jeudi 29 mai 2014

Ne plus appartenir à rien ?


A l’occasion de sa récente élection à l’Académie française, Alain Finkielkraut a été brocardé par ses détracteurs sous la forme peu valorisante d'une "pleureuse réactionnaire". 

Une excellente raison de revenir sur son récent essai,  L’identité malheureuse1. L’antimodernité de ce nouvel Immortel y apparaît pour ce qu’elle est : le miroir implacable de notre époque de renoncement et d’essoufflement. Car si Alain Finkielkraut est bien un antimoderne en ce qu’il dénonce le mal identitaire dont souffriraient nos contemporains c’est dans le sens où le définit Antoine Compagnon: « j’appelle antimodernes (...) des personnalités qui ont bien conscience d’être emportées par le mouvement de l’Histoire et qui savent que le retour en arrière n’est plus possible…mais qui mesurent ce que la modernité implique de perte ou de nostalgie2 ». Sa pensée est antimoderne en cela qu’elle s’oppose, sans déclinisme mais en la confrontant au tragique du réel, à la tentative de prêt-à-penser homogène de ceux que Philippe Murray qualifia un jour de « nouveaux actionnaires de la société en commandite Nouveau Monde3 ».

En sept chapitres, Alain Finkielkraut dresse, en l’illustrant d’un pessimiste et malheureux constat, un plaidoyer sans concession en faveur de la défense de l’identité française. Il évoque au bénéfice de sa démonstration autant de sujets que la mixité, l’immigration, l’antiracisme contemporain, l’école, ou encore les questions du respect, de l’autorité ou même, de façon plus prosaïque, de la galanterie française ou de l’élégance vestimentaire… Sa démonstration est d’autant plus forte que s’il dénonce le cosmopolitisme érigé en dogme par certains tenants d’une Europe emportée par le dangereux vertige de la désidentification, il n’élude en rien les tragédies européennes du XXème siècle auxquelles font écho ses propres racines, lui le fils d'immigrés polonais. Il nous enseigne que si la bonne conscience est interdite à l’homme occidental, il y a des limites à sa mauvaise conscience; qu’on peut dénoncer le poids de la pensée unique et du politiquement correct sans tomber dans les dangereux travers d’un populisme nauséabonde et politiquement abject; que si notre héritage ne fait pas de nous des êtres supérieurs, il mérite cependant d’être « préservé, entretenu et transmis, aussi bien aux autochtones qu’aux arrivants ». Tant il est vrai, comme le soulignait Emmanuel Levinas que « la France est une nation à laquelle on peut s’attacher aussi fortement par le cœur que par les racines ».

Revenant d’abord sur la querelle de la laïcité qui n’oppose désormais plus défenseurs de la Religion et tenants de la Raison mais laïques contre laïques, querelle dont la meilleure illustration a été le débat sur le port du voile islamique, il poursuit ensuite par la question de la mixité et son rapport à l’expression d’une forme « d’identité religieuse ». Il souligne alors un peu en écho au propos de Delphine Horvilleur dans son livre En tenue D’Eve4, l’obsession croissante de la pudeur des femmes portée par les discours religieux fondamentalistes et les dangers de l’érection de cette pudeur en instrument de la domination de la femme.  

L’auteur dénonce, à l’instar de Murray, les excès et les ravages de « l’âge du fier »,  de notre société interconnectée et distractionnaire, dominée par les démons de l’universalisme et des grandes communions populaires - dans laquelle le sujet pour mieux s’émanciper doit se déprendre de lui-même pour ne plus appartenir à rien - pour mieux proscrire toute tentation d’élitisme culturel au nom de l’égalitarisme érigé en dogme. Tout son propos conduit à démontrer que la normalité – ces usages et coutumes qui étaient hier normés, pratiqués et acceptés par tous, et dont l’observance constituait une forme d’orthopraxie, non vécue comme un carcan, mais bien comme l’expression, si chère à Ernest Renan, d’un « désir de vivre ensemble »  – n’est plus que la relique d’un « pays englouti... une tare en voie de disparition ». 

Une novculture bobo dont Mathieu Pigasse serait le nouveau héraut tourne volontairement le dos au verbe, à la « culture bourgeoise » du livre et du respect des règles de l’expression écrite, pour mieux nous faire entrer dans l’âge d’or du fonctionnalisme où le « divers décroît » et conduit à l’uniformité ; un monde nouveau où « la principale valeur du changement réside dans le changement lui-même ». Et l'auteur de nous rappeler comme le romaniste allemand Curtius l’observait que « la littérature joue un rôle capital dans la conscience que la France prend d’elle-même et de sa civilisation ». En cette année du centenaire du début de la Grande Guerre, le lecteur pourra non seulement trouver sous la plume de l'Académicien, dans sa défense d’une identité nationale en voie de disparition et son rappel qu’au-delà de leurs différences les Français appartiennent à une même communauté de destin, comme un écho contemporain au Maurice Barrès de 1917, celui des diverses familles spirituelles de la France5 mais aussi une référence à la célèbre conférence prononcée à la Sorbonne par Renan le 11 mars 1882, Qu’est-ce qu’une Nation ? 6

Contrairement à certains beaux esprits modernes et progressistes qui souhaiteraient le cantonner au simple rôle d’un « agité de l’identité » à « la mélancolie revêche et l’humeur maladive », qui « vomit son époque à défaut de la comprendre », nous constaterons bien volontiers que M. Finkielkraut, employant souvent le ton d’un polémiste à qui l’on peut, certainement, reprocher parfois ses sympathies pour Renaud Camus, apporte souvent de bonnes réponses à des questions qui, de son aveu même, « le tourmentent depuis longtemps »7. Son livre a le mérite de vouloir nous réconcilier avec la France. Il démontre que l’on peut aimer son pays et être patriote sans pour autant détester l’Autre. Il affirme enfin, comme Tocqueville, qu’on ne saurait se résigner à voir l’égalité mettre l’esprit sous tutelle et donne fort heureusement tort à Philippe Murray lorsqu’il écrivait dans la revue L’Esprit Libre8 que « l’idée de liberté personnelle n’est plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir ».

