le désespoir, par la simple force de ce qui est.  C’est surtout peut-être considérer que rien n'a encore été dit, plutôt que tout...

samedi 22 février 2020

Pas pour rien

Attiré ce matin hors de la maison par le joli soleil presque printanier de ce samedi de fin février, je suis allé flâner dans les allées du marché aux livres anciens du parc Georges Brassens, cet endroit unique à Paris auquel m'a initié il y a bien longtemps mon vieil ami Jean. Au détour de l'étal d'un marchand, j'ai découvert deux volumes de la bibliothèque de la Pléiade des oeuvres d'Alain. Je n'avais jusqu'à présent jamais rien lu de cet auteur du tournant du siècle, tout à la fois journaliste, essayiste et philosophe. En parcourant rapidement le premier volume, j'ai été immédiatement enthousiasmé par ses propos. Une manière d'accumulation de billets et d'articles inspirés par l'actualité, une pensée de tel ou tel philosophe ou encore des souvenirs, ou même les petits riens de la vie de tous les jours. Considérations souvent empreintes d'une profonde pensée philosophique ou parfois futiles, voir négligeables, et pourtant importantes aux yeux de l'auteur, et qui font souvent écho chez le lecteur, même encore aujourd'hui. A cent ans de distance, ces propos ont immédiatement résonné en moi, tant j'y retrouve un style décousu, parfois aporétique, rationaliste et critique, à l'image de celui que j'essaie, très modestement, d'apporter à la rédaction des petits riens.

Le fait de rédiger quelques lignes sur ce blog, comme je le fais désormais régulièrement depuis plus de dix ans, à l'attention d'un lecteur qui, voisin ou habitant de l'autre bout du monde, distraira un peu de son temps à me lire, contribue, je le crois, à m'assurer une forme d'hygiène de vie. Comme une manière de réponse à ce besoin d'écriture et de rencontre avec l'autre, essentiel et pourtant longtemps réprimé et contenu par un sentiment de vacuité et d'insuffisance. Plus même que le confort personnel que m'apporte l'écriture, constater que mes textes ont rencontré ne serait-ce qu'un lecteur m'est devenu la source de réels petits bonheurs.

Si, comme Alain l'a écrit [1], « le bonheur dépend des petites choses », suis-je fondé à croire que de petits riens puissent engendrer de grands bonheurs ? Ces petits riens qui donnent le goût de l’autre. L’autre qui amuse, l’autre qui séduit, l’autre qu’on aime et qui aime en retour. Ou même tout simplement l'autre qu'est ce lecteur inconnu qui, un jour, par hasard, est tombé sur le blog des petits riens et en a parcouru telle ou telle autre bafouille. Ce lecteur inconnu de moi et, partant, que je ne connais pas mais que pourtant j'aime pour le moment de bonheur que la simple constatation qu'il a lu l'un de mes textes m'apporte. Tant il est bien vrai qu'on aime à être aimé. Etre aimé pour soi-même, pour ce qu'on fait, ce qu'on dit ou ce qu'on écrit. Pas pour rien.


[1] Alain - Propos sur le bonheur - Gallimard, 1928

mardi 18 février 2020

Rien du tout

As-tu déja réalisé, ami lecteur, amie lectrice, que seules quelques dizaines d'ancêtres t'ont précédé(e) depuis l'époque où Auguste, premier empereur romain, régnait en maître absolu sur l'ensemble du bassin méditerranéen en imposant au monde la pax romana et où, quelque part en Galilée, naissait Jésus de Nazareth ? 

Si l'on veut bien, en effet, considérer que chaque siècle voit se suivre trois ou quatre générations (en moyenne), et qu'en mille ans au plus quarante génération se seront succédées, alors seulement quatre-vingt ancêtres au maximum (moins de cent êtres humains! moins que l'addition des joueurs des équipes du tournoi des six nations...) nous séparent directement de l'époque de la naissance du Christ (ou nous y relient...) Autant dire, rien du tout à l'échelle de l'univers.

Et si l'on veut alors bien accepter que nous ne sommes pas le fruit du néant - des êtres issus de rien - peut-être pouvons-nous trouver un sens à notre humanité par les liens du sang qui nous rattachent, directement, à tous ceux qui nous ont précédé; à leurs joies, à leurs peines, à leurs angoisses, à leurs désirs. Tel est sans doute le lien de la vie qu'il nous est si difficile de percevoir et impossible à expliquer. Si notre naissance nous fait bien advenir dans un univers qui nous semble chaotique et dont le sens nous échappe le plus souvent, ce qui peut faire sens c'est ce rapport, pas si lointain, ce lien avec ceux qui nous ont précédé et la conscience que d'autres nous succèderont, ce qui fait alors de nous des êtres en vie, c'est à dire, en devenir.

Vivre, comme l'a si bien écrit François Cheng [1], c'est advenir et devenir. Et, si je peux m'autoriser un ajout, je dirais aussi : parvenir. Advenir, devenir et parvenir jusqu'à la toute dernière étincelle de vie qui nous sépare de la mort.  Car envisager que nous ne sommes pas le fruit du hasard et du néant mais bien reliés à la ligne de vie (la lignée) de ceux qui nous ont précédés, c'est poser clairement la question de la mort. Puisque nous acceptons l'idée que nous ne sommes pas issus de rien, qu'est-ce qui nous contraint à croire que, mort, nous retournerions au néant ? 

