dimanche 8 septembre 2019

Lorsqu'il n'y a plus rien

Quand j'étais môme et que j'explorais chaque recoin de notre village de Cely, je passais beaucoup de temps a errer dans des ruines. Chantier abandonné d'une maison qui n'accueillerait jamais aucun occupant, ancienne gare désaffectée d'une ligne de chemin de fer depuis longtemps délaissée par les voyageurs, cabane de forestiers inoccupée depuis des lustres ou tout simplement tristes vestiges d'une maison tombée dans l'oubli. Chaque ruine m'attirait et me fascinait tout autant qu'elle m'effrayait.

Foin de château ni de manoir hanté mais juste les témoins de la vie passée, de vies passées.

Pour partir en exploration, je me munissais d'un petit panier de pêche en plastique que je passais en bandoulière autour de mon épaule, à l'effet de le garnir - du moins l'espérais-je alors - de tous les trésors que je pourrais découvrir au fil de mes visites alentour.

Et puis, quand j'en avais fini avec les vieilles pierres, j'arpentais les champs de maïs proches de la maison, à la recherche de fossiles ou, le croyais-je alors, de silex taillés. Me voyant revenir de l'une de mes expéditions,  mon père me dit un jour, sur le ton docte de celui qui sait : " tu seras archéologue, mon fils..." (sic!)

Non, je ne cherchais pas là l'imitation d'un quelconque Indiana Jones avant l'heure, mais j'avais déjà le goût de ces petites choses, ces petits riens que l'histoire n'étudie pas. Tout ce qui donne support à l'imagination pour s'envoler et qui permet aux enfants de créer, à partir de pas grand chose, des mondes, voir des univers... Et puis, au-delà, j'aimais, et j'aime toujours, aller à la recherche de ce qu'il reste lorsqu'il n'y a plus rien.

mardi 27 août 2019

Rien d'autre

En un demi-siècle, on est passé de l’utopie fantasmée du grand soir de ceux qui, à la fin des années 60, voulaient changer le monde avec leurs pieds, en défilant et en protestant, pour en arriver aujourd'hui aux désespérants mantras des prophètes hallucinés de l’apocalypse climatique; ceux qui nous annoncent la grande disparition. Ceux qui prédisent aujourd’hui la fin du monde la redoutent autant qu’ils l'attendent, tant cette fin annoncée semble porter à leurs yeux la promesse d’une aube nouvelle, un peu comme le grand soir qu'ils souhaitaient tant portait alors l'espérance des lendemains chantants d’un nouveau monde. 

Au fond, les actuels tenants de la cause climatique n'empruntent rien d’autre que la réthorique de ceux qui, hier embrassant le maoïsme, le trotskisme ou le stalinisme, voulaient tout détruire pour tout changer et faire le bonheur de l’Humanité - même, et surtout, contre son gré - et qui ont réalisé que seule l'assurance d'une inéluctable disparition était, pour tous, au bout du chemin. Au fond, de progressistes et collectivistes, les tenants de la décroissance ont viré néo-conservateurs. En vieillisant, ils sont juste devenus un peu plus ambitieux, en passant de la volonté d'en terminer avec un monde (le notre, celui de ceux qui n'étaient pas d'accord avec eux...) pour désormais annoncer la fin du monde.

Heureusement pour ceux de ma génération, en guise d’idéologies libératrices, au mitan des années 80, il y eut le Disco et le Punk ; deux faces opposées de la même volonté nihiliste de danser sur le volcan. « No future ! » pour les uns, « never-ending party » pour les autres...

Alors, chantons et dansons encore avant de mourir, car rien ne garantit que nous pourrons encore le faire demain ! "Vivons heureux aujourd'hui car demain il sera trop tard" (*)...


samedi 13 juillet 2019

Jamais rien

Retenons aujourd'hui comme sujet de réflexion trois hommes. Ces trois-là ont en commun d'avoir partagé la vie de la même femme...

Le premier est professeur de médecine. Chirurgien de renommée mondiale, il répare les corps et avec obstination, essaye de lutter contre la maladie et de réduire la souffrance physique.

Le second est psychiatre et psychanalyste. Il sonde et, à sa façon, contribue à rafistoler les âmes abîmées et à réduire la souffrance psychique.

Il plaît, au troisième, de croire aux forces de l'esprit et au long travail de retournement vers le centre qui, délivrant celui qui cherche sincèrement de toute forme de savoir, tend à l'unir vers l'uni et à saisir le monde dans la vérité de sa connaissance.

Deux hommes qui pensent, chacun à leur manière, qu'ils peuvent modifier le cours du monde, réviser les corps, corriger les âmes, et, un autre qui croit que la vraie transformation - la rectification  - ne peut venir que de l'intérieur.

Trois hommes qui partagent cependant la conviction qu'il suffirait de mieux ordonner pour transformer les choses. Mais deux pour qui l'action ouvre la voie au possible, à tous les possibles, et un autre pour qui seule la pensée est réellement agissante...

Malgré leurs différences, n'ont-ils pas en commun, au fond, d'être dupe de leur espérance ?

La recherche, et surtout la croyance en la réalisation d'un résultat, d'une fin, n'est-elle pas le plus sur moyen de créer de la frustration ? Paraphrasant Krishnamurti dans ses commentaires sur la vie, on pourrait dire que "chercher à (s') accomplir c'est appeler la frustration."

On dit parfois que l'espoir fait vivre, mais, au bout de l'attente, seule la mort est au rendez-vous et ceux qui luttent pour retarder l'inéluctable échéance ne sont-ils pas dupés par leur propre vanité ? 

Eternelle tragédie de notre mortelle condition. Angoisse et culpabilité de notre finitude. On voudrait pouvoir tout réparer, tout changer, tout maîtriser; trouver des raisons à tout, pour tout, mais "la tragédie des dupes c'est qu'on n'impose jamais rien au monde"*... "car la vie elle-même est emplie de folie et dans son essence même déraisonnable (...) La vie elle-même ne connait pas de règles. Voilà son secret et sa loi inconnue"**.


dimanche 30 juin 2019

Rien de mieux

L’été est là. Période propice au farniente et au repos réparateur. Rien de mieux, en effet, pour lutter contre la tristimanie qu'engendre la vie dans nos grises cités, qu'en tout d’œuvrer à emparadiser le quotidien en se laissant un peu aller au beau, au rêve... Au risque même d’une forme de plaisante langueur à laquelle la torpeur de la chaleur estivale peut nous incliner.