1.       Alain Finkielkraut - L’identité malheureuse, Stock, octobre 2013.
2.       Antoine Compagnon, interview donnée au magazine Le Point, 28 novembre 2013.
3.       Philippe Murray - Festivus Festivus, conversations avec Elisabeth Levy, Fayard, 2005.
4.       Delphine Horvilleur – En tenue d’Eve, Grasset, 2013.
5.       Maurice Barrès - Les diverses familles spirituelles de la France, E. Paul Frères, 1917.
6.       Ernest Renan – Qu’est-ce qu’une Nation ? et autres écrits politiques, Imprimerie nationale, 1996.
7.       Entretien donné par Alain Finkielkraut à  Philosophie Magazine, 2013.
8.       Philippe Murray – La grande battue, L’Esprit Libre N°11, 1995.

jeudi 8 mai 2014

Plus rien n'avoir à lire...

A plusieurs reprises, Véronique m'a fait remarquer qu'elle ne comprenait pas comment je pouvais, dans le même temps, entamer plusieurs livres. En voyant la pile, à l'équilibre précaire, sur la table de chevet, je m'interroge. Passer de l'un à l'autre; lâcher - temporairement - un essai pour me plonger dans un roman ; passer du Quattrocento à un futur de science-fiction ; oublier, puis reprendre, ou pas, un ouvrage philosophique ou un polar. J'avoue même qu'il m'arrive d'abandonner parfois certains auteurs dont la prose me tombe littéralement des mains, pour n'y plus revenir. Je lis compulsivement, même peu, même quelques lignes. J'en ai besoin avant de m'endormir. La question est : pourquoi ?

Lire pour se lire. Peut-être, mais c'est insuffisant, et puis l'analyse est là pour ça...

Lire pour se lier. J'irai plus loin en affirmant, ami lecteur, que lorsqu'on lit un texte, on se lie à son auteur, tout comme aux autres lecteurs, à l'Autre tant le texte qui défile sous nos yeux nous ouvre au monde qui nous entoure et que nous recréons, à chaque lecture. Lire c'est entrer dans le monde, dans notre monde, celui de notre vision créatrice, d'aucun dirait de notre subjectivité. 

Lire pour juguler l'ire qui me gagne peu à peu en écoutant, d'une oreille distraite, les nouvelles sur les chaînes d'information, ou plus exactement en entendant, pour la énième fois, les mêmes informations répétées en boucle et à l'envie ;  hypnotiques vraies fausses "nouvelles" tant elles ne le sont déjà plus, nouvelles, à force d'être répétées !


Lire pour prendre le temps et avoir le choix. Le temps d'aller et de revenir sur le texte, de l'abandonner, d'oublier, puis de relire et de redécouvrir. De sauter, pourquoi pas, des mots, des lignes, un paragraphe, des passages entiers... Pouvoir décider, hors de tout formatage, de passer une nuit, une heure ou une minute sur un texte. Être l'acteur de ses choix et de ses préférences.

Le livre qui délivre. Rien ne s'abandonne autant, aucun objet, à sa déconstruction/reconstruction que le livre. A peine terminé d'écrire, le texte n'appartient déjà plus à son auteur mais devient pour son lecteur, ou même dans le souvenir de celui qui, demain en parlera, support de création, de recréation. Les mots et leur ordonnancement constituent pour celui qui les compose tout autant que pour celui qui les déchiffre des supports aptes à libérer, à délivrer l'imaginaire. A la lecture de Rostand, chacun perçoit un Cyrano différent et pourtant tous nous pensons le reconnaître et nous en parlons comme d'un être unique et familier. Nous projetons sur les mots des représentations inconscientes de notre propre histoire, de nos souvenirs personnels ou archétypiques. Par la combinaison et la synthèse des images et des idées - des signes et des symboles, au sens de la sémiologie - nous laissons libre cours à notre pensée créatrice.

Le livre qu'on lit, qui lie et, paradoxe, qui délie car il délivre. La littérature, liberté d'imaginer et support à une forme de transcendance. La littérature comme une esthétique aussi, tant il est vrai que le livre est, en soi, un bel objet. Alors imaginer un jour n'avoir plus rien à lire ?


jeudi 3 avril 2014

Tout changer pour que rien ne change

La mère des enfants de notre républicain monarque s'apprête, en star revancharde et auto-proclamée, à  retrouver  - vingt-deux ans presque jour pour jour après sa première nomination au ministère de l'environnement - les rangs du Conseil des ministres où elle siégera, chaque mercredi matin, aux côtés de son présidentiel ex. "Laisse aller, me glisse l'un de mes amis, c'est une valse!" Référence, pas aussi innocente qu'il n'y paraît, à une comédie policière de Georges Lautner ou mauvais jeu de mot faisant écho au nom du nouveau Chef du Gouvernement ?
22 ans après... retour à l'Elysée


Je ne peux m'empêcher d'avoir une pensée pour Valérie Trierweiller qui, elle, n'aura plus guère le loisir de venir à l’Élysée. Il n'y a qu'en France qu'on peut voir çà. Et même les plus allumés des scénaristes de "House of cards" n'auraient pas osé imaginer les rebondissements d'un tel vaudeville à la tête de l’État.

En bon citoyen de notre chère République, je croyais benoîtement que les affaires de coucheries et les commentaires qu’elles pouvaient susciter, étaient l'apanage exclusif de la toile ou de certains tabloïds nauséabonds d'outre-manche. Et que c'était là sans doute un autre trait de cette influence anglo-saxonne sur le pays gaulois que désormais il est un sport national de savoir qui partage ses nuits avec qui ; ou plus exactement qui est supposé avoir couché avec qui ? Et puis, je me suis dit qu'après tout, ce n'était pas non plus sans rappeler ces libelles qui s'en prenaient violemment aux mœurs de la Cour et qui circulaient sous le manteau dans le Paris pré révolutionnaire. Aujourd'hui les courriels ont suppléé les gazettes et les samizdats. Les bruits les plus fous courent le Net et les salles de rédaction... Au même moment, le chômage poursuit inexorablement sa courbe ascendante à l’image du déficit budgétaire d’un État de plus en plus impécunieux. Les admonestations européennes, la Bérezina des élections municipales et la colère qui gronde chez nos concitoyens n'y changent rien.  Avec 14 ministres reconduits sur 16, Frankie Dutch nous a concocté un petit - tout petit - remaniement, annonciateur aux yeux des plus ultra de ses soutiens, de grands reniements. "Un Gouvernement resserré pour une majorité rétrécie" comme l'a si justement dit un dirigeant écologiste. Curieuses mœurs politiques que celles de notre pays où, quand ils en ont marre de leur président, les électeurs votent contre leur maire pour finalement changer de premier ministre!