L'heureux paradoxe qui affleure c'est que, bien que nous soyons des êtres humains, c'est à dire des êtres pensants et, partant, conscients de notre état de mortels, rien ne nous condamne heureusement à n'envisager la vie qu'au regard de son inéluctable finitude. Je crois même, comme je l'ai déja ici écrit, que ce qui fait aussi, et surtout peut-être, de nous des êtres humains c'est notre état d'êtres spirituels, c'est à dire notre capacité à aborder la transcendance, en sachant porter notre regard au-delà du perceptible et des possibilités de l'intelligible. Et à considérer parfois l'idée que, d'un certain point de vue, l'univers n'est peut-être pas aussi désordonné qu'il y paraît. Un ordre né du chaos...



dimanche 9 février 2020

Rien d'étonnant

"L'amour pour principe et l'ordre pour base, le progrès pour but", tels sont les fondements de l'église positiviste créée par Auguste Comte, un "culte sans dieu" qui proclame l'amour de l'humanité. Nous en reparlerons peut-être un jour en évoquant le quartier parisien du Marais où l'oeil averti peut encore trouver, près de la place des Vosges, la dernière chapelle positiviste de France et quelques souvenirs de voyages au Brésil, dont la devise nationale, emprunt direct et revendiqué à Comte, est "ordre et progrès"...

En parlant d'église, il me revient quelques souvenirs de voyages au Japon.

M'étant rendu à Kyoto avec un ministre qui souhaitait agrémenter son voyage officiel en allant admirer la floraison printanière des cerisiers le long du chemin de la philosophie du quartier de Higashiyama, j'y ai fait la connaissance d'un jeune prêtre catholique français, enseignant à des étudiants nippons le Kanshi, ou "poésie han", forme poétique traditionnelle japonaise ancienne de l'époque médiévale, dont l'écriture, en chinois classique, différente de toute langue chinoise écrite moderne, la rend difficilement accessible au contemporain. Cet enseignant-chercheur en littératures et langues anciennes, latiniste et helleniste de formation, avait commencé à élargir le spectre de son talent en s'intéressant aux langues scandinaves oubliées, et particulièrement au vieux norrois puis, sa curiosité l'avait amené à s'intéresser à plusieures langues du moyen et du lointain orient. 

Qu'est-ce qui avait pu conduire les pas de ce jeune curé breton polyglotte jusqu'à l'Université de Kyoto ? Je ne le sais toujours pas. Le personnage était fort intéressant. Acceptant un rôle de guide culturel, il nous avait accompagné au long de notre périple et notamment un après-midi, pour assister à une cérémonie traditionelle du thé, dans un maison éponyme où il nous fallut patienter plusieurs heures, sans bien saisir toute la signification de ce qui se passait devant nous, pour pouvoir enfin déguster, en guise de gratification, deux toutes petites tasses de thé Matcha.

Le soir venu, je l'ai invité à dîner dans un restaurant local de son choix où j'ai pu, non seulement apprécier la large gamme de la gastronomie locale, mais aussi goûter quelques Saké d'anthologie. A la fin du repas, à l'heure des confidences, il me raconta qu'il entretenait avec un personnage important de la Curie Romaine, une correspondance philosophique intense. Cette conversation qu'il reprenait presque tous les soirs, une fois la nuit tombée, par échanges de mails avec le Pape - puisque je comprenais que son interlocuteur n'était autre que le successeur de Pierre, évêque de Rome et chef de l'église catholique - cette conversation donc avait pour caractéristique de se faire en araméen. La langue du Christ sur le Net (!?!) Au Japon, pays où dialoguent sans cesse tradition et modernité, rien d'étonnant me diras-tu... Sans-doute ces deux érudits s'étaient-ils trouvés et ils prenaient plaisir à échanger dans cette lingua franca de l'empire Perse, langue véhiculaire historiquement employée pour exprimer des idées religieuses, et qui resta l'une des principales langues écrites du moyen-orient pendant près de 3 000 ans.

Dans le Shinkansen qui filait à plus de 300 km/h vers Tokyo, nous échangions encore sur cet étonnant homme d'église avec le directeur local de l'opérateur de l'Etat que je dirigeais alors, qui visiblement le connaissait bien et appréciait à sa juste mesure mon étonnement. Il me dit alors qu'il avait, parmi ses amis, un autre prêtre français, installé lui dans la capitale et que, si le coeur m'en disait et les effets de la fatigue ne se faisaitent pas trop sentir, il pourrait me le présenter, mais uniquement à la nuit venue. Mais pourquoi donc devoir attendre que la nuit tombe pour rencontrer un prêtre, me diras-tu ?

J'acceptais et ruminais le reste de la journée mon impatience à rencontrer ce "prêtre de nuit"...

Malheureusement, nous dûmes renoncer car les effets du décalage horaire et l'éreintement consécutif à notre périple à Kyoto eurent raison de ma curiosité. Cependant, le lendemain, avant de quitter l'empire du soleil levant, je demandais à Jean de m'en dire un peu plus. Il me compta alors l'histoire incroyable de cet autre clerc, un dominicain, qui tenait un bar de nuit à Tokyo et qui, l'alcool et la lassitude aidant (peut-être...), confessait et baptisait tardivement des white collars enivrés de bière, de whisky et de Saké. Incroyable et pourtant véritable histoire que m'a livrée cet ancien officier de marine marchande ayant posé, en escale, son sac à Tokyo, pour ne jamais plus en repartir. Je ne l'appris que plus tard, mais lui-même était devenu au fil du temps un personnage connu et reconnu du principal culte de cet étonnant pays. Tant et si bien qu'il avait même accédé à une manière de prêtrise shinto, cette religion spécifique au Japon, au caractère tout à la fois animiste et polythéiste, prisée et pratiquée par plus de 80 millions de japonais. Ainsi, installé au Japon depuis vingt-sept ans, il avait à plusieurs reprises eut l'honneur de participer, en tant qu'officiant, au traditionnel Kagami Biraki, cérémonie shinto à l'occasion de laquellle, chaque 11 janvier, pour célébrer l'entrée dans la nouvelle année, il est de coutume de briser un tonneau de Saké.


