mercredi 22 mars 2017

Vertu et tolérance II. Persévérance ou perverse errance ?

Notre démocratie est questionnée. Le Ministre de l'intérieur, en plein état d'urgence et alors même qu'il est institutionnellement en charge de l'organisation, dans moins de cinq semaines, des opérations électorales, a été contraint de démissionner. Si, alors Premier ministre, Edouard Balladur avait instauré une jurisprudence voulant qu'un ministre mis en examen - et pourtant bénéficiant de la présomption d'innocence - soit contraint de quitter le Gouvernement, on en arrive aujourd'hui à cette folle exigence de réclamer la démission dès la simple ouverture d’une enquête préliminaire, enquête dont nous ne devrions même pas avoir à connaître si le principe du secret de l'instruction fixé à l'article 11 du Code de procédure pénale était simplement respecté.

Les indignés de mission jugent digne cette démission et, se faisant les interprètes de l'état d'esprit de l'opinion, "n'imaginent même pas comment le Ministre aurait pu tenir" (sic!), parlent de "seule solution possible" et de "suite logique". On peut aussi, en essayant de prendre un peu de recul, à défaut de hauteur, s'interroger sur la nature même du crime qui aurait été commis. Ou faut-il y voir peut-être la mauvaise manière de communication politique d'une majorité perdue et divisée qui, à la fin d'un quinquennat qui se voulait exemplaire mais aura vu cinq ministres contraints de démissionner, renverrait, en se parant du visage nu de la vertu, à leurs supposées turpitudes d'autres éminents personnages publics et justifierait, par un abusant syllogisme, de l'inéluctable évolution du cours d'une affaire par le déroulement d'une autre ? Affaire contre affaire, enquête contre enquête. Politique, politique... Comment un candidat à la Présidentielle, nous disent déjà des commentateurs nourris d'éléments de langage bien orientés, pourrait-il continuer à l'être alors même que le Ministre de l'intérieur, sur la base de soupçons du même ordre, a eu la dignité (!), le jour même des "révélations", de démissionner de ses fonctions ? Même si la ficelle est un peu grosse, l'argument a toutes les chances de porter auprès d'une opinion publique chauffée à blanc. Jamais une campagne présidentielle ne m'est apparue si émétique. 

Question de contexte me diras-tu! Sans doute. Mais, si l'on essaie juste de s'en tenir à une analyse juridique, tout laisse à penser que nous changeons insidieusement de système judiciaire en passant, sans même nous en rendre compte, d'une justice inquisitoire, enquêtant à charge et à décharge dans le secret de son cabinet d'instruction, à une procédure accusatoire, médiatisée et exclusivement à charge, sur le mode anglo-saxon. L'autorité judiciaire serait-elle en passe de s'ériger en véritable pouvoir judiciaire, à même, sans aucun contrôle ni contre-pouvoir d'aucune sorte, d'interférer dans le calendrier électoral ? Au risque, diront certains, d’un gouvernement des juges qui voudraient tout contrôler pour tout maîtriser ? J'ai appris, comme d'autres, que dans une République le souverain était le peuple et que dans notre démocratie représentative, l'expression de cette souveraineté passait d'abord par le suffrage universel. 

Des acteurs de la pièce médiatico-politique qui se joue aujourd'hui vont jusqu'à évoquer - tartufes! - la nécessité d'une "opération mains propres", à l'image du précédent que fut l'opération "mani pulite"1 en Italie. Comme souvent, comparaison n'est pas raison. Car, au fond, de quoi parle-t-on ? Je ne crois pas que la "révélation" des jobs d'été de deux gamines relève de la même logique qu'un système mafieux corrupteur et généralisé, encore moins que la République soit en danger. Calmons-nous et pensons à ces millions de nos concitoyens qui adhèrent, de plus en plus nombreux, aux thèses complotistes généreusement relayées sur les réseaux sociaux et abondamment nourries aux "affaires" du "tous pourris"; tu sais bien, ces pourris dont les photos s'affichaient comme autant de cibles à abattre sur un militant "mur des cons" de triste mémoire !

Si je ne crois pas, comme parfois peut l'écrire tel ou tel éditorialiste en mal de sensationnalisme, qu'on puisse qualifier l'actuelle situation politique de crise majeure, nous vivons cependant un grand moment d’écœurement collectif et, il est vrai que le risque existe que l'obstination dans la persévérance nous entraîne demain dans une perverse errance. 
A force de désacraliser la fonction, les prétendants n'apparaissent plus aux yeux des électeurs pour les héros qu'ils incarnaient hier. La bienveillance ne saurait excuser une indulgence sans limites... 
Là réside sans doute l'actuel danger d'une vertu érigée au rang de valeur suprême qu'elle ne trouve sa justification dans l'écho que lui renvoie une forme ultime chez certain de déni.

Prochaine étape de l'aspiration supposée à une transparence à tout prix : les révélations sur la vie privée. On n'y est pas encore mais on y vient. Crois m'en ! Rien ne manquera plus alors pour justifier la rupture tant désirée par toutes sortes d’extrémistes, pourtant peu exempts de petits tripatouillages et de grandes compromissions; une rupture dont la violence toute purificatrice, nourrie par les discours antiparlementaires, autoriserait, au nom de l’ordre et de la morale, même l'injustifiable. Nul ne pourra dire alors qu'il n'était pas prévenu. Beurk!


(1) Ensemble des enquêtes judiciaires réalisées au début des années 1990 en Italie et visant des personnalités du monde politique et économique qui mirent au jour un système généralisé de corruption et de financement illicite des partis politiques.



lundi 20 mars 2017

Un rien de présomption. Le désir d'être inutile.

Quelques semaines après que le mur fut tombé, j'ai traversé au volant d'une auto de location le trop fameux point de passage de Checkpoint Charlie sur la Friedrichstraße de Berlin, pour aller rejoindre l'autobahn que nous devions emprunter pour nous rendre en voiture en Pologne, en passant le poste frontière séparant Francfort sur l'Oder de Swiecko. Avec notre regard d'aujourd'hui, il est difficile de réaliser à quel point ce fut pour moi un événement fort et émouvant. Point de transit obligé pour les véhicules occidentaux, Checkpoint Charlie était, jusqu'à l'ouverture de la frontière entre les deux Allemagne, réservé au passage des étrangers, des personnels diplomatiques et aux échanges de prisonniers...

Au fur et à mesure des aller-retours qu’exigeait mon activité professionnelle d'alors vers ce qu'on appelait encore l'Europe de l'est, j'ai pris conscience du caractère très artificiel de la séparation érigée au rang de dogme entre les parties orientales et occidentales de l'Europe, entre les bons démocrates et les mauvais communistes, le bien et le mal. 
Au-delà d'une ambiance particulière qui me plongeait chaque fois quelques années, voir quelques décennies en arrière, de l'odeur si particulière du chauffage au charbon qui planait l'hiver sur des centre-villes aux façades sombres et mal éclairées, du manque due à certaines restrictions encore très palpables dans la vie quotidienne, de cette vision moyenâgeuse de charrettes tirée par un âne sur les larges et vides avenues de la capitale du pays des aigles, du goût d'un Raki imbuvable accompagné d'un improbable pain dont la farine avait été enrichie avec de la sciure, de vertigineuses gueules de bois les lendemains de marathons de négociations arrosés de carafons de Vodka polonaise, du festival Chopin où l'on pouvait à Varsovie entendre jouer toutes les futures stars mondiales du piano, de la tronche patibulaire de certains flics et douaniers qui vous regardaient encore avec le - mauvais - œil d'hier, au-delà de tout, il y avait des hommes et des femmes pour qui tout devenait alors possible et qui n'étaient pas - encore - blasés.

Prague, Budapest, Varsovie, Tirana... On ne parlait pas encore de "hub" aérien, mais j'étais, en ce début des années 90, devenu un habitué des aéroports de Francfort et de Vienne, points de départ naturels de la desserte des capitales du centre et de l'est du continent. Et puis, il y avait Londres et les rendez-vous réguliers dans les bureaux tout neufs de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement et Washington où nous négociions avec les banquiers de l'IFC.

Après que nous ayons lié connaissance dans l'environnement lugubre et hostile de l'Albanie de cette époque, Massimo P..., élégant banquier, dirigeant d'entreprise et jet-setteur italien - vice-président de la BERD d'alors - envoyait sa Rolls et son chauffeur me chercher à Heathrow pour me garantir un confort très britannique lorsque je rejoignais nos réunions londoniennes et s'assurait toujours que nous puissions rentrer via Zurich, en classe affaires, sur Swissair, au départ de Rinas. Pas encore trentenaire, je négociais alors des affaires dont les financements complexes et multilatéraux se chiffraient en dizaines de millions de francs, sans très bien mesurer, je crois, ni les réels enjeux, ni peut-être même les risques...