Alors, nos - pas vraiment - nouveaux (!) ministres déjà fatigués et encore déboussolés par une défaite historique de leur camp voient le peu de légitimité et de pouvoir qui leur restaient encore rognés par les conséquences de la déroute et les désillusions consécutives à la difficile formation du Gouvernement Valls.  Les technocrates qui dirigent réellement les administrations se disent qu'après tout les européennes et leur nouveau revers annoncé pour le parti du pouvoir ne sont pas loin, et qu'après les européennes... quelques mois gagnés pour les uns, quelques mois perdus pour la France.

On voudrait nous faire croire que tout change, pour que surtout rien ne change.


vendredi 28 mars 2014

Un rien compliqué...

Frankie Dutch a le blues... Cette semaine, rien ne marche comme il le voudrait. Rien!


Même l’étatique  visite de l'empereur de Cathay et ses mirifiques contrats annoncés n'auront suscité que courroux et colère chez nos concitoyens parisiens. En effet, encouragés sans doute par l'expérience de lutte - peu concluante au demeurant - contre la pollution de notre capitale atmosphère, les grands penseurs du pouvoir en place n'ont rien trouvé mieux que de reproduire cette semaine la farce de la circulation alternée : Places fermées, rues bloquées, stations de métro aux portes restées désespérément closes... Seuls les véhicules de la délégation officielle chinoise étaient autorisés à rouler dans Paris. On me dira que c'est un bien mince prix à payer en échange des promesses de contras engrangés, si l'on croit les gazetiers largement inspirés par quelques communicants du palais.

Dans "Les chinois à paris", Jean Yanne imaginait - il y a 40 ans! - qu'après nous avoir envahis, et réalisant que les Français étaient "les plus grands fumistes du monde", les autorités d'occupation prévoyaient de confier, dans le cadre de la planification socialiste de la production, à nos compatriotes la charge de fabriquer des tuyaux de poêle. De tuyaux, ni de poêle d'ailleurs, nous n'en fabriquons plus guère mais pour le reste...
 
Personne ne pouvait imaginer en 1974 que des tycoons venus de Shanghai ou de Canton auraient un jour l'idée saugrenue d'investir en France, ni sans doute que s'épanouiraient à chaque coin de rue de nos grandes villes, et pour la plus grande satisfaction des nostalgiques des maisons closes, des "salons de massage" chinois...(cela aurait sans doute aucun beaucoup plu à Yanne qui, étant par ailleurs l'auteur de l'hymne éternel "Ah rouvrez les maisons", avait imaginé, lui, que le pays sous administration chinoise se couvrait de joyeux bordeaux dont la fréquentation assidue finissait par rapidement épuiser l'envahisseur).

Ce ne sont pas les armées d'occupation brandissant le petit livre rouge qui sont aujourd'hui redoutées mais bien plutôt les investisseurs chinois, à qui on déroule le tapis rouge, qui sont encouragés.  Dès lors fallait-il bien un château d'Yquem et un Lafitte-Rotschild pour faire passer la pilule à certaines excellences de l'actuel Gouvernement et, un instant, leur permettre d'oublier - sans même parler du Tibet - le revers sans précédent attendu aux élections municipales, le casse-tête d'un remaniement ministériel désormais inéluctable et les tracas d'une courbe du chômage qui ne s'inverse toujours pas...  Drôle de République régicide qui offre au successeur de Mao, chef d'un État à la démocratie pour le moins centralisée, un traitement digne des fastes du Roi Soleil ! Sans doute est-cela la République "normale"?

Paraphrasant, de manière un peu surréaliste, le regretté Pierre Desproges, je conclurai mon billet du jour en affirmant, cher lecteur, que la philosophie politique de notre Président se résume souvent à essayer de ne pas vivre en contradiction avec les idées qu'il ne partage pas. C'est d'une chinoiserie un rien compliqué, mais tout ça est tellement normal...


jeudi 20 mars 2014

Nul n'en saura jamais rien

A la fin de la semaine dernière, pour la première fois de ma vie, j'ai ressenti physiquement les effets de la pollution. Pour la première fois j'ai eu du mal à trouver dans l'air qui m'entourait l'oxygène si nécessaire à ma vie. Pourtant, ami lecteur, je t'assure que la soupe chimique qu'il m'est arrivé de respirer à Cracovie du début des années 90 - lorsque les proches aciéries de Nowa Huta donnaient encore à plein rendement - n'avait rien à envier à la très sulfureuse atmosphère du Beijing d'aujourd'hui.

D'augustes pédagogues m'avaient autrefois enseigné que l'air que nous respirions était composé  d'azote, d'oxygène, de gaz rares (en infime quantité) mais aussi de dioxyde de carbone, de méthane et autre ozone. La semaine passée, j'avais tout bonnement le sentiment de remplir mes poumons de merde. Alors je sais, on va m'objecter que je suis un pollueur et, une fois de plus, le méchant mâle occidental devra faire son acte de contrition et s'excuser de vivre encore. J'ai déjà  ici écrit (cf. ma chronique du 13 janvier 2013) à quel point la conduite de ma voiture automobile était pour moi le gage  toujours pleinement assumé d'une liberté individuelle revendiquée. Lundi, pour lutter contre les effets de la pollution, nos illustres gouvernants n'ont rien trouver d'autre que de me demander de laisser mon véhicule au garage.