L’été, après tout, est la saison idéale pour s’encagnarder, et tu conviendras avec moi, ami lecteur, qu'il est bon ne rien faire en se laissant bercer par la douce poésie de la songerie à laquelle est propice l'état de conscience modifié qu'entraîne l'abus d'inactivité.

Poésie du songe, langage de l'inconscient...

En effet, si l’inconscient est langage et que tout langage est poésie, alors l’inconscient fait poésie. Et si la poésie est un absolu inatteignable, l’inconscient est poésie en ce sens que ses rives sont lointaines, parfois confuses, enténébrées, difficiles d'accès, et qu’il semble n'obéir qu'à sa propre logique, qui n’est pas celle d’un langage directement intelligible.

Se délivrer, enfin, de toute forme de savoir, de toute netteté, et se laisser aller à l'inscience sur les ailes floues du rêve et de la fantasmagorie.

Je souhaite à chacun de belles rêvasseries estivales...


mercredi 5 juin 2019

Douter de rien. Traces de rêve...

Le grand Tout est-il supérieur à la somme des petits riens qui composent l’ensemble, de même que l'intérêt général est considéré comme supérieur à la somme des intérêts particuliers ?

Au-delà de la solitude accablante et du sentiment d’impuissance dans lesquels nous vivons, prendre conscience que nos êtres profonds se rattachent à un grand Tout c'est comprendre que chaque homme est relié et intégré à un ensemble bien supérieur à la simple somme des parties qui le composent, qu'être aimer n’est rien, qu'aimer est tout, mais qu'il faut accepter que, malheureusement, rien ne dure.

Conviens avec moi, cher lecteur, que rien de ce qui précède un mais n’a d’importance. Je n'ai jamais cherché à plaire mais j'aime bien qu'on m'aime. Retenir : j'aime qu'on m'aime!

As-tu déjà réalisé à quel point les rêves qui peuplent nos nuits peuvent être emplis du souvenir des petits riens qui habitent nos jours ? Et combien pourtant l'assemblage hétéroclite de ces souvenirs s'éloigne des codes de la réalité objective pour tracer les voies d'une autre perception, celle d'un réel symbolique, onirique et dont, bien souvent, si nous ne faisons pas un effort particulier d'interprétation, la signification nous échappe. Tous ces petits riens qui conservent dans notre mémoire un éclat particulier sont recomposés dans l'alphabet du langage d'un discours inconscient et qui se dérobe, tout comme la mémoire de nos songes s'estompe, elle, avec le réveil.

"L’inconscient c’est le discours de l’Autre" disait Lacan, peut-être est-ce pour cette raison que je me surprends plus souvent qu'à mon tour à ne pas partager mon avis.

Dire rien sur tout, c’est n’aller nulle part. Pour comprendre la course du monde, faut-il mieux ne rien croire du tout ou douter de rien ?

" Quand on est animé par l’envie de saisir la vérité et la profondeur des choses, de les appréhender toutes deux avec amour, ce sont surtout les hasards, les petits riens qui conservent dans notre mémoire un éclat particulier... il faut simplement que le fortuit n’occulte pas l’essentiel... "

Hermann Hesse - Propos sur les voyages - 1904

lundi 6 mai 2019

Rien n'est vraiment désespéré


Sébastien craint tout particulièrement les prises de sang, alors ce matin je suis descendu avec lui jusqu'au laboratoire du bas de la rue.

Devant nous, dans la salle d’attente, se trouvait un couple de jeunes, visiblement d'origine chinoise, s’exprimant dans un français assez hasardeux. Ils accompagnaient ici leur enfant en bas âge. 

La secrétaire appelle le "petit Clovis". C’est lui ! Clovis ! Magnifique preuve de cette intégration dont on parle parfois, qu’on implore souvent, au nom d'une certaine fraternité et de la lutte contre le communautarisme et qui, en cet instant, s’exprime dans ce qu’elle peut avoir de meilleur. Donner à son enfant le prénom de ce roi franc dont l'historiographie républicaine du XIXème siècle a fait le premier des rois catholiques de tous les francs et le fondateur de la monarchie franque, n'est-ce pas un signe fort, presque un symbole, de l’expression concrète d’une volonté d’assimilation. Et tant pis pour la violence de l'épisode du vase de Soissons...

Au moment où la France a peur, du monde, de l'avenir, des voisins et surtout peur d'elle-même, ce beau et vieux prénom si français, entendu dans cette salle d'attente a eu sur moi un effet presque euphorisant. Rien de tel pour atténuer l'angoisse née des craintes de Seb. La prise de sang passée, oui la journée avait bien commencé.

En rentrant à la maison, je pensais encore à cette famille et me suis dit que, peut-être, rien n'était vraiment désespéré.

vendredi 1 février 2019

Rien n'est moins sûr

En bon pessimiste je pense qu’un jour nous allons tous mourir, l’optimiste préfère lui se contenter d'affirmer que, chaque jour, nous vivons. D'autre croient à la vie éternelle ou à la métempsychose. On peut aussi accepter notre condition de mortel, en faire une raison de vivre intensément tout en questionnant, chaque jour, la vie même.

Je laisse les gens les plus intelligents à l’assurance de leurs certitudes. J’envie ceux qui sont forts de leurs croyances. Ceux qui pensent que l’affirmation d’une conviction fait raison. Comme si une idée, par ce qu’elle est partagée par un grand nombre, était nécessairement bonne. Ce serait oublier un peu vite que la connerie s’épanouit d’abord dans la réduction au proche, au familier, au même... Ils croient qu’ils ont raison car ils font nombre, masse, foule. Folie ! Moi, je ne suis sûr de rien et il m’arrive plus souvent qu’à mon tour de douter. Enfin, ça dépend... 

"Je sais de quoi il retourne puisque je l’ai vécu. Mon opinion est la bonne puisque c’est la mienne. Elle est d’ailleurs confortée par une majorité de mes amis qui pensent comme moi." Personne n'est plus con qu’un convaincu, surtout d'avoir raison. Vaincu par sa (dé)raison ? Moi, il m’arrive de ne pas être d’accord avec moi-même, autant dire que souvent je ne partage même pas mon opinion. Alors celle d’un autre, pire encore, des autres...