Si nombre de dossiers prospectés se soldaient par un échec, j'ai cependant réussi à finaliser celui de la construction d'un grand hôtel à Varsovie dont j'ai non seulement supervisé le montage financier sur la base d'un crédit-acheteur offert par le Président Mitterrand à la nouvelle démocratie polonaise, mais aussi co-présidé la société dite des hôtels français de Varsovie qui portait l'investissement, un beau bâtiment moderne que j'ai eu le plaisir de voir sortir de terre et de livrer, après de très longs mois de travaux, à son exploitant. Aucun des membres de la hiérarchie parisienne de l'entreprise pour laquelle je travaillais ne pariait alors sur la moindre chance de voir aboutir ce projet et pourtant, fort sans doute d'une forme de désir d'être, à l'effet de prouver que je pouvais le faire, allié à une très improbable audace qui n'est pourtant guère mon penchant naturel, non seulement cet hôtel a vu le jour mais il est toujours présenté aujourd'hui dans les plaquettes qui font la promotion des séjours dans la capitale polonaise comme "le lieu idéal pour les voyageurs d'affaires et les touristes"

A la suite de quoi, considérant, avec un rien de présomption sans doute, que j'avais tout vu (sic!), que je n'avais plus grand chose à prouver dans un domaine auquel rien dans les études que j'avais suivies ne me préparait et dont j'ignorais à peu près tout, le désir d'être inutile a repris le dessus. Démissionnant de mes fonctions d'ingénieur commercial, j'ai quitté la société qui m'employait et, croyant renoncer pour toujours à une vie de voyages consacrée au développement du tourisme, j'ai - en tout cas, pour un temps - changé d'orientation.

mercredi 15 mars 2017

Vertu et tolérance. La sincérité c'est du baratin.

Invité du matin d'une émission politique diffusée par ma station de radio favorite, le candidat de l'insoumission a proposé d'inscrire à l'ordre du jour de son programme présidentiel une "loi de vertu républicaine" ! La vertu, parlons-en ! Celle d'un Torquemada, d'un Robespierre, d'un Fouquier-Tinville ? 

Moi, les professeurs de vertu m'inquiètent ! Je préfère un médecin qui me soigne, même s'il a une vie dissolue, à un carabin vertueux mais incapable du moindre diagnostic. Pis, je ne me reconnais en rien dans l'austérité morale érigée au rang de valeur suprême par nos voisins sociaux-démocrates du nord de l'Europe. Je me retrouve plus volontiers dans le joyeux bordeau latin. Pour autant, il ne s'agit pas de sacrifier à une forme d'aquoibonisme, ni de  simplement poser le constat que nul n'est incorruptible et s'en contenter. Mais le culte absolu de la vertu, en ce qu'il sous-tend l'idée même d'un ordre moral, est trop souvent totalitaire. En affirmant la promesse d'un "monde meilleur", pour ne pas dire d'un "meilleur des mondes", il porte en lui les germes de la terreur fanatisée et son cortège de massacres commis au nom d’une violence nécessairement juste car purificatrice ! Je me méfie des conséquences des discours intellectuels lorsqu'ils sont violemment inquisitoires, accusatoires, arbitraires et sans nuances.

Pour autant, on ne saurait se satisfaire du simple constat que le mal existe mais que la seule vertu n'est sans doute pas le meilleur moyen d'y faire face. Une voie différente me paraît possible, celle du milieu. Ô je te vois venir, cher lecteur ! En écrivant "milieu", loin de moi l'idée de défendre une approche trop simplement centriste - de celle qui, renvoyant dos-à-dos bien et mal, prônerait une voie différente, une "autre" voie - non, simplement une forme d'équilibre entre le vice et la vertu, une manière d' "entre" ; celui-là même qui permet les transitions et le dépassement, sans les risques inhérents aux ruptures. Entre la force de la vertu et la faiblesse du vice, seule la voie de la tolérance me paraît permettre d'approcher cet équilibre ; ni l'expression de l'indifférence ou de la passivité, ni même une quelconque forme de lâcheté qui ne le dirait pas mais, au contraire, une tolérance empreinte de bienveillance et de compréhension, une tolérance agissante qui pardonne les erreurs et les faiblesses en ce qu'elles sont inscrites au cœur même de l'imperfection de notre humanité ; une tolérance qui ne devrait cependant pas s'imposer comme une trop grande vertu, au risque de tomber dans les travers des vices précédemment dénoncés; une tolérance qui, au-delà, ne saurait cependant, jamais, tout excuser.

30 000 ! Pour passer à un autre sujet, 30 000, c'est le nombre de pages lues (en tout cas c'est ce qu'indique le compteur aujourd'hui) totalisé sur mon blog depuis sa création. Je sais, c'est pas grand chose, rien ou presque, mais ça fait du bien!

Même si je ne suis pas réellement accro aux statistiques, je reconnais que ce simple constat me contente au-delà de ce que je pouvais imaginer (narcisse! diront certains...). Des lecteurs en France bien sûr, en Belgique et en Suisse, mais aussi en Inde, au Mexique et même, en Australie et au Japon (enfin, pour ce qui est du Japon, je crois avoir compris que ce lecteur que j'imaginais nippon (ni mauvais d'ailleurs! Je sais, c'est nul mais il fallait que la fasse...) n'était autre que mon ami Ivan qui, à Tokyo, devait occuper les longues heures de veille causées par le décalage horaire à parcourir la toile. Même si j'ai lu quelque part qu'Amazon rémunérait à la page lue les auteurs publiés sur sa plate forme, je me dis que l'universalité d'Internet a du bon et que pour un modeste blog sans autre ambition affichée que celle d'être inutile (et, c’est vrai, de distraire son auteur), c'est un résultat plutôt sympa...

La mémoire, l'imagination et la déconnade comme des outils assumés au service de "l'art d'être inutile" ou comment, avec des souvenirs et un peu de technologie, faire du neuf avec du vieux, en conscience, comme chaque déconneur, que "personne n'ira s'imaginer qu'il s'exprime du fond du cœur ou qu'il croit dur comme fer à ce qu'il raconte !" ... "La sincérité (...) c'est du baratin" (*) . Comme tout "baratineur", j'espère pour ma part ne me situer ni du côté du faux, ni de côté du vrai, bien au contraire ! Ami lecteur, salut ! Et merci !

(*) in De l'art de dire des conneries (On Bullshit) de Harry G. Frankfurt- Mazarine/Librairie Arthème Fayard - 2017.

lundi 13 mars 2017

Du lapsus en politique...

Voulant parler du fait que le programme économique des candidats de l'extrême droite et de la gauche radicale à l'élection présidentielle se ressemblent à s'y méprendre, l'un de mes bons amis évoquait hier midi un "copé-coulé". Joli lapsus linguae ! Encore plus intéressant à analyser lorsqu'on sait que ses propos m'étaient adressés (certains de mes lecteurs apprécieront...). Comment croire alors que le lapsus ne serait que le fruit d'une erreur, somme toute assez mécanique, de simple production lexicale.

Le lapsus partage la même étymologie latine - bien qu'à la signification différente - que le mot labeur. Alors que le mot labor signifie travail ou encore adversité, dans sa forme verbal, labor peut aussi se traduire par trébucher, faire un faux-pas (...). Comme quoi, vouloir clairement exprimer certaines choses est une activité exigeante qui peut demander un effort, et même parfois s'avérer laborieuse, tant l'inconscient est-là pour, malgré le travail de la volonté, permettre à nos désirs refoulés d'émerger.

Un exemple, un seul, puisé dans l'actualité du moment : quand le candidat attrape-tout - si, si, celui qui tout en se revendiquant, je le cite sans déformer ses propos, de "l'inexpérience et l'immaturité en politique" (sic!) - évoquait, en décembre dernier sur un plateau de télévision, certains souvenirs en parlant - avant de se reprendre - de l'époque "où (il) était président de la République (...)". Désir, vous avez dit désir...



vendredi 10 mars 2017

D'accord sur rien.

"Changer de point de vue avec tout son parti, c'est certes faire preuve d'inconstance, mais l'on se sent au moins soutenu par la puissance du nombre. Demeurer constant, alors que le parti modifie son attitude, c'est lancer une sorte de défi blessant. En outre, une telle rupture entraîne un déplacement de tous les rapports personnels et brise de vieilles amitiés"(1).

Nous sommes, paraît-il, sortis de la phase déprimante des primaires. Le décor est planté. Les acteurs vont entrer en scène. Chacun dans son rôle. Le navrant psychodrame de la querelle des ego devrait faire - enfin! - place au spectacle tragiquement exaltant de la vie et de la mort. Bonds, rebonds, faux-bonds, le cirque est permanent. Fait de pseudo-suspens entretenus par des chaînes d'information en mal de sensationnalisme, de vraies rumeurs propagées par les "entourages", de petits espoirs et de grandes déceptions, du flux et du reflux de soutiens qui, à l'image de nos concitoyens, tardent, sous l'influence du dernier "scoop", à se faire une opinion. Tout ça pour ça !