Ayant eu la malchance de tirer, au grand loto du répertoire des immatriculations, un numéro se terminant par le chiffre 2, pour moi ce jour là fut synonyme de "pair et manque". Alors comme tant d'autres de mes contemporains, j'ai laissé mon auto au garage et j'ai marché, au prix d'une activité physique qui m'était pourtant formellement déconseillée par la Faculté. Paradoxal paradoxe.

A l'image de trop nombreuses et malheureuses initiatives de cette majorité, même cette mesure prise dans l'urgence par un Gouvernement totalement désemparé l'aura été à contretemps. Cinéma et agitation médiatique à quelques jours du premier tour des municipales... Ce n'est pas une opération de diversion encore une fois tout entière tournée contre la liberté de beaucoup de nos concitoyens qui allait améliorer les choses. Le pic de pollution était, de l'avis même des experts, déjà derrière nous.

Pour assainir notre environnement, ce n'est pas d'un mauvais usage alterné dont la France aurait grand besoin, mais d'une bonne alternance. Un hebdomadaire a choisi de ne pas publier au début du mois un sondage plaçant, sans pour autant aller jusqu'à "souhaiter son retour", DSK en tête des personnalités politiques qui  "pourraient faire mieux que François Hollande " (sic!) pour diriger la France. Un spécialiste des parties de cul fines auraient-ils mieux été qualifié pour engager la lutte contre les particules fines ? Nul n'en saura jamais rien.







dimanche 27 octobre 2013

Celui qui n'attend rien fait-il bien ? (Bis)

Soirée d'été, il est un peu tard. Demain nous quitterons la Corse. Un dernier verre avec Véronique, Seb, Zach et Wlad chez Tao, au cœur de la citadelle de Calvi. 

Soudain, alors que rien ne l'annonçait, nous allions vivre une séance de nostalgie rétro-futuriste à l'occasion d'un bœuf improvisé et inattendu d'Izia et Jacques Higelin répondant à l'invite de Tao-By.

Alors que le grand Jacques attaque seul au piano les premières notes de Banlieue Boogie Blues, les paroles de la chanson me reviennent « Parti de rien...T'as toutes les chances d'arriver nulle part »(*).

Jacques et Izia Higelin, boeuf chez Tao, août 2013


Alors je suis de nouveau l'adolescent d’Antony, ce lycéen de 1ère B bleue à qui son professeur d'économie, et professeur principal, promettait une "brillante carrière"... Que pouvait-il bien en savoir? Et quel drôle d'oracle cet adulte fort de son statut a-il fait lourdement peser sur les épaules du gamin de seize ans que j'étais. 

Bien loin de ces propos définitifs (!), en ce soir d'été 2013, je suis bien. Les garçons me regardent, un peu étonnés par mon enthousiasme, surpris même que je connaisse ce chanteur, cet air, ces paroles qui ne leur évoquent rien. Tout me revient, les mots sont là, ils coulent et je chante en chœur avec le chanteur. Je me paie même le luxe de souffler au vieil auteur-interprète à la voix cassée des paroles que le Libecciu qui souffle sur la Balagne a du emporter au large, vers le continent, loin de sa mémoire. Si en écoutant son disque dans ma chambre de la rue du Nord j'avais pensé qu'un jour je pourrais chanter avec lui...

 « Rien, je ne veux rien...
Rien, je n'attends rien du tout...
Et qui sait… » (**)

(*) Banlieue Boogie Blues - Jacques Higelin - No man's land - 1978; (**) Rien - Jacques Higelin - Alertez les bébés - 1976

vendredi 25 octobre 2013

Celui qui n'attend rien fait-il bien?

Celui qui n'attend rien fait bien. En lisant cette phrase au détour de ma lecture matinale, je perçois une forme de catéchisme pessimiste au premier abord séduisant. Pour autant, celui qui attend tout a t-il vraiment tort?  C'est une question que je me suis souvent posé.

N'espérant rien de bon - Jamais! -  j'avais, jusqu'à une période récente, tendance à considérer que cette posture ne pourrait me réserver que de, bien que rares, bonnes surprises. Il n'en fut rien.

Il y a maintenant de nombreuses années (et donc, tu me l'accorderas cher lecteur, prescription!...) je séjournais pour la toute première fois au royaume du Siam. La tête pleine des souvenirs émus de quelques "lectures" adolescentes (je fais ici référence aux œuvres immortelles d'Emmanuelle Arsan et de Gérard de Villiers...), j'abordais ce court séjour comme une aventure sensuelle et j'espérais connaître - enfin!- la  torride langueur des émois exotiques. Mais en fait d'émotion j'ai ressenti, dès la descente du taxi qui me déposait devant le Grand Hyatt Bangkok, une impression de malaise mêlée de dégoût. A peine avions-nous posé le pied par terre que des agents recruteurs aux gestes très explicites nous proposaient, photos très crues à l'appui, la farandole des plaisirs défendus dans un bouge proche. Était-ce l'effet des 11 heures 15 de vol, du décalage horaire ou le choc thermique, mais j'ai immédiatement été pris de nausée... 

Pourtant, le soir venu, après un délicieux repas partagé dans le jardin tropical d'un restaurant vietnamien proche de l'hôtel, une fois rentré dans ma chambre, je n'ai pas résisté à la tentation (désir de chair, cher désir...) de composer le numéro qui figurait en gras sur de suggestives affichettes de "room service" disposées savamment sur la table de nuit, dans la salle de bains et même au dos de la porte des toilettes, pour le cas où un client distrait les aurait manquées. A peine avais je raccroché qu'une mama-san est venue frapper à ma porte pour me proposer les services d'une jeune femme à la mise pas très sage dans sa petite robe trop courte pour être vraiment traditionnelle... Une douche pour moi, un lavage en règle des pieds pour elle et me voilà allongé sur le King-size bed de ma Deluxe room palacière.

Après quarante-cinq minutes d'un très agréable massage aux vertus toutes relaxantes, l'experte manipulatrice me proposait, en échange d'une rallonge de 1000 bahts  un "body-body... Safe, sir... Hand sex only!" aux excitantes promesses. A ce moment précis la nausée m'a repris, et malgré la sensuelle présence de cette jeune femme exotique assise sur mes cuisses dont les mains huilées frôlaient - bien accidentellement (!) - la partie la plus intime de mon anatomie, malgré le trouble érotisme de la situation, je l'ai remerciée et congédiée. J'ai rarement lu une telle incompréhension ni un tel étonnement dans le regard d'un interlocuteur. Mais sans insister, sans poser de question, elle est repassée par la salle de bain, s'est rechaussée rapidement puis elle a quitté la chambre comme elle était venue, sans un mot. 