Rien de tel, pourtant, pour prendre conscience de l'étendue de sa connerie que d’essayer de penser comme l’autre, c’est à dire quelqu’un qui n’est pas soi. Car la paresse nous incline assez spontanément à ne nous épanouir que dans ce qui vient conforter notre vision des choses et à écarter tout ce qui pourrait nous faire douter. Ils pensent comme moi, ils sont comme moi, nous avons donc raison. Rien n'est moins sûr. Et c'est la force du débat que de nous confronter parfois à nos erreurs, de nous faire douter et, partant, progresser. Encore faut-il pour cela accepter d'écouter, même l'inaudible, se taire pour mieux s'ouvrir et parfois même, entendre. Mieux vaut sans doute plus souvent questionner que toujors vouloir à tout prix répondre.

samedi 8 décembre 2018

8 décembre 2018

Samedi 8 décembre 2018, en la basilique Santa Cruz d'Oran les sept moines trappistes assassinés à Tibhirine au printemps 1996 ont été béatifiés par l'Eglise catholique.

Actualité heureuse pour ceux qui croient aux forces de l'esprit, mais d'abord horrible drame qui puise sa source dans la souffrance toute humaine d'une violence infligée jusqu'au martyre, j'associe cette information à un - très récent - moment agréable (il y en a peu, ces derniers temps...) avec maman qui a bien ri quand elle m'a raconté comment sa gériatre, lui parlant de l'inscription de sa propre fille au collège, lui avait dit sa "fierté" (sic!) de connaître la mère d'un "grand ancien de Sainte Marie" (re-sic!). Alors, nous sommes allés y regarder de plus près et, en effet, à l'article consacré à Sainte Marie d'Antony sur Wikipédia, parmi les quelques "personnalités" (re-re-sic!) citées, nous avons été surpris de voir figurer mon nom... En excellente compagnie, puisque entouré de  Jean Raspail et de Christian de Chergé. Et que pourrait-il bien y avoir de commun, mis à part d'avoir fréquenté le même établissement scolaire, entre un écrivain monarchiste et réactionnaire, au catholicisme très traditionnel, le prieur des moines de Tibhirine, ami de la paix ayant oeuvré sans relâche au dialogue islamo-chrétien, et, un républicain ayant essayé de servir son pays de façon bien modeste, cherchant anonyme, à la spiritualité toute laïque ?

Raspail aime la France, "sa" France, une France royaliste et conservatrice, celle de Jeanne d'Arc et des Bourbons. Il affirme toujours sa nostalgie d'un temps passé et, en popularisant la figure d'Antoine de Tounens, roi de Patagonie, c'est de la grandeur de la France dont il nous parle. N'étant pas monarchiste et certainement bien plus progressiste que cet écrivain de marine, hérault d'un monde ancien et disparu, j'apprécie pourtant, pour sa belle plume et son lyrisme emprunt de nostalgie, son oeuvre, et pas seulement son odyssée patagone.

Le père Christian de Chergé est mort non pas parce que prêtre mais parce que français. c'est en tout cas ce qui transparaît dans les communiqués de revendication attribués à l'époque de l'enlèvement au GIA. Français ayant fait le choix, par amour, d'aller vivre en Algérie, au coeur d'un pays qu'il connaissait depuis l'enfance et qu'il aimait au point - ce sont ses propres termes - "de donner sa vie pour lui". Mais s'il était français de nationalité, il était aussi moine et prêtre et voulait oeuvrer à une meilleure compréhension entre l'Islam et la Chrétienté. Il a notamment créé un groupe d'échanges et de prières avec des membres de la confrérie soufie Alawiya fondée par Sidi Ahmad Mustafa al-Alaoui (dont fut proche Frithjof Schuon, déjà cité ici pour ses travaux sur le soufisme, et qui entretenait une correspondance régulière avec René Guénon) orienté sur l'intériorité et un retour au divin excluant tout activisme religieux extérieur (et, par essence, tout fondamentalisme et tout recours à la violence). Peut-être faut-il aussi y trouver une raison supplémentaire à son assassinat ? Je me reconnais un peu, et très immodestement, dans cette recherche de transcendance qui m'a également conduit à lire Schuon et Guénon...

En ce qui me concerne, je me contente de croire - encore - à notre idéal laïc et républicain.

Si le réel n'est que par ce qu'il est impensable, ce que Paris et d'autres grandes villes de province ont connu aujourd'hui est malheureusement bien réel. Pour ceux qui en douteraient encore, s'en prendre aux symboles de la République et, au-delà, de la Nation, c'est s'en prendre à la République et à la Nation. S'en prendre à un haut-relief de Marianne comme ce fut le cas à l'arc de triomphe la semaine passée ou vouloir, par la force, entrer à l'Elysée, c'est bien s'en prendre à la République et aux valeurs qui la fondent, de Liberté, d'Egalité et de Fraternité.


Quand j'entends sur les plateaux télé certains parler de "violence pacifique" (sic!) ou de "légitime violence" (!!!...), je suis simplement révolté. La première des libertés c'est la sécurité de nos concitoyens. Heureusement que nous avons des forces de l'ordre dont l'engagement républicain est lui, une réalité et qui ne transigent pas lorsque l'essentiel est en cause.

Placée au centre de la place de la Nation à Paris, Marianne c'est tout à la fois la mère patrie, la protectrice et la guerrière. N'en déplaise à ceux de Tarnac, aux comités invisbles et aux obsédés de tous bords de l'insurrection qui vient, à ceux qui pensent que toutes les raisons de faire la révolution sont réunies, heureusement le chaos ne l'a aujourd'hui pas emporté. Pour un républicain sincère, rien ne justifie de s'en prendre à Marianne, rien.

jeudi 29 novembre 2018

Rien sur rien

Fragments: ressource providentielle pour les écrivains ne sachant pas concevoir un livre entier. Pitigrilli (1962)


Je n'écris rien, c'est entendu. Mais, au fur et à mesure que je nourris ce blog, je vois les pages tourner, ce qui vaut sans doute mieux qu'essayer de les remplir. Et s'il apparaît comme une forme d'évidence, paraphrasant Cioran, qu'on ne peut rien écrire sur rien, il est tout aussi clair qu'on peut aisément publier sur des riens. Paradoxale magie de la dématérialisation, ou comment chercher à combler l'angoissant vide de l'existence en embourrant de petits riens un support fondamentalement virtuel. S'essayer à remplir le vide de riens, pour encore mieux appréhender la vanité de l'exercice d'écriture et repousser tout risque de se bouffir d'orgueil...