Le choix qu'on voudrait nous imposer entre deux populismes, l'un nationaliste et étatiste, se définissant comme "ni de droite, ni de gauche", et l'autre, mondialiste et libéral, se revendiquant "et de droite, et de gauche", résume-t-il à lui seul les termes de l'alternative ? Le rejet et l'exclusion portés en étendard par la candidate de l'extrême droite, d'une-part et, de l'autre, la séduction d'un candidat attrape-tout qui affirme le caractère "mystique" de la politique ?

Dans ce concert de vent, le centre, comme une manière d'insondable abîme de la vie politique dans ce qu'elle peut avoir de plus déroutant, démontre une fois de plus que si une addition de riens ne produit pas grand chose, leur division peut être la source de grandes spéculations ! Après avoir scellé il y a peu un accord électoral avec les conservateurs, certains parmi les "indépendants",  tergiversent encore et, affichant la grande cohérence de leur pensée, sont désormais tentés par un soutien au camp de ceux des marcheurs qui voudraient mettre leurs pas dans ceux de François Hollande...

Une fois de plus, ces tenants d'un "moderne réformisme" résolvent leur dilemme intrinsèque en tentant de démontrer que rien n'empêche de cheminer dans la même direction en étant - à l'instar de MM. Bayrou, Hue et Madelin  - d'accords sur pas grand chose; bien au contraire. Un simple "syndicat d'intérêts" comme le dénonçait le Président Beaufort par la voix de Jean Gabin, en évoquant le projet de Cabinet de "large union nationale" (déjà!) proposé par le jeune député Chalamont, incarné par Bernard Blier, dans le film le Président (2).



Tu me diras, cher lecteur, que pour bien avancer, mieux vaut peut-être ne pas trop regarder l'un vers l'autre mais plutôt fixer, ensemble, la même direction; quitte à prendre le risque de rester sur des voies parallèles, sans jamais se croiser, sans jamais se confronter. A l'inverse de la formule de Blaise Pascal qui décrivait l'univers comme un espace dont "le centre serait partout et la circonférence, nulle part", j'ai pour ma part un peu l'impression que le centre - à mille lieues de ce milieu auquel pourtant il aspire - ne trouvera bientôt plus, au sein d’un univers politique aux limites de moins en moins clairement définies, sa place nulle part.


(1) Winston Churchill - Réflexions et aventures
(2) Le Président - film de 1961 réalisé par Henri Verneuil, adapté d'un roman de Georges Simenon et dialogué par Michel Audiard.

dimanche 5 mars 2017

Rien n'est le fruit de la perfection.

En ce maussade et gibouleux dimanche de mars, j'ai choisi, bien calé au fond d'un canapé, de parcourir un exemplaire d'une traduction française du Yi King appartenant à Véronique.

Rien de tel que de se plonger dans ce grand livre chinois de la sagesse, fruit de la combinaison de la doctrine duale taoïste du Yin et du Yang avec "les cinq états de transformation",  pour se remettre la tête à l'endroit en cette période de désarroi et de grandes incertitudes, conséquences déprimantes des primaires. 
Ex perfecto nihil fit. Rien n'est le produit de la perfection. En lisant cette phrase en incipit de la préface de cette édition de 1968 du livre des transformations, j'ai immédiatement fait un lien - une association, presque, au sens analytique - avec la  formule magique qui rend compte du grand mystère, au cœur du secret des alchimistes médiévaux en quête de la perfection intérieure et de la pierre philosophale, également devise ésotérique de l'Écossisme : Ordo ab chaoRien n'est le fruit de la perfection, l'ordre naît du chaos. l'ordre qui naît du bruit et de la fureur, du Tohu-bohu originel. Ou comment percevoir, au-delà de la multiplicité chaotique, l'unicité des lois constantes et universelles; comprendre l'harmonie de l'univers pour établir l'ordre en soi-même. 

Ex perfecto nihil fit. Cette locution  latine me fait également davantage percevoir le sens de la maxime populaire qui veut que le mieux soit l'ennemi du bien. Inutile en effet de vouloir, en tout, faire mieux, toujours. Mieux faire, pour être le meilleur; pour tenter d'atteindre je ne sais quelle perfection... Une perfection qui, au fond, resterait stérile. Une perfection qui, bien que souvent parée de toutes les vertus, pourrait même, à l'image de la société idéale et du meilleur des mondes promis et promus par tous les régimes totalitaires, s'avérer au final dangereuse...

Mais revenons à l'énergie du Tao, à ces transformations silencieuses décrites par François Jullien dans un livre que j'ai déjà eu l'occasion d'évoquer ici-même. Penser - comme ce grand spécialiste de la philosophie chinoise nous y invite - l'existence comme une mutation continue; invisible certes, silencieuse, mais continue; où la vie, sur tous les plans, n'est plus conçue que comme un jeu de transitions ininterrompues. Une perception du monde dans laquelle il faut accepter qu'un contrairepour qu’il puisse s’inverser en son contraire, le contient déjà et l’implique en lui.

J'apprécie cette approche philosophique représentée par le symbole bien connu du Yin et du Yang, en ce qu'elle trace, au-delà d'un raisonnement simplement dualiste - celui de l'opposition du blanc et du noir, du bien et du mal, du passé et du futur, de l'intérieur et de l'extérieur... -  les voies de la perception d'un "entre". Cet "entre", invisible mais bien présent, qui non seulement réconcilie passivité et activité mais, au-delà, permet la jonction et la transition entre plusieurs états, sans ressentir le besoin de se poser les questions de savoir ni où ni quand commence l'un et où se termine l'autre; comprenant enfin, au-delà de l'approche trop souvent ontologique de la pensée grecque, en se libérant de l'être comme acte, de la stricte causalité d'un agent agissant, que les limites que nous croyons percevoir n'existent peut-être que parce que nous nous les imposons. Non, décidément, rien n'est le fruit de la perfection.

mercredi 1 mars 2017

La bêtise, c'est de la paresse.

Paraphrasant Sir Winston Churchill, on pourrait considérer que, face au travail, il y a trois sortes d'hommes : ceux qui se tuent à la tâche, ceux que leur boulot ennuient à en mourir et ceux pour qui le travail est la source inépuisable d'une mortelle angoisse. Classification mortifère d'un âge d'or malheureusement très probablement révolu où le plein emploi était la norme... Comment ranger aujourd'hui ceux qui rêveraient de pouvoir travailler et dont la moderne angoisse naît des conséquences d'un chômage de masse devenu quasi-chronique et d'une mortelle neurasthénie liée à l'absence d'emploi ? Et, au-delà, quid des paresseux ? Où classer ceux pour qui la question du travail ne se pose de fait jamais tant ils y répugnent, ceux pour qui le manque d'envie de faire, ou plutôt l'envie même de ne rien faire est toujours la plus forte ?

Travailler pour vivre, vivre pour travailler ou vivre sans travailler ?

Il me revient, avec délice, des images du film "Alexandre le bienheureux" dans lequel Yves Robert dépeignait en 1967 la vie d'un paysan bonhomme mais un peu falot qui décidait, après le décès de son épouse tyrannique et acariâtre, de faire le choix de s'accorder - en s'installant dans une forme de procrastination définitive  - le repos qu'il pensait mériter. La prestation de Philippe Noiret dans le rôle titre ne fut sans doute pas pour rien dans le charme que ce film opérât sur moi, tant j'ai aimé l'élégance naturelle et le jeu tout en "cool attitude" de ce formidable acteur. Éloge de la paresse influencé par la pensée de Paul Lafargue(*) ou dénonciation avant l’heure des travers d'une époque - celle des "trente glorieuses" - qui annonçait l'arrivée d'un productivisme caricatural ?
Alexandre et le "système D"
d'un partisan du moindre effort
qui, à l'instar de Bartleby,
 travaille à ne plus travailler.

Bien que cette comédie champêtre et tellement française, marquée par une forme de philosophie un rien subversive et libertaire, puisse être, d’une certaine façon, lue comme une manière de prologue au mouvement du printemps de 1968, je n'arrive cependant à la trouver ni provocatrice, ni désagréable, tant le thème du film est abordé avec la poésie habituelle de son réalisateur et le personnage principal rendu si sympathique par son sybaritisme assumé et bon-enfant. Je préfère pour ma part me souvenir avoir ri de bon cœur aux efforts déployés par le héros qui, sous le prétexte de s'exonérer du fardeau du travail, cherche à échapper en réalité à toutes contraintes, à une forme de destin tout tracé et à recouvrer sa liberté; ce qui le poussera à la fin, en allant au bout de sa logique, jusqu'à paresser en amour aussi.

Pour autant, je me revendique comme appartenant à une tradition pour qui le travail reste une valeur aussi essentielle que peuvent l'être l'ordre et le progrès. Le travail notamment en ce qu'il permet seul à l'homme de s’élever au-delà de sa condition et d'accéder à la connaissance.