Quelques minutes plus tard, la sonnerie du téléphone me surprit dans mon premier sommeil. La mama-san très ennuyée appelait pour s'excuser, me demandant ce qui m'avait déplu et me proposant les services d'une autre de ses masseuses. Je n'eus pas le cran de lui dire que la proposition et l'idée même de pouvoir jouir de cette façon m'avait écœurée au point de m'ôter tout désir. En fantasmant ce voyage et cette situation, j'avais eu le tort d'en trop attendre et j'en avais nourri un réel dégoût qui, encore aujourd'hui quand j'y repense, me soulève le cœur.


samedi 28 septembre 2013

Mieux vaut rire de tout que pleurer pour rien

 
Pour le regretté Pierre Desproges, on pouvait rire de tout, mais pas avec tout le monde.

Je te le demande, ami lecteur : ne vaut-il finalement pas mieux rire de tout avec tout le monde que pleurer pour rien seul dans son coin?

La question, au-delà d'une formule, mérite d'être posée. On peut aussi pleurer de rire, mais c'est une toute autre histoire...

A propos de rire de tout, il me revient en mémoire un fait-divers terrible dont je fus le témoin direct au mitan des années 2000, celui qui impliqua Bérenger Brouns, le traiteur assassin du marché Saint Martin...

Bérenger - un blase pareil, ça ne s'invente pas - tenait son étal au marché couvert, rue du Château d'eau, dans le Xème arrondissement de Paris. A cette époque, j'habitais à quelques encablures , à l'angle de la rue Taylor, et j'avais au marché l'habitude de faire régulièrement mes courses de bouche. En 2005, ce garçon au physique un peu rond, au passé d'ancien marin, a, dans son arrière-boutique, découpé en morceaux son employée, le fils de celle-ci et son petit chien. L'histoire est évidemment affreuse et tragique, mais les circonstances n'ont cessé, par leur caractère grand-guignolesque, d'une certaine façon de m'étonner, et sa narration a parfois suscité chez certains de mes auditeurs un sourire incrédule et parfois amusé.

Tout le quartier s'était longuement apitoyé sur la tristesse de cet homme qui, en cette fin d'hiver, justifiait auprès de tous ses clients sa mine triste et fatiguée par le fait qu'un jour elle s'en était allée sans laisser d'adresse... On sentait bien pourtant, à son récit, qu'il ne pleurait pas seulement l'employée partie.

En effet, Christelle - c'était le prénom de cette jeune femme de 26 ans qui, depuis un an, travaillait à ses côtés - l'avait rendu, lui le père de famille marié depuis 20 ans, complètement dingue d'amour.

Je n'ai rien vu, rien compris, rien su... et il m'est arrivé même de partager un café avec ce charcutier affable et apprécié des autres commerçants que je trouvais fort déprimé et touchant depuis le très soudain et inexpliqué départ de sa vendeuse...

Au bout de quatre mois d'enquête, placé en garde à vue, Bérenger a craqué. Il faut dire que les condés avaient, paraît-il, trouvé dans la cave d'affinage de sa fromagère de femme un sac plastique contenant des effets féminins; surtout, un reporter de Détective avait relevé des traces de sang suspectes, totalement passées inaperçues aux yeux des enquêteurs, sur le chambranle d'une porte du petit logement qu'il louait pour Christelle à proximité du marché. Il a expliqué qu'au cours d'une dispute intervenue un dimanche de février, elle l'avait giflé. Alors, de rage sans doute, il l'a étranglée. Puis il a tué Lucas, le fils, et étouffé le chien. Il a ensuite transporté les corps dans son arrière boutique, les a méticuleusement découpés dans son atelier de charcutier et s'en est débarrassé en les dispersant dans les poubelles du quartier.


Pierre Desproges,
alors procureur du Tribunal des flagrants délires
Son avocat a eu beau plaider le crime passionnel, Bérenger a été condamné en 2007 à trente ans de prison. J'imagine l'exploitation qu'un Desproges aurait pu faire d'un pareil fait-divers au tribunal des flagrants délires. Nul doute qu'il aurait su nous en faire rire, avec une de ses formules bien à lui : "...le meurtrier était un ami de la famille. On frémit à l'idée que ç'aurait pu être un ennemi de la famille".

Aucune trace ne fut jamais trouvée du reste des corps suppliciés. J'ai pour ma part toujours cru (ou cuit, peu importe...) qu'il les avait passés à la moulinette; et comme il faisait des lasagnes à la viande délicieuses qu'il livrait régulièrement à la rédaction d'un célèbre hebdomadaire pour bobo dont les bureaux étaient situés rue René Boulanger, je te laisse imaginer ce que parfois même il m'est arrivé de penser... Sans rire.

jeudi 5 septembre 2013

Protégé de rien...

Du 27 décembre 1974 au 1er janvier 1975, se déroula le quinzième Congrès International des Pueri Cantores (*) à Rome. C'était sous le Pontificat de Paul VI; le vent réformateur du concile Vatican II soufflait encore sur l’Église catholique. Ce rassemblement de manécanteries venues du monde entier avait une saveur toute particulière puisque son organisation coïncidait avec les célébrations de l'ouverture de l'Année sainte. C'était une époque où mes doutes étaient encore vaguement tempérés par ce qui subsistait encore de ma foi d'enfant et où, avec la Maîtrise de Sainte Marie d'Antony dont j'étais au rang des Alti, nous avions pris le train pour un long voyage de 21 heures (si, si, cher lecteur; c'était bien avant les records de vitesse du TGV...!) nous menant de la ville lumière à la ville aux sept collines. Nous n'y allions pas nous, comme Max Lambert et Pierre Bizet, dit "le séminariste", pour y récupérer le magot d'un demi-milliard en or, enterré près d'une petite chapelle des environs de Rome...