Et, paré d'un kimono cérémoniel et sceint du traditionnel bandeau Hachimaki, celui-là même qu'arboraient, dans leurs folles missions suicides, les Kamikazes plongeant en piqué sur les navires de la Navy, l'ancien marin en avait brisé des tonneaux de Saké...

J'ai quitté le Japon et ses mystères. Rien d'étonnant me diras-tu. 



mardi 14 janvier 2020

Sur l'impression de n'être rien

Une récente discussion de fin de soirée entre amis nous a conduits sur le chemin de ce sentiment de vide qui parfois nous étreignait. Cette douloureuse impression de "n'être rien" que l'on peut ressentir parfois. Je te livre ici les quelques réflexions que ce sujet a, depuis lors, suscité chez moi...

Dans une époque où l’humanité ne semble plus agir qu’instinctivement, dans l’instantanéité de la réponse à un "post" sur un "réseau social" ou la réaction à une image fugace sur un "service de partage de photographies" (convient-il même encore de parler de photographie ?...), où seule compte la satisfaction immédiate des pulsions, il serait bon de nous rappeler que c’est d’abord le fait d’être doté d’un esprit qui fait de nous des êtres humains. Car, n'en déplaise à certains, nous sommes bel et bien des êtres spirituels. Libres et responsables.

En effet, être humain c’est accepter que liberté et responsabilité caractérisent notre existence. Dans le sens où, d'une part, nous avons le loisir et l'aptitude de dompter notre part animale et de nous libérer de l’influence de nos instincts pour faire appel à notre capacité à décider par nous-même et en appeler à ce que Viktor E. Frankl désigne comme « la liberté de la volonté humaine ». Et, d’autre part, qu'en être responsable nous sommes d'abord responsable envers nous-même, pour pouvoir davantage l’être envers les autres, mais aussi à l’égard de l’environnement qui nous entoure et dans lequel nous évoluons. Et peu importe alors le degré d’insatisfaction ou de frustration que nous pouvons avoir vis à vis de l’existence. Le simple fait de nous interroger sur notre vacuité et de porter sur la vie un regard qui peut être, au mieux dubitatif, au pire désenchanté, prouve notre état d'être pensant; doté d'un esprit; pour tout dire, spirituel. Questionner le sens de sa vie et, partant questionner son existence même n’est-ce pas, à l'instar du rire bergsonien, le propre de l’homme?

Car en tant qu'homme, à la différence des autres êtres vivants, nous ne nous contentons pas d’être mais nous pensons et décidons ce que nous sommes. Et que cette décision soit consciente ou inconsciente n’aliène en rien notre liberté de choix. Nous sommes libre de faire, de ne pas faire, voir même de ne rien faire et laisser faire. Et que nous ayons - ou pas - conscience de ce qui nous a conduit à opérer tel ou tel choix importe peu au fond.

L’autre élément constitutif majeur à mes yeux de notre état d’être humain est la conscience de notre finitude d’être mortel. Le caractère temporel et temporaire de notre existence est, en soi, un paramètre tangible et factuel de notre existence. Je suis puisque je sais que demain je ne serai plus.

La seule question pourrait alors être de savoir si cet homme que je suis est bien celui que je rêvais d'être. Mais cette question n’est sans doute pas d’importance car, dans le même temps, comment saurais-je que rien dans l’homme que je suis n’évoque l’homme que j’aurais pu être ?

Je te laisse, cher lecteur, à ta réflexion...

mardi 31 décembre 2019

Un rien de vent

Il me revient en mémoire le souvenir d'une nuit de réveillon sous les tropiques. 

Sur la route du retour qui me faisait traverser les bananeraies et les champs de canne du sud de la Martinique, la seule station de radio locale que j’arrivais a capter à peu près sur le mauvais tuner de la voiture de location retransmettait une émission musicale nocturne de France Inter. J’ai redécouvert à cette occasion l’incroyable Funeral for a friend/Love lies bleeding d’Elton John qui - à l'instar, pour ceux de mes amis du Bus qui s'en souviennent, de la version live du Mirage de Jean-Luc Ponty apportant un point final aux nuits de la rue Fontaine - venait conclure le set. Un choc!

Dans ce noir si intense de la nuit tropicale, les plus de onze minutes de ce morceau d’anthologie m’ont accompagné jusqu’à Grande Anse et m'ont empêché de succomber à la moite torpeur. Un rien de vent, une cloche qui sonne, un sifflement dans le lointain, quelques notes sur un synthé... puis soudain le piano. 

Je le place désormais dans mon panthéon pop/rock personnel au même niveau que Bohemian Rhapsody. Mêmes envolées lyriques, même mélancolie profonde, même force brutale des riffs de guitare. De Goodbye yellow brick road, fabuleux double album enregistré au studio d’Herrouville, qui tournait beaucoup sur la platine de ma chambre adolescente en 73/74, j’aimais surtout la rage agressive et empreinte de glam de Saturday night's alright for fighting (qui a toujours évoqué pour moi les Who) et l'étrange groove un peu boogie de Bennie & the jets. Comment ai-je pu passer à côté de cet immense titre signé Dwight/Taupin, qu’il m’a fallu attendre plus de 30 ans pour apprécier à sa juste valeur ?