Car, s'il est souvent synonyme de contrainte et même d’une certaine forme de douleur, vaut-il mieux faire le choix reposant de l'inactivité, au risque de l'abrutissement, contre celui du travail, au risque du surmenage intellectuel ? Inutile de vouloir, à tout prix, faire toujours ce que l'on aime, il faut, le plus souvent, savoir se contenter d’aimer ce que l'on fait. Par-dessus tout, je ne pense pas que l'homme moderne puisse s'exonérer du labeur tant l'effort, seul, permet de lutter contre l’imbécillité. J'ai récemment trouvé cette amusante maxime dans une livraison de 1843 du très Saint-Simonien Magasin pittoresque  : "la paresse est la bêtise du corps, la bêtise est la paresse de l'esprit". Autrement exprimée, et de manière plus simple, par Jacques Brel - pourtant, lui aussi, libertaire assumé - dans cette jolie formule : "la bêtise, c'est de la paresse". 



Se contenter de vivre, d'aller bien, ou mal d'ailleurs, sans se poser la moindre question. Ou dit encore différemment : accepter que sa vie se résume à pas grand chose, à trois fois rien. Se contenter de ça et considérer que ça suffit!  Quelle vie de con! Quelle tristesse! Même si, avec fatalisme, on pourrait dire pour se consoler, en s'inspirant cette fois des paroles d'une chanson de Maurice Chevalier, qu'une vie (de con) "c'est pas grand-chose, mais c'est mieux que rien du tout" !

(*) Le droit à la paresse - manifeste social de Paul Lafargue, paru en 1880.


vendredi 24 février 2017

Petits dérangements entre ennemis.

Vu ce matin M. Macron sur une chaîne info. Pour ceux qui pouvaient encore en douter, le barycentre du mouvement du candidat des marcheurs penche clairement à gauche. Et même si le Modem y joue, à sa marge droite, le rôle dévolu hier au Parti Social Démocrate de Max Lejeune, à la gauche de l'ancienne UDF de Giscard, l'alliance que nous ont proposée cette semaine MM. Macron et Bayrou n'est au fond rien d'autre que la énième version des petits dérangements entre ennemis dont certains, comme moi, pensaient que la Constitution de la cinquième République nous mettrait définitivement à l'abri.

Les masques tombent. Emmanuel Macron commence à dévoiler son programme et, se faisant, inscrit ses pas dans la tradition sociale-libérale; celle de Mendès-France, de Rocard, de Delors... tout en préservant et en défendant l'héritage de François Hollande. Une manière de Manuel Valls, sans l'autoritarisme. A sa façon, il nous refait le coup de "la rupture". Où comment tout changer - ou presque - dans le discours, pour que - au fond - rien ne change dans les faits... Nos compatriotes seront-ils dupes de cette fausse transgression tout en vrais calculs politiciens ?

Masquant volontairement son ancrage partisan, il essaie cependant de nous vendre l'idée d'une majorité d'union nationale, dans laquelle pourraient s'exprimer demain les plus belles voix de gauche comme de droite. Le projet de M. Macron n'est ni porteur d'une véritable alternance, ni même promesse d'une quelconque alternative, mais plutôt l'expression moderne d'une forme bien connue de courant alternatif de la politique française qui, au grée des sujets, parvient à changer de direction, sans modifier son cap...

Peut-être par une forme de réaction assumée d'ancien militant gaulliste, je reste pour ma part, contrairement à certains de mes vieux compagnons de campagnes désormais acquis à sa cause et qui se reconnaîtront, persuadé de la pertinence du clivage et de l'apport du débat, dès lors qu'il peut s'exprimer de façon démocratique. De quoi demain l'opposition serait-elle le nom si nous poussions au bout la logique du "ni droite, ni gauche, bien au contraire..." de M. Macron ? Deux extrémismes renvoyés dos à dos, mais seuls à même de fournir un cadre à l'expression d'un refus ?

En opposant progressistes et réformateurs, le candidat simplifie à l'envie les données d'un problème beaucoup plus complexe. En justifiant sa démarche par la perte de repères idéologiques des partis traditionnels, il inscrit son discours dans une forme de dénonciation d'un "vieux" système qu'il incarne tout autant, sinon davantage même, que ses concurrents.

Dans le seul but de pouvoir poursuivre et amplifier l'oeuvre de décomposition engagée par François Hollande et Manuel Valls, à laquelle il a largement contribué, il prend également le risque d'un syncrétisme politique au fondement très artificiel et, dès lors, extrêmement fragile.

Le jeu de massacre des derniers mois et les résultats inattendus des primaires, à droite comme à gauche, le caractère totalement inédit et imprévisible de la campagne pour l'élection présidentielle et la "peoplisation" de la vie publique lui ont ouvert des perspectives, mais, avec une expérience limitée des affaires du monde, lui suffira-t-il d'exceller en matière de communication audiovisuelle et de s'afficher souvent en "une" des hebdomadaires pour convaincre de sa capacité à diriger la France ? D'autres candidats de l'extrême centre ont, déjà, dans le passé, fait la douloureuse expérience que le marketing et les moyens pour le mettre en oeuvre, ne pouvaient - heureusement -  à eux-seuls garantir le résultat d'une élection.

jeudi 23 février 2017

Rien n'est possible. Vraiment ?

Jacques Toubon, mon cher et vieux compagnon, qui était ce matin invité à s'exprimer à l'antenne sur une radio qu'on appelait autrefois "périphérique" évoquait d'un joli mot la figure de "l'aquoiboniste" rendue célèbre par Serge Gainsbourg. Parlait-il alors de celui pour qui rien ne justifie vraiment la nécessité d'entreprendre mais qui, au contraire, pense toujours "à quoi bon" ? Faisait-il référence à cette manière d'expression de l'apathie, du doute qui peut saisir tout un chacun face à l'utilité d'une action ? Une forme aboutie, consciente et définitive de la procrastination où rien ne serait définitivement plus possible ? Non, au fond, ce que soulignait le défenseur des droits c'est que "l'aquoibonisme" naît aussi de la difficulté que certains peuvent rencontrer pour faire défendre leurs droits, faute de tout simplement les connaître.

C'est précisément en faisant ce constat et pour faire face à une situation de blocage entre voyageurs et professionnels du tourisme et des transports que, le 26 avril 2010, pour "éviter des situations préjudiciables aux consommateurs ayant pu rencontrer des difficultés pour connaître leurs droits", Hervé Novelli, alors Secrétaire d'état dans le Gouvernement Fillon me confiait une mission de médiation ministérielle après l'éruption du volcan islandais Eyjflallajökull. 


Renouant avec mes lointaines études et me permettant - enfin! - de pratiquer le droit, j'ai alors travaillé plusieurs mois dans le seul et passionnant objet de protéger et réconcilier les intérêts de chacune des parties en présence en mettant en oeuvre une procédure originale de résolution extrajudiciaire des conflits entre professionnels et consommateurs (une première réussie dans le secteur, qui sera à l'origine de la mise en place du dispositif pérenne de Médiation Tourisme et Voyages dont j'avais recommandé la création et qui est opérationnel depuis le 1er janvier 2012).

Dans le rapport  remis à l'issue de cette mission, je suggérais de préciser les dispositions européennes remontant à 1990 à l’effet de mieux encadrer les responsabilités des professionnels vis-à-vis de leurs clients en suggérant notamment qu’une réflexion puisse être engagée sur le montant et la durée des obligations pesant sur les professionnels en cas de retour impossible occasionné par une situation de force majeure. Et puis, le temps a passé et la médiation m'est devenue, peu à peu, un souvenir...

De son côté, la Commission a enclenché un processus de  révision de la directive de juin 1990 concernant les voyages, vacances et circuits à forfait. S’inspirant très directement des préconisations que j'avais faites en 2010, un projet de législation européenne adopté par la Commission du marché intérieur en 2014 préconisait notamment que "si des circonstances "inévitables" et "imprévisibles" empêchent le voyageur de rentrer à temps chez lui, l'organisateur est tenu de prévoir un logement à un niveau équivalent à celui réservé à l'origine ou de payer un séjour de cinq nuits allant jusqu'à 125 € par nuit s'il ne peut pas ou ne veut pas faire une réservation..."

Visant à renforcer les droits des consommateurs, une nouvelle Directive du Parlement et du Conseil européens est entrée en vigueur au début de l'année 2016. J'ai, en l’apprenant, vraiment eu l'impression que mon action, au-delà d'avoir permis, en 2010, le déblocage et la résolution très concrète de milliers de dossiers, aura influencé, directement ou indirectement, une évolution positive de la législation communautaire dans le domaine de la protection des consommateurs.

Prenant, en cette occasion, conscience des limites d'une philosophie strictement "aquoiboniste", j'ai réalisé l'utilité de certains de nos actes, et, contrairement à ce que je pensais spontanément, que tout n'était pas impossible. Une manière de bonne surprise à même de venir tempérer mon pessimisme raisonné.





lundi 20 février 2017

Je ne la ferme pas quand j'ai tort, alors imagine quand j'ai raison...

Cette phrase, au-delà de son absurdité, me semble intéressante comme un prétexte à nourrir une réflexion sur la mauvaise foi. La mauvaise foi comme une attitude consciente de (re)construction de la vérité; d'invention de sa vérité : "J'ai des raisons de mentir. J'ai déraison de mentir. J'ai (dé)raison de mentir. Je mens, donc j'ai raison".