"La stérilité, docteur, peut-elle être héréditaire ?"

Rapportée récemment par un ami médecin, cette interrogation d'un patient n'a pas manqué de susciter chez moi un questionnement en forme d'écho. Dubitatif et amusé, au moins au début, par le caractère presque absurde de la question, en y réfléchissant davantage je me suis dit qu'à notre époque où les progrès de la science autorisent déjà des hommes techniquement stériles à se reproduire, on pouvait en effet légitimement la poser.

"Il est inélégant de reprocher à quelqu'un sa stérilité, quand elle est postulée, quand elle est son mode d'accomplissement, son rêve..."*

S'il en est, en tout cas, pour qui la question ne se pose certainement pas dans les mêmes termes, c'est ceux qui, soit qu'ils aient fait le choix de se retirer du monde et de se dépouiller des oripeaux de la vie en société, soit qu'ils aient revêtu l'habit, ont choisi le célibat et professent leur chasteté. Dans les couloirs du très catholique collège de mon enfance, on racontait à ce sujet une bien bonne blague que je te livre, cher lecteur, sans aucune arrière pensée moralisatrice. Au confessionnal, un paroissien s'adresse au curé : "pardonnez-moi mon père parce que j'ai pêché". Commentaire de l'abbé, en forme de réponse : "inutile d'être aussi formel mon fils. Appelle-moi papa..."

Rien sur rien. 

(*) Cioran - De l'inconvénient d'être né

mercredi 21 novembre 2018

Anamnèse

Notre route a croisé hier soir, à l'occasion d'une avant-première parisienne du très beau film de Eva Husson, Les filles du soleil, celle de Karl Zero et de son épouse Daisy d'Errata. Cette rencontre a provoqué chez moi une manière d'anamnèse et nombre de souvenirs de l'épopée de Jalons sont alors remontés que je croyais oubliés...

Comme je l'ai déjà ici même relaté, en juin 1984, au moment où la France catholique et bien pensante défilait derrière Mgr Lustiger pour la défense de l'école libre, et bien qu'en bon étudiant de la faculté de droit(e) d'Assas on m'eut sans doute alors attendu ailleurs, j'ai rallié, et l'ai même portée haut, la bannière des "éléments incontrôlés" du GIC Jalons. "Peponne t'es foutu, Don Camillo est dans la rue!", ou encore "oui, oui, oui... non, non, non!", tels étaient les slogans que nous reprenions en coeur derrière Basile de Koch, Frigide, Karl et toute la bande, au grand dam de quelques ouailles de Saint-Nicolas-du-Chardonnet et de leurs coadjuteurs de la fraternité Saint Pie X, égarés près de notre - modeste - cohorte. Aucun de ces ensoutanés ne pouvait alors se douter qu'un jour viendrait où les paroisses appelleraient à rejoindre Frigide Barjot dans son combat pour la défense de la famille traditionnelle et catholique...

Mais revenons aux années 80. L'un de mes grands regrets fut - pour cause de méchante rhinopharyngite - de ne pas voir pu rejoindre la manif' organisée le 13 janvier 1985 contre le froid au métro glacière. D'autres y furent (moins nombreux d'ailleurs d'après les organisateurs que selon le décompte de la préfecture de Police ou ce que pourrait laisser à penser la relation toute en exagération journalistique que fit la grande presse d'alors de cette manifestation) et défilèrent sur le rageur et pourtant si évocateur slogan: "verglas assassin, Mitterrand complice!". Mais ayant eu à subir dans ma chair les conséquences pour ma sphère orl d'un refroidissement dû aux températures polaires qui régnaient alors sur l'hexagone, je n'en fus pas. Dommage.

Une autre fois, c'est sur la Seine, à bord d'une péniche, que mon souvenir ancre quelque part du côté du bois de Boulogne, que nous nous étions retrouvés pour y faire la fête, sous un prétexte futile - et en fallait-il un d'ailleurs ? - autour d'un récital donné par Eric Morena et son tubesque bateau bondissant. Quelqu'un d'entre-vous, chers lecteurs, s'en souviendrait-il ? Les trop rares flashes qui me reviennent de cette folle soirée sont encore trop alcoolisés pour que le souvenir puisse en être vraiment précis. Et la fin de la nuit passée rue du Bourg-l'Abbé, aux Bains-Douche, ne contribue sans doute en rien à en améliorer la remembrance.

Épique époque que celle qui fut jalonnée de parodies, de fêtes, d'insouciance. Bien loin du Kurdistan irakien et des courageuses soldates dont la très poignante histoire nous a, pour quelques heures, hier réunis et émus. Si loin...

samedi 17 novembre 2018

Ne rien savoir

J’assistais l’autre jour à l’école militaire à un colloque de l’IHEDN consacré à la question du secret, et à ce qu’il en reste. Sur le secret, sa conservation, et l’incompréhension qui peut en naître en notre époque nourrie au sein de théories complotistes en tous genres relayées et amplifiées par un usage immodéré des « réseaux sociaux », gardons au cœur qu’un mystère peut garder son secret sans pour autant être caché. Ainsi par exemple, à l’instar du secret du sentiment amoureux, le secret du chemin initiatique (quel qu’il puisse être) ne se révèle, je le crois, que dans le cœur de l’initié. Si le curieux peut lire les rituels des sociétés dites secrètes qui s’étalent aujourd’hui sur le Web et permettent, en quelques clics, à celui qui cherche de trouver tout (et son contraire), le vrai secret du mystère de l’initiation réside sans doute dans le cœur de l’initié et, partant, il reste inaccessible au profane.