En souvenir des années 70 et de ce réveillon de la Saint Sylvestre 2004, et pour accompagner le passage à la nouvelle année, j'espère que, comme moi, tu apprécieras de réécouter ce titre. Un rien de vent...

"Oh it doesn't seem a year ago to this very day..."



Bonne année 2020 !

lundi 23 décembre 2019

Critique de la zététique comme une esthétique

Un mien ami très cher, que je qualifierais volontiers de scientifique sceptique, m'écrivait récemment, en réponse à un envoi : "C’est super dangereux cette acceptation que tout peut être vrai .... c’est comme ça qu’on fini par répéter des âneries ou laisser se développer le nazisme (...) il ne doit pas y avoir acceptation quand la vérité de l’efficacité n’a pas été démontrée. C’est pas une religion c’est juste du bon sens". Selon lui, je cite, "dans le raisonnement pur, la priorité c'est la justesse".

Je ne suis pas d’accord. Si la justesse doit en effet, en tout, tenir lieu de fondement à l'éthique, la raison pure peut et même doit être critiquée (dans la ligne de la philosophie d'Emmanuel Kant). C'est précisément en ne doutant pas qu’on laisse se développer les théories scientistes. Tout est démontrable. La science pense avoir une solution à tout. Elle est même parfois finale...! Le régime nazi ne fut-il pas l'un des tout premiers à avoir créé un « ministère de la science » et même à avoir fait de certaines sciences, dont la biologie, des « sciences nazies » (sic!), obsédé qu’il était à tout rationaliser, y compris l’extermination de masse de millions d’etres humains. 

Je n'affirme pas pour ma part que tout peut être vrai et ne suis en rien adepte ni des thèses complotistes, ni d'un quelconque relativisme cognitif. Mais je dis que, même en matière scientifique, vérité d'aujourd'hui n'est pas, et heureusement, nécessairement vérité de demain et que par une forme de relativisme philosophique, il faut savoir relativiser et même parfois douter; que la connaissance est bien autre chose que l’accumulation de savoir(s) et que, seul un rapport actif au monde par la réflexion et l’introspection autorise la représentation. La méthode scientifique n'est pas l'unique voie d'investigation du réel et à force de vouloir tout objectiver, on risque de perdre la notion de sujet, d’oublier l’humain derrière l’objet d’étude. A trop vouloir ne considérer que les faits, on renonce parfois au réel, même s’il est - souvent - illusoire. Seule une forme d’élévation, au-delà du perceptible et de l’intelligible (au-delà même de l’entendement) permet de s’approcher du « Dasein » cher à Heidegger, cet « être-là » si particulier et paradoxal qui, bien qu’enfermé dans la solitude existentielle de sa finitude, la conscience de sa propre mort, vit quand même, ici et maintenant, en relation avec les autres et le monde, sans se laisser vaincre par la raison qui pourrait l’amener à penser que tout est vain. Seule une forme de métaphysique transcendantale, délivrée du religieux, permet d’atteindre une manière de morale universelle et de comprendre, à l'instar du conseil du Dr Alexandre à ses enfants que "mieux vaut apprendre à décoder le monde qu’à coder des programmes".

L'approche scientifique poussée à l'extrême, cette foi absolue dans les principes de la science -  la zététique - peut, à l'image de ce que l'intégrisme est aux religions, conduire à une forme de dévoiement extrême et de négation de l'Homme. Le scientisme n’est au fond qu’une forme de pensée globalisante et collectiviste, qui, désirant le triomphe unique de la raison au nom de "l’efficacité scientifique", en vient à vouloir contrôler l’existence des hommes en tant qu'individus - sujets - aux fins de la seule réalisation d'un objet global et déshumanisé, le groupe, pensé comme un système.

Portrait de François Rabelais
La vérité est indispensable, mais sans humanité elle devient insupportable. Je vous livre cette pensée matinale. C’est ma façon de dire, comme Rabelais, que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme». Croire que la science peut résoudre et gérer tous les problèmes, et considérer que toute critique de la matière scientifique ne peut relever que de l'ignorance ou de la mauvaise foi revient à nier l'art du doute qu'affirme incarner la zétetique et peut, je le crains, parfois mener à la négation même de l'Humanité. Pour lutter contre le risque d'être crédule, j'affirme qu'on peut douter de tout, même de l'évidence.

"Si la science un jour règne seule, les hommes crédules n'auront plus que des crédulités scientifiques"
Anatole France


jeudi 12 décembre 2019

Défense d'un petit rien: l'apostrophe

Cher lecteur, mon billet du jour est en forme d'interpellation. Que dis-je, d'apostrophe même!

Sais-tu qu'à Cambridge, King's road (la route du roi) a été rebaptisée, au nom d'une forme de simplification au caratère modernisateur affirmé, et faute d'apostrophe, kings road (la route des rois) ? Disparition annoncée du "génitif saxon" qui détermine le nom qui suit ?

Courrier International, dans sa livraison du 8 décembre, nous apprenait que, face à tant d'adversité, la vénérable et très britannique Apostrophe Protection Society a décidé de jeter l'éponge. "Une victoire pour l'ignorance et la paresse" s'est finalement résigné son président John Williams, reconnaissant le caractère illusoire et désormais inutile du combat que menait depuis 2001 cette association à l'humour so british, dont l'objet était très officiellement de "promouvoir le bon usage de ce signe de ponctuation par trop maltraité".