La bienséance impose d'écouter avec courtoisie son interlocuteur, même si la mauvaise foi de son propos est manifeste. Vérité d'ici n'est pas nécessairement vérité ailleurs. Il ne s'agit pas de se hausser "au-dessus de la vérité" comme je peux parfois le lire, mais bien de considérer simplement "sa vérité" comme une question d'angle de vue relativisant la valeur du vrai. Une fausse naïveté assumée et consciente, permettant d'éviter l'évidence, de faire un pas-de-côté; comme une forme de recours, de sursaut existentiel contre le pathétique de la réalité (*)

La mauvaise foi ? Déjà, je ne sais pas très bien ce qu'est la foi, alors la mauvaise foi... De mes anciennes études juridiques, je crois me souvenir que la bonne foi c'est à peu près comme une forme de sincérité, de conscience d'agir sans léser autrui et conformément au droit. Mais la mauvaise foi ? Peut-on agir sincèrement de mauvais foi ou cette dernière est-elle systématiquement synonyme d'insincérité, d'hypocrisie ou de déloyauté ? Il peut y avoir me semble-t-il, au contraire, une forme d'honnêteté morale à affirmer même à tort - surtout, à tort - plutôt que de choisir de se taire, à l'effet de dissimuler son désaccord et d'éviter ainsi le risque du débat, voir de la polémique. Je n'y vois qu'une limite : celle, à l'heure où les chaînes info doivent trouver matière à remplir leurs grilles de programmes de l'aube au crépuscule, et où les médias sociaux contribuent de plus en plus à faire une opinion au sens de moins en moins critique, du risque de la manipulation et de la désinformation.

Pourtant, je préférerai toujours une grande gueule, à la mauvaise foi affirmée mais drôle, aux tristes tartufes taiseux, à la bonne foi bigotement affichée. Car la mauvaise foi peut être ironique et même introduire une forme de complicité permettant de désamorcer, par la force comique qu'elle emporte, la colère de l'autre. L'erreur de mauvaise foi, bien que cynique, porte conscience de sa triche - elle sait qu'elle ment, mais ce mensonge est assumé -, alors que l'erreur de bonne foi est commise au nom du bien, de la Vérité, d'une forme de bonne intention qui se croyait innocente, mais n'est qu'ignorante. Au fond, un mensonge commis de bonne foi et gravement - "à l'insu de son plein gré" comme auraient pu dire les Guignols de l'info - n'en dit-il pas davantage qu'une duplicité ironiquement assumée ? Je pense, pour ma part, comme l'affirment certains psychanalystes comme Véronique, dans la suite des travaux de Lacan, que la commission de bonne foi d'une erreur ne la rend pour autant pas plus pardonnable; c'est même le contraire.

Faut-il, pour pouvoir parler, être certain d'avoir raison (de qui ? sur quoi ?...), d'être dans le juste, le vrai ? Alors, souvent, je devrais, ici-même, me contenter de me taire. Non, ami lecteur, comme je l'ai déjà dit : "c'est pas parce qu'on a rien à dire qu'il faut fermer sa gueule" .

(*) cf. mon post précédent "Ne rien oublier de tout ce qu'on a pas fait".

mardi 14 février 2017

Ne rien prendre tout à fait au sérieux.

Après avoir vu La La Land, je suis tenté de nuancer un peu le propos de mon précédent post (qui a suscité une - petite - amorce de débat parmi les lecteurs). Si j'ai trouvé les premières minutes du film un peu déroutantes tant le rythme me paraissait lent - et tant le décalage est grand avec le paysage cinématographique contemporain en général - rarement oeuvre de fiction, pourtant décrite par certains critiques comme une bluette sans grand intérêt, ne m'aura au final autant ému... 
En rompant avec la tradition - pour ne pas dire, le canon - d'un bonheur écrit d'avance, l'absence de "happy end" de la comédie musicale de Damien Chazelle m'a particulièrement touché. Certainement, parce qu'en évoquant des amours impossibles et l'amertume comme les désillusions que portent en eux les métiers de la scène, l'auteur fait écho, tout en usant des clichés et des artifices d'un Hollywood mythifié, à la philosophie d'une vie fragile, empreinte de mélancolie et d'un romantisme au ton pessimiste qui me parait assez juste au fond. 

L'existence heureuse est à mes yeux - tu l'auras compris - une forme d'oxymore, ou comme l'aurait écrit Schopenhauer une véritable "contradiction dans les termes".  Lorsque l'on est comme moi sans grande illusion, angoissé pour tout et par rien, le seul moyen pour s'en sortir - et c'est précisément le bémol que je souhaitais apporter à mon précédent envoi - est de ne rien prendre tout à fait au sérieux et, partant, d'exprimer par là même un refus de l'acceptation simple et résignée du tragique. N'est-ce pas après tout ce que nous suggère aussi ce film ? Une comédie dramatique qui aborde les difficultés d'être, de réaliser ses rêves, d'aimer, d'avancer, seul ou à deux,  mais qui le fait avec le sourire, sous une forme légère et musicale; une manière de mélancolie joyeuse. Un regard un rien burlesque et l'ironie pour mieux affronter l'affreuse laideur du monde.

Peut-être ai-je parfois pâti de cette philosophie de vie, mais c'est aussi, sans aucun doute possible, ce qui m'aura plus d'une fois permis de mieux supporter le tragique du quotidien en me débarrassant - comme aurait pu l'écrire Freud - de l'oppression trop lourde que fait peser sur moi la vie. Paradoxe me diras-tu car comment se dire angoissé et, dans le même temps, prendre le recul qui permet de relativiser les causes probables de ce tourment ? Peut-être parce que j'ai réalisé que le malheur était désespérément sérieux et qu'user de détachement et parfois même d'ironie a pour effet de pouvoir conserver toujours au cœur une forme d'espérance. L'ironie pour continuer à sourire ; sourire pour espérer, même d'un sourire triste car, comme le dit mon pote Maxime, "s'il existe quelque chose de plus triste qu'un sourire triste, c'est bien la tristesse de ne plus savoir sourire".

vendredi 10 février 2017

Rien à foutre....

L'un de mes amis, et néanmoins un temps patron, m'a un jour dit : "Il faut que tu apprennes à imposer davantage ton point de vue. Ton problème, c'est que tu es trop bien élevé !"...

Encore faudrait-il pour y arriver lever les doutes qui ne me quittent jamais. Ce besoin de toujours peser pour et contre, de dialectiser, de n'être que très rarement catégorique ; de, tout simplement, garder un esprit critique. J'ai souvent considéré que de cet esprit critique pouvait naître le désir de transformation, celui de changement qui permet la mise en mouvement, l'évolution, le progrès.

Comment donc peuvent bien faire ceux qui ne confessent aucun doute, aucune angoisse, que rien ne semble jamais pouvoir arrêter ? Ceux dont aucune norme, même intériorisée, ne paraît venir organiser le rapport à l'autre en canalisant leurs pulsions; ceux dont l'aptitude à vivre avec les autres n'est régie par aucune règle, encadrée par aucune barrière bornant les limites à la toute-puissance de l'enfant qui toujours les anime - limites pourtant indispensables à l'équilibre affectif et psychique -.

A force de séances plus ou moins silencieuses, plus ou moins animées, tôt le matin comme tard le soir, dans un cabinet froid et un peu sombre, j'ai fini par accepter, à l'écoute du récit libre de mon quotidien - de ce discours agissant permettant de passer de la pensée silencieuse à la verbalisation - que mon moteur personnel devait en grande part résider dans mes angoisses. Une manière, au-delà de la potentielle expression d'un certain déséquilibre, de principe existentiel ? Les angoissantes questions nées de la confrontation au réel des interdis intimes ne me paraissent pas seulement culpabilisantes, pas uniquement castratrices et destructrices. Au contraire, elles peuvent sans doute tout aussi bien fournir la base à un travail de construction personnelle. Car, au fond, pour initier le mouvement, ne-convient-il pas d'abord d'accepter de rompre l'équilibre ? De faire un pas de côté. Même au risque d'une certaine déstabilisation, voir même, de la chute.

C'est drôle comme certains n'en ont rien à foutre. De rien...

mardi 7 février 2017

Un rien d'air de famille.

Il y a quelques semaines, j'ai brocardé l'emphase, qui m'apparaissait un peu décalée, mise par le leader des marcheurs dans la conclusion de son "grand" discours parisien. J'ai écouté l'autre jour une partie de son prône lyonnais. Je dois admettre que la manière du candidat du Mouvement de l'Extrême Centre, bien que s'affirmant de gauche, ne m'est pas apparue si maladroite. En tout cas, sur la forme, il semble avoir appris. Mais, bien que nécessaire, cet apprentissage ultra-rapide d'un élève appliqué et il faut le reconnaître, doué,  ne sera je le crois, pas suffisant.