Comment mieux dire ce secret que le fait E.T.A. Hoffman dans son recueil de contes, au sujet du Don Giovanni de Mozart: « Seul le poète comprend le poète (...) seul l’esprit exalté dans la poésie, qui a reçu l’initiation au milieu du temple, peut comprendre ce que l’initié a exprimé dans son inspiration ». Et bien fol celui qui, au risque de l'étalage d'une érudition superficielle, pense, tel Pic de la Mirandole, percer les mystères par la simple accumulation du savoir. Car, comme le rappelle Hermann Hesse dans l’un de ses très beaux romans d’initiation, Siddharta : « Il n’est pas de pire ennemi du vrai savoir que de vouloir savoir à tout prix, d’apprendre »

Rien à comprendre



13 novembre 2018. Rien ne sera plus jamais vraiment comme avant. Assis dans un Uber, je regarde, par la fenêtre Paris qui s’illumine. Les fêtes approchent, il y a du monde dans les rues, tout va bien. En apparence. Car je viens de m’apercevoir que, devant chaque terrasse de café, je suis submergé par une émotion que j’ai du mal à identifier. Et, tout soudain, je pense à ceux qui ont été fauchés par des balles assassines il y a 3 ans. Déjà...

Véronique voulait que je regarde les reportages qui ont accompagné à la télé le souvenir des attentats. Témoignages pour l’histoire, pour savoir, pour apprendre. Pas pu... Non, je ne souhaite pas en savoir davantage. Ni sur les bourreaux, ni sur leur mode opératoire, ni sur l’intervention héroïque des forces de l’ordre. Seules les victimes comptent. Les morts, bien sûr, mais aussi les blessés, marqués à jamais dans leur chair et dans leur âme, leurs familles et puis tous les autres, ceux qui ont assisté impuissants à toute cette horreur. Ceux pour qui, comme moi, la simple idée de passer devant le Bataclan, de flâner dans le quartier où j’ai longtemps habité, ou d’envisager même de remettre les pieds au stade de France est devenue compliquée… Non, je ne souhaite pas en savoir davantage. Et savoir quoi d’ailleurs ? Pourquoi ? Et s'il n'y avait tout simplement rien à comprendre. Car rien ne justifiera jamais cette folie meurtrière, rien jamais n'autorisera l'oubli. Rien... 




lundi 5 novembre 2018

Rien ne se crée

La référence permanente faite en ce moment à l’ancien monde ne me parait rien d’autre que la version contemporaine de la -  très artificielle - querelle des anciens et des modernes. La ligne de démarcation trace-t-elle vraiment une irréconciliable différence entre progrès et autorité ? En lisant ces jours derniers le roman de Camille Pascal* qui fait le récit des mois d’été chauds et tumultueux qui virent quatre monarques se succéder sur le trône de France, des trois glorieuses jusqu’au couronnement de Louis-Philippe égalité, je n’ai pu m’empêcher de faire un lien avec le très beau Guépard de Visconti. Toutes les révolutions se ressemblent en ce qu’elles s’annoncent toujours avec fracas dans l'ambitieux vent d'un progrès rompant avec le monde ancien, et, souvent se terminent par la modeste brise du conformisme et l'affirmation autoritaire du nouveau pouvoir d'enfants opportunistes. Rien ne se crée, tout se transforme et tout n'est finallement qu'affaire d'imitation, de répétition, de plagiat plus ou moins bien réussi. Le vrai - le seul - génie créatif est, heureusement, suffisamment rare pour qu'on s'en souvienne.

L’Histoire nous enseigne qu’il en est des révolutions comme de la marche du monde lui-même,  "pour que rien ne change, il faut que tout change" comme le dit dans une célèbre réplique un Tancrède exalté mais cynique à son oncle don Fabrizio Corbera, prince de Salina, au moment de partir rejoindre les tricolores du Risorgimento pour faire « sa » révolution.

Apparemment tout semble s’organiser toujours pour que rien ne change. Mais après tout est-ce un mal ? Quand les Orléans succèdent aux Bourbons, est-ce vraiment le succès du progrès contre la réaction, de la supposée audace des modernes au détriment de l'expérience des anciens ? Les prophètes des temps nouveaux l'emporteraient toujours sur les conservateurs d'un passé révolu. Enfin, jusqu'au jour où le temps a passé et que les jeunes cons sont simplement devenus plus vieux. Jusqu'au jour où les présomptueux qui pensaient avoir définitivement réglé le problème de la relation à leurs pères sont eux-mêmes confrontés au questionnement de leurs fils. Au crépuscule de l'ancien monde  répondra toujours l'aube radieuse d'un âge nouveau, dont l'éclat finira, lui-aussi, inéluctablement, par pâlir. Non, décidément, rien ne se crée...


(*) Camille Pascal - L'été des quatre rois - Plon, 2018

mardi 30 octobre 2018

Rien de commun

J'ai vécu les deux premiers jours de la première semaine du mois d'octobre d'une manière très curieuse. Assis à la table d'une salle de réunion, dans un hôtel de banlieue, vide ou presque, avec de parfaits inconnus à qui je n'aurais sans doute jamais eu l'occasion de parler à un tout autre moment et en un autre lieu. Expérience de cette mixité culturelle, générationnelle tout autant que sociale, que l'on cherche souvent à décrire sans y parvenir vraiment tant qu'on ne l'a pas vécue. De celle qui réunit des gens qui n'ont, à priori, rien en commun.

Professions libérales à la retraite, épouse soumise dont on comprend vite qu'elle est ici par procuration, à cause d'un mari, délinquant de la route et récidiviste, qui lui a "pris tous ses" points, chauffeurs de taxi et de VTC, commerciaux stressés, fumeurs de joints et alcooliques, petit apache de banlieue sans illusion, contraint par la justice, et, ton serviteur, ami lecteur, étaient réunis deux jours dans le cadre d'un stage de récupération de points sur leur permis de conduire. Rien de bien original, somme toute, puisque Coline Serreau - je l'ai appris entre temps - a, sur ce sujet, réalisé un film documentaire en 2013. On y croise d'ailleurs - je m'en suis aperçu depuis - l'un de mes camarades de faculté, devenu un avocat de renom, qui reconnaît "avoir toujours eu des voitures puissantes" et être propriétaire "d'une Ferrari et d'une Porsche" (!...). Je crois me souvenir que tu venais déjà à l'université au volant d'un bolide qui faisait rêver nos copines étudiantes... Car le point commun à tous ces "stagiaires", au-delà des différences culturelles et sociales, c'était la vitesse. Une vitesse excessive, parfois assumée, souvent niée, toujours dangereuse... Du genre à rouler à 170 sur une autoroute limitée à 110...