Apostrophes : tel fut, de 1975 à 1990, le nom du magazine littéraire hebdomadaire animé par Bernard Pivot, à une époque où le service public osait programmer sur son navire amiral (Antenne 2, alors) une émission pour tous au caractère intellectuel revendiqué, diffusée à une heure qu'il est convenu de qualifier de grande écoute. Comment ? Quoi ? Une émission toute entière consacrée aux livres, à la littérature et aux auteurs, diffusée le vendredi soir ? Une production 100% française, où les invités se contentaient de causer et qui dépassait régulièrement les 12% de part de marché!

Impossible me diras-tu ? Et pourtant, cher lecteur de moins de 30 ans, ce programme a bel et bien existé et il a été diffusé à 724 reprises. Je peux en témoigner. Je n'en ai pas manqué beaucoup. Cette seule raison suffirait à se faire aujourd'hui un devoir de relever le gant pour la défense de l'apostrophe!

Si l'apostrophe est, en rhétorique, une forme d'interpellation et que, plus rarement, elle sert à signaler l'apocope et l'aphérèse, elle désigne aussi le signe de typographie qui marque, en français, une élision grammaticale, c'est à dire une absence, la trace d'un petit rien qui évoque la suppression de la voyelle finale de certains mots devant un autre mot commençant par une voyelle ou un h muet. Compliqué! me diront peut-être certains... Je me suis déjà ici épanché sur la conviction que j'ai empruntée au grand Jacques Brel, que "la bêtise c'est de la paresse".

Car, oui, vouloir à tout prix se débarrasser de tout ce qui peut nous paraître un tant soit peu compliqué c'est bien une forme de paresse dont le risque principal est qu'elle nous mène tout droit à l'ignorance. 

Alors, pour qu'on puisse continuer à s'émerveiller et à s'embrasser en se disant je t'aime, j'espère que nous ne nous laisserons pas une fois de plus influencer par une certaine mode anglo-saxonne, même et surtout pas si elle est empreinte d'une moderniste et simplificatrice bonne intention, et que nous maintiendrons, quoi qu'il en coûte, l'usage de ce petit signe de ponctuation qui donne un peu de poésie à notre langue écrite, ce petit rien qu'est l'apostrophe.

lundi 11 novembre 2019

Contre les "méchants pour rien"

Jamais le politique n'a autant cherché à codifier, encadrer, organiser ou restreindre, même au risque de la perte de liberté. Comment analyser ce besoin de légiférer, cette "envie de pénal", comme l'écrivait Philippe Muray, dans l'empire du bien?

Newton et la pomme © Kak
Un exemple? Depuis 2005, le sacro-saint "principe de précaution" est inscrit dans la Constitution française et mis en avant pour justifier la restriction du champ des possibles, la limitation de notre capacité d'action, au risque même de parfois attenter aux libertés. Et l'on voit mal comment, à l'heure où l'Intelligence Artificielle régit de plus en plus nos existences, l'institution que forment l'Etat et son administration (fixe par définition) pourrait, sans être toujours en retard d'une (r)évolution, réglementer et codifier le domaine du réel (par définition mobile), avec des normes uniques et figées destinées à encadrer des réalités par essence multiples et mouvantes.

Prudence, prévention et précaution sont-elles sur le point de supplanter notre belle devise républicaine ? La liberté, sacrifiée à la prévoyance ? L'égalité, à la réserve ? La fraternité, à la sûreté ?

Peut-on se contenter d'une attitude, somme toute assez conservatrice, qui vise avant tout à (se) prémunir de tout, tout le temps, même du risque inhérent au progrès? Ne plus assumer le moindre risque, c'est se renfermer, s'éloigner du vivant, se déshumaniser. Si, comme l'écrit Alfred Adler, "être homme, c'est se sentir inférieur"(1), à considérer que nous pouvions être inférieurs - et donc, en danger - nous avons été condamnés à progresser pour survivre. N'est-ce pas en effet notre qualité même d'être humain que d'avoir toujours su nous adapter à notre environnement ? Alors, on peut envisager avec une certaine attention la phrase du même célèbre dissident de Freud: "il faut considérer l'histoire de l'humanité comme l'histoire du sentiment d'infériorité et des tentatives faites pour y trouver une solution"(1). Et, paradoxalement, c'est cet état affectif permanent qui nous abaisse qui pousse la civilisation sur la voie ascendante du progrès, tant le sentiment d'infériorité ressenti par l'homme le conduit à (ré)agir, pour arriver à toujours plus de sécurité. Nier ou simplement vouloir enfermer le progrès dans des règles normatives figées, même et surtout au nom d'un principe, n'est-ce pas ralentir notre évolution et nous mettre, d'une certaine façon, encore plus en danger ?

La liberté de penser, si chèrement acquise par nos aînés, n'avait plus autant été menacée par la police de l'esprit depuis sans doute l'avènement des Lumières. Alors même que l'emprise de la fausse altérité ne cesse de grandir et que se développe une forme sournoise de communautarisme larvé qui remet en cause les fondements de notre République, dans le même temps, une doxa bien-pensante, à la bienveillance toute paternaliste et sirupeuse, réductrice et faussement protectrice, nous est imposée au travers du vide universel porté par les canaux multiples de la communication de masse. L'universalisme de l'Humanisme est menacé par une forme nouvelle d'égalitarisme déshumanisé. Vouloir tout contrôler pour mieux protéger, mieux uniformiser; tout réglementer pour limiter les risques, tous les risques, même ceux nés de la rencontre avec l'inconnu, de la différence ?