On raille aujourd'hui sur les réseaux sociaux sa manière de mettre la main sur le cœur lorsqu'il chante la Marseillaise. D'aucun argue même que "ça n'est pas prévu par le protocole". Soit ! Mais est-ce là tout ce qu'on a trouvé à lui reprocher que ce geste que, pour ma part je ne trouve au fond pas tellement choquant. Ce qu'en revanche je considère comme nettement plus inquiétant c'est que, moins de trois mois avant le premier tour de l'élection, son programme et ses propositions restent toujours aussi flous. Aurait-il fait sien l’adage du candidat populiste qui proclamait à qui voulait l'entendre : "Mon programme, c'est le vôtre" ? Compte-t-il révéler le contenu de son agenda après qu'il aura été élu ? En fait, j'ai le vague sentiment que le présupposé vent de nouveauté porté par ce candidat "hors système" (sic!) n'est autre qu'une tentative de recyclage d'idées et de formules anciennes dont on a malheureusement déjà pu constater l’inefficience. Comme aimait à le dire François Mitterrand en paraphrasant le Cardinal de Retz : "on ne sort de l’ambiguïté qu'à ses dépens..."

Même si "l'homme public ne monte jamais aussi haut que lorsqu'il ne sait pas où il va"(1), l'affichage volontariste du renouveau et de la modernité ne sauraient à eux-seuls faire un programme présidentiel  !

Dans sa volonté d'incarner, à tout prix, un certain modernisme et de vouloir tout changer, M. Macron candidat auto-proclamé "libre et indépendant", ressemble à s'y méprendre aux images qui me reviennent en mémoire de JJSS. Mais si, souviens-toi ami lecteur : Jean-Jacques Servan Schreiber. Celui que Chirac surnommait "Turlupin" et qui pensait dans les années 60, comme notre brillant inspecteur des finances d'aujourd'hui, qu'il avait un rôle central à jouer dans le "nécessaire renouvellement du personnel politique". Social-libéral, il voulait jeter des ponts entre les réformateurs de gauche et de droite qu'il tenta de réunir, avec son ami Jean Lecanuet (autre beau spécimen de candidat "du progrès", lui aussi jeune et à l'image tellement télégénique...), au sein d'un "Mouvement" (déjà !). Il lui arrivait, à lui aussi, de mettre la main sur le cœur, sans-doute inspiré par les photos d'un JFK pour lequel il confessait une grande admiration. L'éphémère ministre du gouvernement Chirac  - 13 jours, une forme de record, en 1974 - terminera sa vie politique en réunissant 1,84 % des voix aux premières élections au parlement européen au suffrage universel de 1979. Tiens, 1979, c'est justement l'année où je me suis engagé en politique en faisant campagne pour soutenir la liste conduite par un certain Jacques Chirac. Une liste dont la promesse - "Défense des Intérêts de la France en Europe" - reste encore tellement actuelle mais paraîtra sans doute complètement ringarde aux yeux des jeunes marcheurs post-modernes.

1979, une année où le Parti Communiste Français osait encore afficher une forme de patriotisme.

1979, l'année où Margaret Thatcher entamait un bail d'une décennie au 10 downing street, résidence du Premier ministre britannique (à choisir, vaut-il mieux une Thatcher ou un tchatcheur ? Après tout, on a les élites qu'on mérite...).

1979. Cela fera bientôt 40 ans. L'âge de M. Macron...

Tu me diras que comparaison n'est pas raison. N'empêche ! Le candidat des marcheurs sera-t-il une forme de moderne "kennedillon" au destin brûlé au feu de paille médiatique ou le vrai réformateur de la vie politique française ? Pour rencontrer les électeurs, il ne lui suffira pas de distribuer des adhésions gratuites ou des investitures en ligne, ni de dénoncer à chaque discours la fossilisation de la vie politique à laquelle il a pourtant depuis plusieurs années pris une part largement active ; encore lui faudra-t-il porter un projet crédible et convaincant. Vanité bien française ! Moi, pour l'instant, la seule certitude que j'ai le concernant, c'est la ressemblance physique frappante - la couleur en plus - que j'ai relevée avec une photo ancienne de Boris Vian ; celui qui écrivit de façon visionnaire en 1952 : "Dire des idioties, de nos jours où tout le monde réfléchit profondément, c'est le seul moyen de prouver qu'on a une pensée libre et indépendante"(2)Un rien d'air de famille, non ?


(1) Cardinal de Retz -  Mémoires
(2) Boris Vian - Le goûter des généraux.

mercredi 1 février 2017

Parler de tout et de rien.

Aujourd'hui, ami lecteur, je voudrais te parler de tout et de rien.

De la manie qu'ont les gens de vouloir avoir un avis sur tout, de parler pour rien, pour ne rien dire, ou surtout - devrais-je dire - pour parler d'autre-chose, un autre-chose qui souvent parle d'eux. J'avais déjà abordé ce thème dans un post intitulé "ne rien dire ou fermer sa gueule ?"

Petit enfant, je pleurais chaque fois que j'entendais "les roses blanches".

Cette chanson, au rythme qui n'avait rien de Rock’n’roll, interprétée par Berthe Sylva (et récemment reprise par Sanseverino) raconte l'histoire d'un poulbot, un pauvre gamin de Paris n'ayant pour toute famille que sa mère hospitalisée, à laquelle il apporte chaque dimanche des roses blanches... Chaque fois que je l'entendais, je pleurais. Je ne percevais alors que la tragédie dans l'accumulation sordide de détails tous plus tristes les uns que les autres, et pas encore le comique - même involontaire - de cette "chanson réaliste". J'avais honte, je me cachais; puis je me suis contenté de pleurer en silence. 

De quoi au juste ce triste silence pouvait-il bien être le nom ? Même si la sagesse populaire admet volontiers qu'on pleure quelques fois sans trop savoir pourquoi et malgré les quelques séances d'analyse qui y ont été consacrées, je n'ai toujours pas compris ce qui, dans ce mélo, pouvait tant m'émouvoir...



Revenons au silence.
Vaut-il mieux parler, même et surtout lorsqu'on à rien à dire, que la fermer quand on connaît le sujet ? Un mensonge est-il préférable à rien ? Le péché par action ou par omission ? Dans les civilisations classiques, le silence entendu comme absence de parole était souvent considéré comme l'expression d'une forme de paix intérieure, de méditation, de maîtrise, de sagesse. N'est-ce-pas, au fond, un signe de maturité que de savoir parfois ne rien dire ?

D'expérience, comme il m'arrivait enfant de pleurer en silence, souvent je préfère  me taire tant il me paraît de plus en plus difficile de se faire entendre, de se faire comprendre. Chacun parle, j'en suis certain, une langue qui lui est propre. Essayer de communiquer c'est déjà trahir une pensée qui, par essence, ne saurait totalement - je veux dire dans la totale portée de ses conséquences - être exprimée par des mots à la signification nécessairement limitative et qui nous échappent dès qu'ils sortent de notre bouche.

Peut-on, pour autant, se contenter de "passer sous silence" certaines de nos pensées ? Convient-il d'imposer, en gage de tranquillité, une manière d'auto-censure à nos passions plutôt que de parler, au risque du dialogue, au risque du conflit auquel pourraient conduire les excès de la rhétorique ? Au risque de l'émotion ?  

Si le silence est caractérisé par une absence de son, il symbolise une forme de vide quasi-existentielle pour les fils de la communication, ces enfants du 21ème siècle qui plus que tout le craignent tant ils l'identifient à l'ennui(*), au néant et à la mort. Pourtant, le silence n'est pas vide. Le silence n'est pas absence de bruit. Le silence n'est pas absence de sens. il peut parfois même être lourd... Le silence peut aussi faire peur en ce qu'il réfléchit comme un miroir qui renverrait l'autre à la conscience de sa propre solitude. Alors le silence c'est comme tout, il ne faut sans doute pas en abuser.

En concluant mon propos du jour par une citation du Révérend Martin Luther King - "À la toute fin, nous ne nous rappelons pas des mots de nos ennemis, mais du silence de nos amis" -, je voudrais rassurer les miens d'amis, comme les autres d'ailleurs, en leur indiquant que si souvent je ne dis rien c'est que je n’en pense pas davantage. Enfin, j'dis ça, j'dis rien...


(*) Alain Corbin - Histoire du silence - éditions Albin Michel.

vendredi 27 janvier 2017

Ne rien oublier de tout ce qu'on n'a pas fait...

A l'issue d'une conférence du Docteur Laurent Alexandre1, spécialiste reconnu des questions touchant au mouvement transhumaniste, je suis ressorti très partagé. Assez bluffé par la clarté du discours et la brillance du propos, mais presque désespéré sur le fond. Son approche très matérialiste, presque exclusivement quantitative, impressionne par la série de chiffres qu'il met en avant et les sombres perspectives qu'elle permet d'entrevoir, mais ne laisse aucune place à l’espérance, à la spiritualité, aucune place à la moindre forme de transcendance (qu'elle soit d'ailleurs entendue aussi bien au sens métaphysique ou philosophique que du seul point de vue marxiste, savoir la capacité de l'homme à créer son avenir par son travail conscient au présent).