Le cadre du stage a agi sur moi comme une véritable madeleine de Proust. Et pour cause! Le bâtiment abritant l'hôtel était, dans mes jeunes années, la maison où logeaient les frères marianistes qui m'ont enseigné à l'Institution Sainte Marie/La Croix d'Antony. Ayant garé mon auto dans le parc, à l'ombre des grands arbres qui m'avaient vu, tant de fois, courir, sans jamais parvenir à le rattraper, contre le  temps qu'égrenait le chronomètre de notre professeur d'éducation physique (on ne disait pas encore EPS), j'abordais cet exercice avec un sentiment étrange où se mêlaient une forme de nostalgie de l'enfance et une culpabilité, renforcée sans doute, par cette plongée immersive dans mon lointain passé scolaire et religieux. Un peu motivé par la curiosité, je le reconnais, et désireux de recouvrer l'intégralité de mes douze points, je me suis trouvé confronté à la réalité beaucoup plus douloureuse de conducteurs qui, par ce qu'ils n'en avaient plus guère ou même, pour certains d'entre eux, parce que leur permis affichait des valeurs négatives, étaient contraints de passer ces deux jours ensemble. Relativité des choses...

Autres lieux, autres moeurs. La semaine dernière, accompagnant quelques amis d'hier et d'aujourd'hui, j'ai suivi le chemin de Saint Jacques, au départ du Puy en Velay jusqu'à Aumont-Aubrac. Tout autre rapport au temps et à la vitesse puisque nous avons parcouru les 100 kilomètres de ce tronçon en 4 étapes d'une journée, en marchant au total un peu plus de 20 heures. Ce groupe-là était plutôt du genre à cheminer à 5 kilomètres/heure les jours de grand vent. Très belle expérience que je te recommande, ami lecteur, même si, comme moi, tu n'as plus fréquenté depuis longtemps les bancs de la catéchèse des bons pères... La bonne soeur qui nous a accueilli le quatrième et dernier jour à l'étape du pèlerin d'Aumont a quand même essayé de me convaincre que mes efforts n'avaient pas été vains, que les derniers seraient les premiers et que, donc, j'avais accumulé quelques points positifs, à même de faire pencher la balance sur le grand livre du jugement dernier.

D'un côté, quatre points récupérés à l'issue d'un stage sur mon permis de conduire, de l'autre quelques bons points glanés le long des chemins du Gévaudan pour le salut de mon âme de pêcheur. Finalement, qu'il s'agisse d'un stage de deux jours très empreint du ressort des thérapies cognitives et comportementales ou d'une marche de quatre jours à la tradition toute catholique, romaine et apostolique, il s'agissait, à chaque fois, de se refaire la cerise pour se remettre en état d'avancer. Et puis de la maison de l'Abbaye à l'accueil paroissial, j'ai comme qui dirait replongé dans les souvenirs d'une enfance marquée par douze années d'un enseignement très religieux.

Alors, rien de commun ? Et pourtant...




samedi 22 septembre 2018

Douter, c'est être raisonnable

Sans illusion aucune sur l'humanité prise dans son ensemble, je suis cependant naturellement enclin à faire confiance aux individus.

L'essai de Frédéric Lenoir - le miracle Spinoza - qu'un ami m'a offert, fait écho au débat sur la laïcité qui agite notre société. Débat récurent me diras-tu que celui qui oppose les tenants d'une pensée spiritualiste (voir même théiste, c'est le cas, je le crois, de Spinoza) aux hérauts de l'adogmatisme libéral - tout particulièrement dans un vieux pays pétri des contradictions nées de sa longue histoire et qui réussit, dans le même temps, la prouesse de s'affirmer tout autant République laïque que fille aînée de l'Église.

En lisant le livre précité, on prend conscience que la question peut même faire débat chez les exégètes de la pensée spinoziste. D'un côté, ceux qui, comme Frédéric Lenoir, affirment que l'oeuvre de Spinoza, fondée sur une métaphysique, serait empreinte d'une forme de (pan)théisme (Dieu est nature) et, de l'autre, ceux qui, à l'instar de Pierre Bayle, défendent la thèse que le philosophe serait le fondateur d'une manière d'athéisme vertueux, précurseur des lumières et tenant d'une pensée humaniste libérée de toutes références religieuses. Le croyant contre l'athée.

Il est possible, je le crois, de réconcilier laïcité sincère et spiritualité revendiquée, c'est même ce à quoi il m'arrive d'essayer de m'employer. Je refuse en effet pour ma part de choisir entre ceux pour qui "tout ce qui est, est en Dieu" et ceux qui affirment que "rien de ce qui est, ne saurait être étranger à l'homme". Une troisième voie est, comme je l'ai déja évoqué ici, non seulement possible mais souhaitable (cf. "Tout ou rien", texte du 16 juillet 2018). Rien n'est pire en effet que d'être pétri de certitudes, rassuré par l'infaillibilité de ses convictions et de ne jamais douter. Entre Thanatos et Eros, je préfère la recherche d'un juste équilibre ordonné, au risque même d'un surmoi pesant, à la simple acceptation résignée du chaos qui naît de l'absence sartrienne de surmoi. Douter c'est ne pas se satisfaire de croire. Et puis, douter c'est d'abord et peut-être surtout douter de soi, apprentissage nécessaire à une certaine évolution. Douter, c'est être raisonnable.

Alors, même si les atrocités du passé n'ont souvent rien à envier à la férocité du présent, même si fanatisme et intolérance semblent malheureusement encore trop bien se porter en ce début de siècle, j'espère encore dans la capacité de l'individu de s'amender, d'aller au-delà des passions humaines, de s'améliorer et, partant, de contribuer au progrès de l'humanité. Rien n'est plus fort que la recherche inlassable de l'unité perdue, au-delà des différences. Croyants ou incroyants, peu importe au fond. Les convictions individuelles ne comptent plus dès lors que nous savons regarder, avec tolérance, dans la même direction et que nous acceptons l'apprentissage du respect de nos différences. Car apprendre, c'est d'abord accepter d'avoir tort. Aller contre soi-même. Sortir. Quitter le confort de ses certitudes, au risque même de se confronter à l'Autre ? Au risque parfois de se rendre compte qu'on peut avoir raison contre une majorité, contre tous ?