Dans le nouveau monde multipolaire où les anciennes alliances semblent avoir vécu et où, dans la recherche du profit, tout est permis. En cette époque de vague-à-l 'âme démocratique où les peuples grondent d'une colère qui, bien que parfois irrationnelle n'en est pas moins réelle, et, où le populisme est devenu tendance. En ces temps troublés où l'ennemi est partout et nulle part mais où les menaces de conflits et de guerres sont, elles, bien réelles. Dans un univers de techniciens et d'ingénieurs où le rapprochement à venir des biotechnologies et de l'Intelligence Artificielle porte sans doute autant d'opportunités que de terribles menaces, le principe de précaution fait-il encore sens ? En écrivant ces quelques lignes, me revient le souvenir des textes que j'ai publiés ici-même, où j'anticipais le conflit à venir entre bio-conservateurs et trans-humains néo-progressistes (Cf. Transhum' contre biocons).

Au moment de l'histoire où certains tenants d'une manière d'évolutionnisme faussement humaniste soulignent, comme l'écrivait Yuval Noah Harari en 2017 dans Deus, que "le conflit est une chose dont il faut se féliciter au lieu de s'en lamenter. Il (le conflit) est la matière première de la sélection naturelle, moteur de l'évolution", convient il encore de chercher, à tout prix, à se garantir de l'affrontement à venir et à s'en protéger ? A l'heure où la menace est d'abord asymétrique peut-on même encore imaginer d'être en capacité de totalement se préserver de la belligérance ? Oui, mais contre qui ? Contre nous-même d'abord, et contre les tentations d'une partie de l'humanité de donner naissance à des surhommes ? Contre l'extérieur, cet univers qui nous échappe, au fond, que nous faisons tout pour oublier et qu'il conviendrait de mieux observer pour davantage le comprendre ? Contre l'inconnu, celui de ce monde à venir, fascinant et inquiétant, tout à la fois fait de superstitions d'un autre âge et de croyances irrationnelles, de biotechnologies, de neurosciences et des algorithmes de l'IA ? Ou tout simplement contre les autres ? Les méchants du dehors, ces méchants pour rien ?

"Contre les méchants du dehors, méchants si vite, méchants pour rien".

vendredi 8 novembre 2019

Presque rien

Hier soir, j'ai regardé le film Jungle avec Daniel Radcliffe, adaptation d'un livre de Yossi Ghinsberg, mettant en scène le dramatique périple d'un groupe d'amis, baroudeurs amateurs, dans l'Amazonie bolivienne. Au moment où l'on parle surtout de la plus grande forêt du monde pour évoquer les terribles et dramatiques feux qui la ravage, quelques souvenirs, heureux, de cette région unique, ce coeur battant du monde, me sont revenus en mémoire.

Que ce soit en Guyane, au Centre d'entraînement en forêt équatoriale de la Légion étrangère,ou, au milieu de la plus grande zone humide française, au coeur du marais de la montagne de Kaw avec les bushinengés, ou encore sur le luxueux Santana, ce "river boat"tout de bois précieux de mon ami Jean-Philippe, sur le Rio Negro ou dans les arbres, j’ai à plusieurs reprises eu la chance de dormir dans la forêt amazonienne. De me baigner dans ses eaux. De faire de la pirogue sur le Maroni ou la rivière Mataroni. De rêver d'aventures en écoutant les inquiétants bruits de la nature la nuit...

Ariau towers jungle lodge
Avec Léon Bertrand, sur le Rio Negro
Le Santana I
Il me revient cette fois où, arrivant de Sao Paulo avec le ministre Léon Bertrand, fils d'un père créole et d'une mère amérindienne du Surinam et grand connaisseur de la zone, après un crochet par Brasilia où nous avions remis un courrier du Président Chirac au Président Lula da Silva, nous avons vogué jusqu’à l’hôtel Ariau jungle lodge, incroyable ensemble de cabanes et de ponts suspendus construits dans la canopée par les brésiliens, à cinq heures de navigation de la capitale de l'état d'Amazonas. Nous avions rejoint Manaus à la nuit tombée - cette nuit tropicale si intense, si noire, si dense, si chaude et humide - au coeur d'orages dantesques et de leurs éclairs uniques que l'on ne rencontre qu'au confluent de l'Amazone et du Rio Negro. Dans cet environnement, Léon me paraissait bien plus heureux que dans son froid cabinet de minsitre parisien.

Et comment décrire Manaus ? Ce Paris des tropiques dont les tours de béton et d'acier surgissent comme un mirage dans l'horizon, au coeur d'une embouchure large de plusieurs dizaines de kilomètres. Cette ville dotée d'un opéra de 700 places perdu au milieu de la forêt primaire. Le "théatro Amazonas" est le monument emblématique de l'apogée économique de la ville, inauguré en 1896, il fut construit, à grands frais, grâce aux fortunes de l'Hévéa et du caoutchouc, avec des matériaux importés d'Europe, et notamment de France.

Lors de mon séjour à Régina, avec les légionnaires du CEFE qu'accompagnait un détachement de pionniers brésiliens du Centre d'instruction de la guerre dans la jungle, au point de confluence du fleuve Approuague et de la rivière Mataroni, il fut question d'expérimenter, à l'occasion d'une brève initiation, la vie en totale autarcie dans la forêt. Ce fut surtout une occasion unique de manger un repas préparé par le cuisinier brésilien du camp, composé exclusivement de produits trouvés sur place, celle de goûter la viande d'Agouti accommodée du fruit de l'arbre à pain, de bananes plantins et de farine de Manioc, en buvant le jus de fruits dont j'ai oublié jusqu'aux noms... Et puis, j'en ai ramené un surnom. Refusant de me rouler avec mes camarades de promo dans la boue humide et profonde du parcours d'entraînement, au prétexte falacieux, je le reconnais aujourd'hui, de ne pas "saloper mon treillis", j'en suis revenu affublé du petit nom de "Schtroumpf coquet". Une manière de nom de guerre que certains de mes amis n'ont toujours pas oublié. Moi non plus...