Ernest Renan considérait que l'individu moderne devrait "naître enfant trouvé et mourir célibataire". Beau programme ! Quelle signification donner à cette phrase ? Que, comme seul on naît, tout autant seul on meurt. Mais entre les deux comment vivons-nous ? Sommes-nous condamner à naître, vivre et mourir seul ?

Si j'aime bien - au 1er degré - cette phrase qui, tu t'en doutes, me conforte dans une forme de pessimisme tempéré mais inquiet pour l'avenir de l'humanité, pour autant je ne peux me résoudre à la terrible désespérance qu'elle porte en germe. Je ne crois pas que nos émotions, l'entrelacs des relations humaines que nous tissons au long de nos existences, les sentiments que nous ressentons ne soient qu'illusions.

Je ne peux me contenter, comme Nietzsche, de la simple acceptation résignée et nihiliste du tragique. Même si au fil du temps qui passe et des épreuves traversées se développent le sentiment d'une forme d'absurdité et la conscience de la précarité et de la finitude de notre existence, le désir, source de nos émotions, reste heureusement le moteur même de nos en-vies. Au-delà, le simple fait de porter un regard différent sur les choses, sur ce qui nous affecte ou a pu nous affecter, le "pas-de-côté", celui qui permet d'abandonner la seule analyse rationnelle - et par là-même souvent inquiétante - du monde pour revenir au simple étonnement, à l'émerveillement parfois, me permet de lutter contre l'angoisse existentielle.

Introduire en quelque sorte une vision poétique du monde pour mieux en supporter l'horrible quotidien. Voir dans l'absurdité même de nos vies non pas la tragédie d'une situation sans issue - ou même l’anxiogène conscience d'une issue plus que certaine - qui s'abandonne au pathos, mais, par une forme de catharsis, y puiser l'ironie ou le burlesque qui seront la source d'une vision comique propre à ranimer dans le rire une petite flamme de joie.  A l'instar de certaines œuvres surréalistes, en ouvrant notre regard, en portant une vision moins orthogonale sur le monde, sans pour autant céder aux sirènes d'un volontarisme à l'optimisme béat, peu à peu s'introduit une forme complètement renouvelée de notre perception des choses.

On peut même aller au-delà d'une simple vision diagonale et  être tenté  d'inventer sa vie pour la rendre plus supportable. L'imagination comme un outil de dépassement de la limite même de nos existences. Le rêve, ou plutôt le songe éveillé - l'invention de soi - pour mieux vivre avec l’insupportable idée de notre obsolescence programmée. L'adjonction à une réalité (dé)passée d'évènements imaginaires permet, j'en suis aujourd’hui certain, de lutter efficacement contre le cauchemar de nos vies en y opposant la vision onirique d'une forme de rêverie du monde.  Comment mieux satisfaire à la puissance d'un désir de vie qu'en rêvant la sienne ?

Les tenants des théories transhumanistes nous annoncent que, bientôt, on pourra jouer avec nos souvenirs en manipulant la mémoire, et donc les émotions, par l'implantation de souvenirs artificiels ou, sur un mode "Total recall", les souvenirs d'un autre (sic!). Meilleure façon de lutter contre l'ennui, ils espèrent que cette opération permettra d'enjoliver la vie! Il faudra en télécharger des souvenirs bidons pour accepter de vivre la transcendance technologique que nous annoncent les oracles transcistes2!...

Pour ne rien oublier de tout ce qu'on n'a pas fait, je crois pour ma part que le plus simple reste encore de s'inventer des souvenirs.

(1) Auteur et chef d'entreprise, Laurent Alexandre est Chirurgien urologue de formation, diplômé de l’IEP Paris, d'HEC et de l'ENA,.
(2) Moment où la technologie sera capable non-seulement de progresser seule dans son élaboration et sa complexification, mais également  où l'humanité se sera abandonnée en totale confiance dans le progrès technologique.

Rien ne lui sera épargné...

Depuis la prise de fonction du nouveau Président des États Unis, le concept d'"alternative facts" est apparu comme une réponse de son administration au "fact checking" cher aux médias américains. Pour ne plus dire mensonge - tout comme on dit désormais "personne de petite taille" pour parler d'un nain - il faut, pour être politiquement correct, parler de "vérité alternative" car, tous les complotistes de la Toile le savent bien, "la vérité est ailleurs"... Mais la quête d'une vérité cachée n'était-elle pas jusqu'à aujourd'hui l'attribut exclusif de la fiction ? 

Déjà, Honoré de Balzac, dans les Illusions perdues, contribuait à entraîner son lecteur sur de glissants chemins de traverse en indiquant qu'"il y a deux histoires : l’histoire officielle, menteuse, puis l’histoire secrète, où sont les véritables causes des événements."  Finalement, il semble que l'histoire officielle - et ses mensonges - ne reprenne aujourd'hui force et vigueur.

Vérité et fiction... Chaos exubérant, vide abyssal d'une pensée pervertie!


A Washington comme à Moscou, le risque est malheureusement bien réel que le besoin de trouver non pas "la" mais "une" vérité donnant du sens à la marche du monde ne conduise inévitablement - même pour tous les tenants d'un baratin bobo New-Age - à la désignation d'un bouc émissaire, responsable caché de tous les maux. Celui-là devra payer pour tout le mal qu'il n'aura pas fait. Rien ne lui sera épargné...

jeudi 26 janvier 2017

Le vide, c'est pas rien !

Où l'on voit bien que le monde n'existe que par nos yeux et que seul le regard que nous portons sur les choses les fait devenir ce que nous pensons qu'elles sont.

Entendu lundi matin dans le train cette phrase à première vue un peu étrange, mais au fond peut-être pas si absurde : "Je m'attendais à être à côté de toi mais finalement, c'est toi qu'est à côté de moi..."

Reprenant, d'une certaine façon, le fil de ma réflexion sur l'interprétation, j'en arrive à considérer que cette simple phrase pose, en l'illustrant, un nouveau type de problème :  celui de la dualité; où "un + un" fait bien "deux" mais est aussi "un". En effet, cette phrase adressée par une personne à son voisin exprime bien deux points de vue, à priori distincts et qui pourtant n'en font qu'un. En effet, quelle que soit la manière de l'exprimer, les deux membres de la même phrase, reliés par la conjonction de coordination ont bien pour objet de décrire une seule et même situation abordée de deux points de vue différents mais pourtant en correspondance, par une seule et même personne. 

Est-ce la position adoptée - et donc la vision qui en découle - qui changerait la perception ? Une question d'angle seulement ? Vraiment ? Alors pourquoi cette petite phrase, si anodine, résonne-t-elle avec autant d'écho à mon oreille ? Tout serait-il relatif  ? 

Le monde tel que  nous le percevons c'est celui que nous voyons, entendons, sentons, goûtons, touchons; c'est à dire tel que nous l’enregistrons avec nos sens. A l’intérieur de notre Cortex se constituent les images correspondant à ce que nos sens ressentent et auxquelles nous associons des représentations mentales. Au fond, les choses n'auraient pas de nature propre, pas d'être en soi. S'introduit alors une forme d'acceptation de l'inexistence de toute essence, de la vacuité, du vide, du néant...

Mais quelle image nous faisons nous du vide ? Comment représenter ce que l'on décrit parfois comme "l'absence de matière dans une zone spatiale" ? Notion très difficile à définir, le vide est en physique communément admis comme ce qui reste quand on a tout enlevé; une absence de présence, une absence de matière, une absence de vie; parfois représenté en art par un cube aux surfaces transparentes, sans rien à l'intérieur.

pompe à vide
Le vide n'est vide que par ce qu'il nous apparaît comme tel. Nos sens ne peuvent percevoir par exemple que le vide interstellaire est en fait un mélange de gaz, de rayons et de poussières cosmiques. Sans même aller jusqu'à dire comme en physique quantique que le vide est plein, on peut simplement considérer que le vide n'est pas vide. Certains projets scientifiques ont même pour seul objectif de démontrer par l'expérimentation que, par la technique dite de claquage du vide, il serait possible, au moyen d'un laser de très grande puissance, de générer des particules élémentaires à partir du vide... Des petits riens issus du néant!

Autre forme de vide, le vide existentiel. Celui qui se caractérise par un sentiment d'ennui généralisé associé à un état dépressif créant une condition psychologique négative; un exil en soi, une absence. Ce grand vide qui fait peur, qui aspire, malgré soi, dans une sensation proche du vertige. Celui qui s'installe quand toute espérance semble avoir disparu. Pour illustrer une nouvelle fois le caractère relatif des choses je te dirai, cher lecteur, que, dans le même temps, certaines philosophies prônent en appui des techniques de méditation qu'elles recommandent, un usage positif et curatif du vide. Pour aller mieux, il conviendrait d'arriver à "faire le vide en soi". Le vide pour ne plus avoir peur de ne pas être rempli ? Se prouver qu'on existe en faisant le vide... Quel paradoxe! A moins que tout ce vide créé ne fournisse, au fond, l'opportunité d'un nouvel espace à remplir ?