Douter c'est enfin comprendre que "tout est si incertain dans la vie qu'on est jamais sûr d'avoir raison"1 et que "si l'on veut avoir raison, réellement raison, il faut commencer par être raisonnable"2.



1. Victor Cherbuliez, in Le roman d'une honnête femme
2. Erik Satie, 15 mars 1924

dimanche 26 août 2018

Ne rien attendre

On dit que les périodes de rentrée peuvent être source d'angoisse.
Peur de la nouveauté, de l'échec ou simplement de la confrontation à l'inconnu...

En bon anxieux qui se respecte, je m’attends toujours au pire et n’anticipe généralement que le mauvais, que ce soit de manière consciente ou pas. Cette angoisse devant le vide de l’existence peut s'assimiler, je m’en inquiète parfois, à une forme de pessimisme, confinant même, dans les périodes les plus sombres, à une manière de fatalisme.

Pourtant, je ne me reconnais aucunement dans l'idée de ne considérer, comme les stoïciens, la vie qu’au seul prisme du destinisme et je ne veux pas me contenter d’attendre, accroché tel un lichen à son rocher, assujetti aux contingences de la nature et aux aléas de l'univers, que la marche inéluctable d’un destin auquel je serais entièrement soumis fasse son œuvre, en abandonnant toute idée de lutte contre l’adversité. Car penser que tout est écrit et attendre que la chance passe c’est ne rien attendre. Autant guetter la mort !

L'universalité du destin n'exclut en rien l'action individuelle et mieux vaut toujours agir - au risque de l'aventure - pour avancer, quitte à se trouver confronté, par un curieux paradoxe, à défier notre destin mortel, puisque le comble du fatalisme c’est le mépris même de la mort. Notre liberté n'est pas seulement celle qui nous permettrait de réagir aux affres d'un sort déterminé par toutes sortes de causes, mais bien plutôt celle de pouvoir agir pour influer sur le sens même que nous voulons donner à notre vie. Quitte à devoir nous confronter à l'angoisse née du vide qui semble nous séparer des choix que nous pouvons opérer pour agir. L'angoisse ne serait-elle, dès lors, qu'une forme d'expérience de la  liberté ? 

J’ai lu récemment que le corps humain, à l’instar des cucurbitacées, était composé en grande majorité d’eau (jusqu’à 90%...). Notre état d’inquiétude émotionnelle fait donc de nous - de facto - des sortes de grosses courges anxieuses. Des grosses courges, oui, mais des courges libres et agissantes.


Cher ami lecteur, je te souhaite une bonne rentrée.

lundi 13 août 2018

Rien n'est plus cher que nos souvenirs


Après une longue marche autour de la presqu’île de la Revelatta, déjeuner hier au Mara Beach, l’une de ces paillottes nichées au fond d’une baie tranquille dont seule l’île de beauté à le secret. On croit qu’elles ont toujours été là ces cases de plage, tant  – et c’est le cas ici – elles ont fort heureusement souvent su s’intégrer dans le paysage, s’y fondre et n'en rien dénaturer la beauté (sauf, peut être aux yeux de quelques bobos grincheux et autres bio-conservateurs). Pourtant l'administration est là qui veille et que rien ne semble perturber dans ces certitudes et l'assurance de la justesse de son action contraignante et normative, pas même le piteux souvenir de quelque grotesque "action d'éclat" (Boom !) préfectorale...

Au cœur de notre hiver parisien, nous avions été alertés par des amis sur le risque de disparition pour cause administrative qui pesait sur cet établissement. Nous fûmes nombreux alors à nous mobiliser pour que cela n'advînt pas.

J’ai lu ces jours derniers que dans le Var, à Pampelonne, la plage des jumeaux était elle-aussi menacée de fermeture. Que de souvenirs sur cette plage qui était, loin du snobisme du Club 55 ou des exhubérances exotiques d'autres établissements à la clientèle de nouveaux riches, ma préférée lorsque je fréquentais encore le golfe de Saint Tropez... Chaton venait de se lancer dans la peinture, les jumeaux étaient encore deux. Nous y avons fêté quelques anniversaires au mois de mai et nous y avons joué au Backgammon avec Renaud qui terminait ses études de médecine et venait tout juste de s’engager en politique. 

Partie de Backgammon 

Il nous est même arrivé (n’est-ce pas Jean et Pierre-Jean?) d’y fêter parfois l’an neuf sur le sable...

Il me revient qu’un jour j'avais croisé sur la plage Marc Cerrone. Impossible dès lors de ne pas évoquer le souvenir de mes 1ers achats d’import US dans la boutique qu’il avait ouverte au centre commercial de Belle Épine. Je lui rendais visite chaque fois que mes parents m’emmenaient y faire des courses. J’y ai découvert le rythme et la soul des tubes de KC & the sunshine band ou encore l’inégalable groove funky d’EWF avec « Fantasy ». La mère de Cerrone, qui habitait alors à Antony dans la rue qui faisait face à notre maison familiale, était coiffeuse dans le salon que la mienne fréquentait. Elles évoquaient parfois son batteur de fils qui, de temps à autre, me faisait rêver en garant sa Porsche 911 devant chez nous lorsqu’il venait en visite familiale. Mais, foin de nostalgie me diras-tu…

La nostalgie tout autant que les souvenirs sont des mensonges qui, dans notre monde, n’existent pas davantage que nos rêves. Pourtant parfois, au détour de l’actualité, ils peuvent prendre la force et la vigueur de l’instant présent en invoquant ce passé qui est dans notre mémoire et qui, comme l’écrit si justement Denis Tillinac dans un éditorial cette semaine, «...nous protège des démons de la désespérance ».

Pas seulement au nom des souvenirs d’un temps passé qui ne sera plus, mais surtout pour toutes les mémoires qui restent encore à écrire, pour lutter contre l'uniformisation, l'ennui et la cafardeuse grisaille que nous réserve trop souvent le quotidien, oui, souhaitons pour l'avenir que, longtemps encore, vivent le Mara Beach et la plage des jumeaux !

Nature défigurée à la Revelatta. Vraiment ?


lundi 16 juillet 2018

Tout ou rien ?

Blanc ou noir, vrai ou faux, intérieur ou extérieur, transcendance ou immanence... La vie doit-elle seulement se résumer à une succession de choix ? L'alternative est-elle aussi simpliste ? Tout ou rien ?