En visionnant ce film hier, j'ai réalisé, moins intensément que ses héros bien sur, à quel point jamais ailleurs dans le monde je n'avais ressenti un tel sentiment d'oubli et d'immensité que sur les fleuves, au coeur de la jungle amazonienne. Rien ne peut décrire ce que l'on éprouve alors, si ce n'est la conscience de n'être pas grand-chose, presque rien, perdu entre le vert profond de la forêt, le gris insondable du fleuve et le bleu sans cesse ennuagé des cieuxl équatoriaux. Presque rien.

jeudi 31 octobre 2019

Couleur de la colère

Ce soir, la nausée le dispute à la rage. Oui, la rage. Pas seulement la colère mais bien la rage, celle qui donne des idées de violence, des envies de sang, un désir de destruction bien massive. Et d’où me vient, me diras-tu, ce soudain accès de fièvre?

Je suis tombé, en rentrant en auto, sur une émission de radio surréaliste, un temps d’antenne consacré aux "frugalistes"! Une manière de transcendance de la crétinerie ou quand la connerie atteint au sublime.

Un type de 40 ans, invité comme témoin, expliquait très doctement et sans rire, à grand renfort d’anglicismes qui trahissaient tout autant une influence new age californienne que le reflet du degré ultime de sa parisienne boboïtude, un type donc qui annonçait qu’il avait choisi de changer de vie pour devenir "frugaliste". Fruga quoi ?!!!! Je ne m’énerve pas, j’explique; mais alors là... Celui-là on avait juste envie de lui arracher la langue avec des pinces chauffées à blanc pour lui fermer son claque-merde à débiter des sornettes.

Ex-banquier d’affaire (tout un programme...), l’enflé suffisant expliquait sans aucune retenue, qu’après avoir gagné beaucoup (sic!) d’argent, il avait décidé d’arrêter de travailler. Une façon à ses yeux de lutter contre les excès de la société de consommation en abordant les rives de la décroissance. Faire pauvre pour être comme les autres, comme la grande majorité de l’humanité qui vit sous le seuil de pauvreté. Être exemplaire jusqu’à l’expiation ? J’aurais pu éventuellement comprendre si, se retirant du monde dans le dénuement, il avait rejoint son ermitage ou même s’il avait choisi le silence et la prière de la vie monastique. Mais non, ça c’est dans doute trop difficile et n’est ni Henry-David Thoreau ni François d’Assises qui veut, car - Ah oui! J’oubliais de le préciser - le gandin avait investi toutes ses (généreuses) éconocroques en bourse et annonçait bravement vivre "assez confortablement" (re-sic!) des revenus de son (important) patrimoine. Frugalité avez-vous dit ? Les rentiers ont vécu, place aux frugalistes! 

Mais de qui se moque-t-on ? L’indigence n’a pas de prix, ou plutôt si, elle en a désormais un, et il est réservé à ceux qui en ont les moyens. S'il s'agissait de se racheter une belle conscience après avoir gagné beaucoup de fric, on pourrait éventuellement comprendre. J’aurais même pu accepter l'idée qu’il veuille se consacrer quelques années à un beau projet, aux autres, à ses enfants... Mais d’enfant il n’y avait; pas même un projet... Juste le choix, assumé, d’arrêter de bosser pour se consacrer avant tout à lui-même. Comble d’un narcissisme non assumé se parant des oripeaux de la nouvelle bien-pensance, ou peut-être tout simplement égotisme parfaitement revendiqué au nom de je-ne-sais quelle méthode new-age de développement personnel à la mode. À gerber...

Ce soir, ma rage est rouge, rouge sang même! De cette écarlate couleur dont se pare la colère. Rien, mais alors rien n’excusera jamais une telle dose de cynisme. Rien!

vendredi 11 octobre 2019

10 ans! Et toujours rien

En écrivant ces quelques lignes, je réalise que cela fait 10 ans que je partage avec toi, ici, ami lecteur, mes réflexions, mes questionnements et  mes doutes.

Loin de l'archétype du savant, du professeur, celui qui sait, ou du chercheur, celui qui trouve, il me plaît de me considérer parfois comme un cherchant, celui qui doute. Et c'est en quelque sorte l'ombre de mes hésitations, de mes tâtonnements et de mes incertitudes que, au fil du temps qui passe, j'essaie de communiquer en les proposant en partage, à la lumière de ce blog. Des doutes, oui mais jamais - en tout cas je m'y efforce - de spéculations, tant ma crainte est grande qu'elles n'entraînent avec elles des projections qui rendent alors très difficile la perception de la réalité, et surtout celle de l'autre.

Depuis l'automne de l'année 2009, l'évocation des souvenirs a commercé avec une réflexion qui m'apparaît aujourd'hui comme une manière d'ouverture à la liberté de chercher au-delà de la perception des sens, de s'ouvrir au monde, dans une forme d'exercice d'oubli du savoir que nous pensons avoir acquis des choses. La recherche d'un troisième terme échappant à la lecture simplement binaire, analytique et causale du monde, qui est le fruit de notre éducation, pour, de temps en temps, oublier le cartésianisme et accepter l'irrationnel; une démarche que j'ai envie de qualifier, bien que détachée de toute religiosité, de spirituelle (d'aucun dirait mystique), allant même parfois jusqu'à une forme d'acceptation de l'inconcevable.