Les petits chanteurs de Sainte Marie, à Rome, 1974

Mais je m'égare. L'Année sainte ne saurait en effet se résumer à un film de Jean Girault, fut-il excellent... Elle est d'abord, pour les Catholiques, une année durant laquelle  l'indulgence plénière, c'est à dire une rémission pleine et entière de toutes les peines dues en raison des péchés est traditionnellement accordée à certaines conditions, aux rangs desquelles figure le pèlerinage de Rome. Sans le savoir, en allant au Vatican pour y recevoir la bénédiction du Pape, pour qui nous avons chanté dans la chapelle Sixtine et la Basilique Saint Pierre, j'ai bénéficié de cette immense faveur. Si cette année-là, sans même m'en rendre compte, j'ai été sauvé de tout, je dois à la vérité de reconnaître que je n'ai malheureusement été protégé de rien...

Au risque de choquer mes amis croyants, ce séjour à Rome reste, dans ma mémoire, surtout évocateur de souvenirs en grande part profanes dont le rapport au prétexte religieux de ce beau voyage n'est - au mieux - que très lointain. A l'instar du réveillon du nouvel an et des meubles et vieux objets qui, symboles de l'année terminée,  s'envolaient dans un ballet fascinant par les fenêtres des immeubles romains en ce soir de la "Capodanno". On encore du goût unique de ces premières pâtes "al dente" que des bonnes sœurs à Cornette nous servaient comme le veut la tradition culinaire italienne, en primi piatti, à chaque repas au réfectoire du couvent où nous logions... Des cyprès se détachant sur le bleu du ciel ensoleillé et si lumineux de l'hiver du Latium ...

D'un moment d'éternité lorsque nous avons chanté, sous le plafond peint par Michelangelo, dans la chapelle Sixtine... Du tube au titre imprononçable d'Adriano Celentano - "Prisencolinensinaiciusol" - qu'on entendait alors en boucle sur les radios italiennes... De Saint Louis des français, aussi, et d'une messe chantée par l'ensemble des chorales françaises en l'honneur du Président de la République, protecteur de cette basilique romaine (Ô tempora...)... Assise, enfin, et une rencontre fraternelle avec de vieux Franciscains pour qui le vœu de pauvreté ne m'a pas semblé pas être un vain mot...

De tous ces petits riens qui font des souvenirs et que je garde précieusement en mémoire, de tous ces petits riens qui m'ont durablement donné le goût et l'amour de l'Italie. Quelques mois plus tard j'assistais à mon premier concert Rock. La bénédiction papale n'aura pas suffi à me tenir longtemps éloigné de cette musique du diable. Heureusement, je n'ai été protégé de rien...

(*)  La Fédération Internationale des Pueri Cantores est une Association internationale de Droit Pontifical réunissant les fédérations nationales de manécanteries.

lundi 14 janvier 2013

Des transports - bien trop - communs...

Les transports en commun sont à mes yeux, ami lecteur, des transports bien trop communs pour que je me résigne à  devoir les emprunter. Et à qui d'ailleurs les emprunterais-je ?
J'ai cinquante ans et au quotidien, je suis heureux de pouvoir - mais pour combien de temps encore ? - me permettre le luxe de rouler en véhicule automobile. N'en déplaise à MM. Baupin et consorts qui ont décidé, à force d'ubuesques travaux et de réglementations en tous genres, de dégoûter mes commensaux, j'aime conduire ma voiture. Et encore bien plus jouir du privilège d'y être seul et de pouvoir y écouter de la musique, fumer si ça me chante et râler contre mes contemporains!

Jamais je ne troquerai cinq minutes de Métropolitain bondé contre les quelques heures de "désagrément" solitaire que provoquent les encombrements ou l'exaspérante traque d'une place pour pouvoir garer ma voiture sans devoir descendre sous terre. Car pour ce qui est de m'enterrer, ça attendra...

Bientôt ils auront tant et si bien fait qu'ils vont finir par  asphyxier le cœur de Paris que le Baron Haussmann et le progrès triomphant du 19ème  siècle industriel avaient pourtant réussi à désengorger. Renouant avec les désagréments décrits  par Montesquieu dans les lettres Persanes, les rues du centre de la capitale sont au bord de l'apoplexie et ses habitants n'en peuvent plus. Certains esprits éclairés qui sont en cour à l'Hôtel de ville n'ont pourtant rien trouvé de mieux, pour améliorer les choses, que de réduire encore les voies de circulation en réservant aux "circulations douces" l'une des voies sur berge. Comme si pour lutter contre le risque de thrombose, un Diafoirus du moment nous expliquait que la solution consiste à davantage encore boucher les artères!

samedi 22 décembre 2012

Quand plus rien de moi ne sera


Sur cette photographie, prise au mitan des années soixante un jour de liesse villageoise (Quatorze juillet ?...), je pose fièrement aux côtés de mon grand père maternel assis au volant de notre Teuf-Teuf, une Renault AX de 1907. Toute une épopée que celle de cette voiturette "simple et populaire" conçue par Louis Renault pour être accessible au plus grand nombre et qui deviendra l'un des modèles les plus répandus en Europe au début du XXème siècle, utilisée comme taxi aussi bien à Londres qu'à Paris.