Et si le choix ne se résumait pas à sa plus simple acception binaire. Et si, enfin, on décidait d'être un peu plus nuancé, tout simplement. Et si on renouait avec cette belle idée de l'unité perdue ? 

Pas simplement l'un ou l'autre mais l'un et l'autre. Avec "un" et "autre" qui ne se contenteraient pas de s'additionner mais fusionneraient, au-delà des valeurs du "vrai" ou du "faux" dans un troisième terme qui serait celui de la "possibilité". Oubliant un instant la logique classique bivalente pour laquelle une proposition ne peut être que vraie ou fausse, la logique ternaire nous permet d'aborder la troisième voie de l'inconnu et du possible. Un plus un faisant bien plus que deux et un par un ne se résumant pas à un. Une fusion dans laquelle un par un s'exalterait en un trois rayonnant. Mais pas le "trois" entendu dans l'acception classiquement ternaire du chiffre mais bien dans le sens trinitaire d'un "je" qui parlerait à "tu" de "il", l'un parlant à l'autre d'un tiers absent, insaisissable mais pourtant bien présent, symbole de l'unité plurielle, diverse et pourtant perdue de l'humanité.

Mais, si la vie ne saurait se résumer à devoir opter entre "tout ou rien", à force de vouloir en toutes choses exprimer de la nuance, certains pourront objecter que le risque est grand aussi qu' on finisse par ne plus jamais rien choisir du tout... Nous en sommes pourtant loin, tant notre époque utilitariste voudrait partout voir triompher la pensée causale et dualiste du langage le plus répandu qu'est désormais le langage informatique. Une logique binaire tend à s'installer, mortifère en ce sens qu'elle est, par essence, exclusive du tiers. Plus de place pour les interstices ou les chemins de traverse dans une pensée qui ne s'exprime qu'en bits, succession infinie de "0" et de "1". 

Et certains de décrire notre temps comme celui des "ravages de la binarité"ou de la "forclusion du tiers"*. Un temps où la polémique a remplacé la discussion, où le chroniqueur a pris le pas sur le débatteur, ou le tweet tient désormais lieu de figure de rhétorique. "Si tu n'es pas avec moi, tu es forcément contre moi". Est-ce vraiment si simple ?

En un sens, accepter la figure trinitaire c'est nous accepter nous même et donc renouer avec notre humanité. S'ouvrir au tiers, c'est comprendre et accepter l'autre en nous et, partant, concourir un peu à retrouver au fond de soi la trace de l'unité perdue pour essayer, à notre manière, de réunir ce qui est épars à l'effet de nous unir vers l'uni.


* Cf. les travaux de Dany Robert-Dufour sur les mystères de la trinité

mercredi 27 juin 2018

Plus rien à faire... Vraiment ?

Après une chronique télévisée dans laquelle un célèbre journaliste économique se désolait, ce matin, que nous puissions, au détriment de l'investissement dans l'entreprise être devenus les champions du monde de l'épargne financière, on a pu voir – drôle de proximité - un spot de publicité ventant les mérites d'une automobile dont le curieux slogan est : « ce qui peut vous arriver de mieux... c’est qu’il ne se passe rien !»

Étonnante promesse, surtout lorsque, en pleine coupe du monde de football, elle est associée, par le malheureux concours d'un partenariat commercial, à l’image de l’équipe de France. De là à considérer que ce qui pourrait arriver de mieux en Russie aux joueurs de Didier Deschamps serait qu’à force de thésauriser ils n’arrivent à rien, il n’y a qu’un petit pas...

Drôle d'époque qui préfère le match nul obtenu sans aucune prise de risque, assurant (sic!) la qualification de notre équipe nationale, à une victoire héroïque comme celle des coréens du sud, sortis de la compétition mais glorieux vainqueurs de l'équipe championne du monde; une de celles qui bien sur exposent mais dont le panache suscite longtemps après encore l'admiration des spectateurs. 

Ne serait-ce pas, au fond, une nouvelle conséquence de ce fameux "principe de précaution" qui doit aujourd'hui présider à l'ensemble de nos prises de décision ? Surtout ne jamais prendre le moindre risque et plutôt même ne rien faire que de jamais s'exposer! S'épargner plutôt que de se trop dépenser. Petits calculs ou goût de l'aventure ? (s')épargner ou (s')investir ?

Cela fait déjà presque quatre semaines que j'ai, pour ma part, repris ma liberté et que, choisissant l'inconnu des chemins de traverse, je ne me suis plus rendu, comme je le faisais chaque matin depuis sept ans en ligne droite, jusqu'au bureau que j'occupais au sixième étage du 238 de la rue de Vaugirard... Combien de fois pourtant m'étais-je entendu dire: "reste tranquille, au chaud...", "fais le dos rond...", "ne prend pas de risque..." (Grrr!)

J’ai finalement pris la résolution de ne plus regarder le sol mais de porter haut mon regard pour mieux pouvoir contempler les étoiles. Pour décrocher la lune, c'est toujours mieux que baisser la tête et regarder ses pompes.C'était surtout, je crois, la garantie de pouvoir continuer à croiser, sans gêne, mon reflet dans le miroir de la salle de bains. 

Et puis, mieux vaut parfois avoir la tête ailleurs que de marcher dessus...

Ces quelques jours ont passé très vite et m'ont permis de prendre de la distance et de me tenir éloigné du tumulte et des remous qui ont agité le siège parisien ces temps derniers. Ils ont non seulement constitué des moments propices à la réflexion et à l'introspection mais également l'occasion de nombreuses rencontres, de conversations plus poussées qu'à l'ordinaire, d’arguments échangés et de prises de décisions. Ces moments m'ont aussi donné - ce fut le cas aujourd'hui - la très réconfortante opportunité de retrouvailles avec certains visages amis (ils se reconnaîtront) plus revus depuis trop longtemps... 

Et si ces journées de juin ont réellement été beaucoup plus actives que je ne l'avais envisagé, elles m'ont par dessus tout encore une fois donné le loisir de quelques petits riens qui font le sel de l'existence.
  
Associés au fil du temps, ces petits riens qu'il m'arrive parfois de relater ici et qui, pris dans leur singularité ne pèsent pas grand chose, forment peu à peu collectivement un tout qui, je l’espère, à la fin ne sera pas rien.

Alors, plus rien à faire... Vraiment ?