Album beaucoup écouté...
En disant cela, je pense aux questions de coïncidences et de synchronicité que nous avons récemment abordées en cours (et oui, me voici de retour sur les bancs de l'école...) et me dis que si l'hypothèse de la synchronicité avancée par Jung ne permet sans doute pas, à elle seule, de résoudre la question d'un ordre sans cause, elle éclaire d'un jour nouveau certaines de mes propres réflexions et met en lumière le fait que chaque rencontre, chaque "coïncidence" a participé à la satisfaction d'un besoin très certainement inconscient mais constitutif d'un processus d'individuation.

Alors, quelle est au fond l'importance de déterminer la cause de cette soudaine envie, goût devenu besoin, puis addiction même, de faire partager mes vaines réflexions, ces tout petits riens ? Et de poursuivre cette ineptie pendant 10 ans ? En posant cette question, je comprends qu'il n'est pas absolument indispensable, au risque de l'aporie, d'en chercher la réponse.

10 ans! Et toujours rien...

mercredi 25 septembre 2019

L'IA ou rien ?

Animant hier soir un dîner-débat autour des auteurs, la lecture de l'essai publié sous la forme d'un dialogue entre le Docteur Laurent Alexandre et Jean-François Copé [1] m'a inspiré ces quelques lignes.

"Gnothi Seauthon". Le "connais-toi toi-même" socratique, gravé au fronton du temple d'Apollon à Delphes, m'est apparu comme l'un des sujets majeurs abordés par les auteurs. Ne sommes-nous, au fond, qu'un assemblage de mécanismes biochimiques, demain observés, gérés et, le cas échéant, entretenus et réparés par l'IA, ou l'idée si chère à la pensée humaniste d'un libre-arbitre influencé par nos affects est-elle encore d'actualité?

Après le statut d'observant de l'homme religieux que nous avons longtemps été, celui de citoyen de l'homo politicus, puis d'agent de l'homo economicus, le développement de l'IA nous entraîne-t-il irrémédiablement sur la voie d'une Humanité devant se résumer, d'une part, à une caste d'"homo deus" et, de l'autre, à la masse des "hommes inutiles" ? L'alternative qui s'offre à nous de résumera-t-elle à devoir choisir son camp entre ceux qui seraient prêts à sacrifier progrès et humanisme sur l'autel d'une forme de néo-paganisme aux relents apocalyptiques (les bio-réactionnaires décrits par Laurent Alexandre, tous ceux qui agitent le spectre de la grande disparition et plaident pour la décroissance), et ceux, les autres, qui considéreraient que la mutation de l'espèce a déjà commencé, tous ces adeptes d'une philosophie trans-humaniste et autre "dataïstes" (néologisme emprunté à Yuval Noah Harari [2]) qui considèrent que la technologie toute-puissante surmontera toutes les difficultés ?

Point de troisième voie ? Y-a-t-il encore une place pour d'autres possibles ?

Si l'on y réfléchit, le système démocratique a-t-il encore un sens au moment où Google connaît mieux nos opinions politiques que nous-même, où Facebook est devenu la plus grande base de données personnelles au monde, où Amazon connaît mieux mes goûts musicaux que moi...? L'usage immodéré des outils connectés ne contribue-t-il pas, sous nos yeux, à saper les fondements même de la démocratie représentative ?

Face à un pouvoir technologique désormais concentré entre les mains d'une poignée d'acteurs américains et chinois - alliance improbable des libertariens de Palo-Alto et des néo-communistes de Pékin - aux moyens illimités, y-a-t-il encore une place pour le politique, pour la démocratie et une certaine idée européenne de l'humanisme ? Et comment éviter la "guerre des intelligences" prophétisée par Laurent Alexandre dans un précédent essai [3] ?

Ces interrogations sont au cœur de cet ouvrage qui a le mérite de vulgariser des questions pour le moins complexes.

Si l'approche des deux auteurs est différente, et même parfois antagoniste, ils conviennent ensemble qu'une hypothèse n'est pas nécessairement vérité et que probabilité ne signifie pas fatalité. Au fond, ils nous disent que si l'IA est bien une révolution, le rôle - et même d'une certaine manière - la mission de l'homme politique est d'en anticiper les effets, pas de courir après, pour éviter le scénario catastrophe d'une IA forte qui échapperait à son créateur.

Notre choix ne se résumerait-il qu’à l’IA ou rien ? Ne peut-on imaginer un autre possible, un troisième terme qui ne serait ni l’un, ni l’autre, mais une autre voie, plus équilibrée ? 

Si l’on veut bien suivre un peu les conseils délivrés par Laurent Alexandre à ses enfants dans la lettre qu’il leur adresse en forme de postface à la guerre des intelligences, je cite, « mieux vaut apprendre à décoder le monde qu’à coder des programmes informatiques » car, écrit-il, « l’humanité ne doit pas se transformer sans débat philosophique et politique ». Enfin, il les engagent, et cette morale pourrait être universelle, « à faire un peu de bien au nom d’une morale détachée de Dieu ». Rien à rajouter.


1. L’IA va-t-elle aussi tuer la démocratie ? - JC Lattès - 2019
2. Sapiens – Yuval Noah Harari - Albin Michel - 2015
3. La guerre des intelligences - JC Lattès - 2017