Les cocottes qu'elle abritait lorsqu'il l'a dénichée n'avaient plus grand chose à voir avec celles que les dandys de la Belle Époque conduisaient à son bord au bal du Moulin Rouge ou chez Maxim's. Mon grand père l'avait en effet trouvée à l'état d'épave, dans une grange délabrée où elle avait été recyclée en poulailler de fortune, un pommier malingre ayant  même eu l’idée saugrenue de pousser en son milieu... Il y mit tout son cœur dans la rénovation de l'ancêtre. Tant et si bien qu'à la fin, elle avait vraiment fière allure avec ces cuivres qu'il fallait avant chaque sortie astiquer au Mirror, son coffre de bois ciré à la belle patine blonde qui sentait l'encaustique et sa sellerie noire en épais cuir de buffle; mais surtout on l'entendait venir de loin avec sa corne dont j'actionnais la poire avec frénésie, les inquiétants craquements de sa boîte non synchronisée à 3 rapports et son moteur bicylindre en ligne de 1 060 cm3 au son unique de pétarade burlesque qui lui permettait les jours de grand vent arrière d'atteindre la belle vitesse de 60 km/heure. Encore fallait-il avoir pu démarrer, si l'on veut bien se souvenir que tout ça se faisait alors à la force du poignet. A combien de reprises ai-je entendu mon grand-père jurer en s’escrimant en vain jusqu'à ce qu'un mauvais tour de reins le contraigne à devoir renoncer. Alors, je prenais mon tour. Il fallait chercher pour obtenir l'emballement des pistons le fameux "point de compression", se mettre dans la meilleure position possible pour éviter de se faire mal au dos; et puis toujours penser à garder le pouce vers l'extérieur pour éviter le méchant et dangereux retour de manivelle, potentiellement générateur d'une mauvaise entorse. Bref! Bien loin du confort moderne qu'offre le démarreur électronique de ma berline du moment.

Mais quels beaux moments de complicité et de rigolade. Sillonner les routes du canton de Perthes c'était déjà la promesse d'une possible grande aventure. De Fleury en Bière à Boissise le Roi, de Barbizon la forêt à Saint Sauveur sur École, chaque village avait alors son bistrot et chaque bistrot son billard. Autant d'étapes que d'occasions de rencontres. Les "salut Roger!" répondaient en écho aux "Bonjour m'sieur Porte!". Belote coinchée, jeu de Jacquet, Zanzibar ou carambole à trois billes, les compagnons de jeu et d'apéro ne manquaient jamais à l'appel. Faut dire que c'est dans l'arrière-salle de l'hôtel-restaurant "billard-dancing-salon pour noces de 300 couverts" que ses parents avaient racheté à la Croix-de-Berny, les "lauriers roses", qu'il avait fait ses premières classes après l'école hôtelière. Mais c'est là une toute autre histoire...

Les Lauriers roses, la Croix de Berny (la maison de mon enfance, à Antony)

Lorsque mon grand-père a disparu - trop tôt, trop vite - cette voiture m'a été léguée et pendant encore deux décennies, elle a pétaradé et rutilé sur les jolies routes du Gâtinais; elle gît malheureusement, depuis dix ans, posée dans une grange de notre maison de Cély sur des cales de fortune. Désossée, démontée, bâchée, elle retourne peu à peu à l'état de carcasse dans lequel elle avait été il y a plus d'un demi-siècle trouvée. J'en éprouve aujourd'hui un fort sentiment de culpabilité mais comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, je crois que je suis définitivement fâché avec les automobiles. Je n'ai aucun talent de mécanicien ni même aucune appétence à essayer. Et puis, les parcours en auto m'ont toujours donné la nausée. Mais était-ce l'effet du grand air de ce cabriolet haut perché et toujours ouvert aux quatre vents, je n'ai pas le souvenir d'avoir jamais été malade dans cette voiture-là.  Pourtant, le réservoir était fort inopportunément placé sous le pare-brise, presque sur les genoux du passager. A chaque fois qu'il fallait - tâche qui m'était souvent confiée - ouvrir le petit robinet qui permettait d'assurer l'alimentation du moteur, s’écoulaient presque toujours sur nos pieds quelques gouttes d'essence à l'odeur entêtante qui, en d'autres circonstances, m'aurait soulevé le cœur.  Si tu ajoutes à cela le parfum de tabac brun des Gitanes que fumait mon grand-dabe, sans aucune inquiétude d'ailleurs pour la proximité de l'inflammable liquide que quelques centimètres seulement séparaient du foyer incandescent de sa cigarette. En cette glorieuse époque, les interdits sécuritaires et hygiénistes n'étaient heureusement pas encore de mise. Jamais, te disais-je, le très explosif et écœurant cocktail clope/essence ne me souleva en ces circonstances le cœur.

Alors, ami lecteur d'un jour, quand  j'aurai, de guerre lasse, à mon tour rejoint le boulevard des allongés. Quand plus jamais ne se lèveront mes co-naturels, pas même pour satisfaire une envie pressante. Quand plus rien de moi ne sera que la mémoire, alors je me prends à rêver que peut-être je remonterai le haut marchepied métallique pour m'asseoir à la gauche de mon grand-père et actionner de nouveau la trompe pour avertir de notre arrivée prochaine tous les troquets du coin... Pouêt-Pouët !

lundi 1 octobre 2012

A n'y rien comprendre

En mai dernier, je n'ai pas fêté mon cinquantième anniversaire. Ma grand-mère maternelle qui a quatre-vingt dix-sept ans a connu la première guerre mondiale, ma mère a quant à elle connu la seconde. Moi, en matière de conflit armé, je n'ai connu - et encore ! - que la violence toute relative de la guerre des sexes... Pourtant, les statistiques démographiques nous classent - ma grand-mère, ma mère et moi - dans la même catégorie. Si, si... 

Je suis désormais affublé dans les études de l'INSEE du qualificatif sans doute pratique mais il faut bien l'admettre un peu fourre-tout de "senior" ! Le Petit Larousse  décrit en effet les seniors comme "les plus de cinquante ans". Et je ne parle même pas de ceux qui dans le monde de l'entreprise considèrent élégamment au nom de la rentabilité productiviste que le cap de la séniorité est franchi dès 45, 47 ans... Mais quel junior en mal de reconnaissance a pu donc un jour imaginer de tels critères?

S'il n'existe aucune définition officielle, il est communément admis qu'un senior est une personne âgée ou retraitée. Je ne me sens pas encore (trop!) âgé et bien loin d'être retraité. Alors senior, vraiment? Comme ma mère, comme ma grand mère... Et depuis cinq ans déjà ? Et je ne m'en serais pas rendu compte? Même pas mal !

Dois-je envisager sérieusement d'être pendant les vingt prochaines années encore un "senior actif"? Mais dans quel état arriverai-je donc à la retraite et de quoi pourrai-je alors bien être qualifié? Jeune senior fatigué? Vieux senior toujours (un peu) actif ou senior passif déjà dépassé?