Au fond, le vide c'est pas rien !


mardi 17 janvier 2017

Des riens qui grandissent

Le "blue monday". Le  troisième lundi de l'année qui marquait le début de la semaine est censé être le jour le plus déprimant.

La déprime traditionnelle qui marque la fin du weekend y serait accentuée par un ciel gris et peu lumineux, le froid (en janvier, quelle surprise!...), des comptes bancaires au plus bas, en raison des étrennes et des fêtes; et, conséquence des excès lié à la même raison, un léger surpoids sur la balance; fini - déjà ! - les bonnes résolutions du début de l'année, pas envie de se lever ni d'aller bosser... C'est le blues de la mi-janvier !

Moi, mon blues du début de la semaine serait plutôt le fruit de ces petits renoncements qui - parfois - nous affectent, sans même seulement que nous nous en rendions compte. Comme la nouvelle, qui aurait pu passer totalement inaperçue, de ce projet de ratification concernant l'abandon de la souveraineté de la France sur Tromelin (sur quoi ?...).

Si, si, Tromelin! l'île de Tromelin! Une des cinq îles Éparses (Bassas da India, Europa, Juan de Nova, Glorieuses dans le canal du Mozambique et Tromelin)  qui forment - au cas fort improbable où tu l'aurais oublié - le 5ème district des Terres Australes et Antarctiques Françaises. Un (tout) petit morceau de France, une "poussière d'empire", certes, mais un morceau d'une République qui est, comme l'exprime si bien notre Constitution, "Indivisible". Ce qui induit non seulement de mon point de vue l'unicité du peuple français mais porte également que la souveraineté nationale ne saurait s'aliéner.

L'îlot de Tromelin
Située au septentrion de la Réunion et visitée régulièrement par des agents de l'administration des TAAF, l'île de Tromelin découverte en 1722 par un navire français de la Compagnie des Indes, classée en réserve naturelle depuis les années soixante-dix, est  principalement peuplée de colonies d’oiseaux  marins (Frégate du Pacifique, Frégate ariel, Fou masqué, Fou à pieds rouges, Sternes… ) et de milliers de bernard-l’ermite. Territoire au format de confetti, il n'en demeure pas moins que c'est une partie de la France et qu'il bénéficie à lui seul d'une zone économique exclusive presque aussi importante que celle de la métropole. C'est ce territoire, et la richesse patrimoniale considérable qu'il génère en droit maritime, qu'un traité dit «de cogestion» devait céder à l'Île Maurice sans contrepartie aucune si l'Assemblée Nationale l'avait ratifié le 18 janvier. Au-delà du cas d'espèce, ce vote de ratification, s'il était intervenu, risquait de marquer le début du démantèlement de notre domaine maritime (qui est le deuxième du monde avec 11 millions de km²).

Bonne nouvelle! Ce texte, qui avait déjà disparu de l'ordre du jour de la séance publique en 2013 et n'avait jusqu'alors jamais été réinscrit, a de nouveau été retiré par le Gouvernement, sous la pression d'une campagne active qui s'est  notamment déployée sur les réseaux sociaux.

Les îles éparses, les Kerguelen, les Chesterfield, les îlots Hunter et Matthew, Clipperton, Crozet, Saint Paul... Tous ces petits riens, par la grâce des règles du droit international, permettent au drapeau tricolore de flotter sur des terres aux noms très exotiques et font potentiellement de la France une (très) grande puissance maritime.

Alors, sans nostalgie ni regrets d'un empire aux mauvais relents coloniaux, on peut quand même se prendre à rêver et comme l'écrivit en évoquant notre pays avec tant de justesse Cioran, croire encore que  "la France est grande par des riens".

mardi 10 janvier 2017

Ne vous occupez plus de rien

Alphonse Allais préconisait, en son temps, de " construire les villes à la campagne car l'air y est plus pur".

Et ce qui apparaissait alors comme le mot d'esprit absurde d'un humoriste, voir une forme d'oxymore, est en passe de devenir une réalité au Royaume-Uni. Reprenant l'utopique idée des familistères et des "villages jardins" du XIXe siècle, le gouvernement britannique vient d'initier le projet de - littéralement - bâtir des villes à la campagne. Mais n'y-a-t-il pas un certain paradoxe à vouloir implanter de nouvelles villes en zone rurale au motif de vouloir lutter contre la densification urbaine ? Après tout, on installe bien désormais des téléphériques au bord de la mer... Je lisais, hier, dans la presse un article sur les déboires que connaît le 1er téléphérique urbain installé en France. Il se trouve à Brest et relie les deux rives de la Penfeld, fleuve côtier qui  sépare les quartiers de Siam et des Capucins. Pannes à répétition, incidents, et même accident, rien ne fonctionne comme prévu depuis sa récente inauguration! (les câbles, c'est sur, n'apprécient guère les embruns et l'air iodé chargé de sel...). Cet appareil, si peu adapté à son environnement océanique, qui était annoncé comme un progrès pour les transports urbain brestois, paraît tellement peu répondre aux attentes des utilisateurs que certains locaux facétieux l’ont déjà renommé - j'ai tout particulièrement apprécié, comme tu pourras l'imaginer, ce nom de baptême : "le télé-fait-rien"!

Au risque d’une utopie assumée, allons encore bien plus loin pour reconnaître que l'avenir idéal des transports serait sans conteste la téléportation... Ces exemples ont pour seul objet de tordre le cou à l'idée généralement partagée qu'on peut avoir une confiance aveugle dans tout ce qui est annoncé comme relevant du progrès.

C'est au nom d'un certain progrès, mais aussi paradoxalement pour lutter contre l'informatisation et, désormais, la robotisation - et leurs conséquences sur le marché du travail - que d'éminents penseurs prônent, mettant en avant la sécurité pour les uns, une forme de liberté pour d'autres, la mise en place d'un revenu universel. C'est à dire l'idée que chaque individu puisse recevoir, de sa naissance à sa mort, un revenu inconditionnel versé par l’État (sic!) et ce, quelle que soit son activité: actif ou inactif, banquier ou SDF... Le sujet revient dans le débat à l'occasion de la campagne pour l'élection présidentielle.

Encore une belle utopie. Une belle connerie, oui...

Dernier avatar de la massification, de la négation de l'individu en tant qu'être; logique poussée à l'extrême d'une société où l'idéal se résumerait à encourager la capacité à consommer. C'est la même forme de pensée qui a inspiré, avec le succès qu'on leur connaît, la création du revenu minimum d’insertion (RMI), puis du revenu de solidarité active (RSA) et de la prime pour l’emploi. Une philosophie qui se résumerait - au nom du progrès de l'humanité ! - à donner à chacun, non pas selon ses besoins, mais pour que chaque individu puisse mettre en œuvre une liberté formelle, celle de pouvoir accéder à la consommation.

Sécurité matérielle d'un côté, liberté de consommer de l'autre. De bien belles idées me diras-tu! Consommez, puisque vous le pouvez!  Et, surtout, ne vous occupez plus de rien.

Sous couvert d'humanisme et de bien-pensance, je trouve là une illustration très nette, au nom du progressisme, de cette influence croissante du pernicieux croisement entre une utopie gauchiste radicale (au nom d'une "urgence sociale" et dans le but - certes louable - d'éradiquer la pauvreté) et une tradition libérale mal comprise, réduite à la plus simple expression d'une liberté qu'auraient les individus à pouvoir disposer à leur guise d'une forme de capital de départ lors même qu'ils sont soumis à la pression d'un environnement qui les encouragent d'abord à consommer.

Et je ne pose même pas la question en terme de financement et des conséquences possibles et même probables, en matière de niveau de vie, d'une hausse - inévitable corollaire de la mise en œuvre de ce revenu généralisé - de la fiscalité. Non, sur un plan simplement philosophique, cette - vieille - idée de M. Friedman qui ressurgit dans le cadre du débat entre les candidats à la primaire de la gauche me semble mettre à mal le bon sens qui à lui seul permet de comprendre, et sans pour autant que j'adhère à une quelconque forme d'idéologie du travail et à son mythe du travail émancipateur, qu’une société d’oisiveté totale est non seulement impossible mais qu'elle n'est pas même souhaitable. Mais par-dessus tout, qu'une société où tout le monde bénéficierait, demain, d'un revenu - en théorie - inconditionnel, alloué par l’État, nous rapprocherait encore davantage du  monde totalitaire décrit par George Orwell.

La sujétion de la masse, née d'une forme de fonctionnarisation universelle, deviendrait en effet, on peut le craindre, la contrepartie de ce revenu généralisé. Au risque que cette rente puisse vite être utilisée comme un véritable outil d’oblitération du moi exclusivement dédié au maintien de l'intégrité d'une société humaine niant toute singularité et réduite à l'expression la plus simple d'un marché. On arrête pas le progrès...