Ma grand-mère a perdu son père de la grippe espagnole en 1915 et moi je suis né en 1962, l'année même où elle s'est retirée dans le sud de la Seine et Marne pour y prendre, avec son mari, une retraite anticipée. Cinquante années. Le temps qu'il m'aura fallu pour la rattraper et, à mon tour, grossir les rangs des seniors en espérant, au mieux, pouvoir prendre ma retraite dans vingt ans d'ici. Au rythme où vont les crises financières, économiques et monétaires qui agitent le monde, du temps qui s'accélère et de l'agitation, c'est vraiment à n'y rien comprendre...

dimanche 22 avril 2012

Plus rien à boire...

Croisé un vieux rue de Vaugirard, près de la station éponyme, juste devant le square Adolphe Chérioux. Sanglé dans un froc informe à la couleur improbable, il ne marchait pas, il luttait.
 
Lançant devant lui ses bras l'un après l'autre dans un mouvement  de balancier au rythme métronomique, il luttait pour avancer, il avançait pour survivre... Dans ses mains deux bouteilles d'un mauvais rouge aux goulots desquelles il semblait s'accrocher comme un naufragé de l'asphalte à des bouées de sauvetage. Le regard perdu, le pas hésitant, il avançait. Je me suis demandé jusqu'où, jusque quand...

Tous les matins, il descend de son deux pièces-cuisine crade de la rue du Général Beuret pour aller faire ses courses au Carrefour Market de la rue de Vaugirard. Tous les matins, il met quarante minutes pour franchir les cent-cinquante mètres de trottoirs et d'asphalte qui le séparent du supermarché. Quarante minutes aller, un peu plus pour revenir. L'effort est trop grand ! Et puis il faut lutter pied à pied pour gagner du terrain et parer les attaques perfides des manticores et des amphiptères qui, s'arrachant aux gargouilles du clocher proche de l'église Saint-Lambert, cherchent le chemin des tours de Notre Dame.... Chaque jour il se pisse dessus avant d'arriver chez lui car il ne peut pas attendre d'être rentré ; une heure et demie c'est bien trop long.

Quand il arrive,  il est assoiffé. Totalement déshydraté, il attaque le premier litron de pif. Vite descendu, il s'endort, la tête posée sur les bras, sur la table en formica de la cuisine. A midi, chaque jour depuis près de vingt ans, il est réveillé par un chat qui réclame sa pitance. Jamais le même. On dirait que tous les greffiers des toits de Vaugirard se sont donnés le mot pour venir quémander un morceau de mou ou une improbable pâtée .. Il est bientôt l'heure d'attaquer la deuxième bouteille de Gévéor, juste le temps de l'engloutir goulûment - ça fait bien longtemps qu'il ne déguste plus rien - avant de sombrer dans le sommeil lourd et alcoolisé de l'après-midi.

Quand le soir arrive, il n'y a plus rien à boire. Tant pis ! Il attendra demain. Putain que les nuits sont longues alors, quand les heures qui séparent le crépuscule de l'heure où les commerçants lèveront enfin leurs rideaux de fer s'étendent à l'infini de sa solitude...

mardi 15 novembre 2011

Six mois sans rien avoir écrit...

Tout soudain je m'aperçois que je n'ai plus rien publié sur ce blog depuis longtemps. Presque une demi-année. Mais après tout est-ce si grave ? Est-ce si long ? Oui, si l'on considère l'exercice du blog comme une forme d'expression instantanée, presque immédiate, et qui obligerait à une manière de régularité quasi-quotidienne et presque mécanique. Non, si l'on ne veut pas risquer d'avoir, juste pour respecter le rythme et la forme à n'écrire pas grand chose sur presque rien. La question en tout cas mérite d'être posée car  si le fait de ne rien écrire ne m'a pas gêné outre mesure, au risque du narcissisme je crois pouvoir dire que celui de ne pas avoir pu être lu m'a parfois été reproché.

Pourtant, ce constat d'absence de production ne me fait ni chaud, ni froid. Aucune angoisse ne m'étreint. Rien à voir en tout cas avec la fameuse angoisse de la page blanche; cette difficulté, ce blocage parfois rencontré par les écrivains pour trouver l'inspiration et qui les terrorise. Non, simplement, je me rends compte que je n'ai pas vu le temps passé, que je ne suis plus venu m'allonger sur ce blog depuis bientôt six mois et que si je n'ai pas écrit c'est que je n'en ai pas éprouvé le besoin car je n'avais rien de plus à dire. Le silence, mon silence, n'a en rien été l'expression d'une absence à pouvoir communiquer mais bien plutôt celle d'une communication de l'absence. Et puis l'angoisse de la page blanche lorsqu'on publie sur un blog, tu conviendras avec moi, cher lecteur, que c'est une formule quelque peu inadaptée! J'aime l'idée d'être un blogueur du dimanche et d'écrire quand l'envie me prend, à mes heures perdues, le soir tard, le matin tôt, sans contrainte aucune sauf peut-être celle de devoir respecter des règles que j'aurais moi même fixées pour satisfaire mon désir d'écriture.

Écrivain ne suis, blogueur très occasionnel je reste. Ce que j'aime dans cet exercice du blog c'est qu'il autorise  une forme d'illusion de l'écriture. En rédigeant des textes courts et rapidement écrits, sur un support dématérialisé, le rapport aux mots  me semble moins dramatique, moins essentiel, et pour tout dire moins vital; somme toute bien différent de celui qu'entretiennent au Verbe ceux qui professent d'écriture, qui vivent parce qu'ils écrivent, qui écrivent pour vivre, qui vivent de et par leur écriture. Les mots ne sont pas pour le blogueur amateur que je suis une question de vie ou de mort mais au contraire une forme ludique de jeu auquel je m'adonne, de temps à autre, pour m'amuser et distraire, avec légèreté. Sans les symptômes de l'addiction. Ni angoisse, ni manque, ni dépendance...
Blogueur, blagueur, oui ça me va bien.

Mais si "je suis parce que je pense", suis-je vraiment ce que je pense être ? En écrivant, je donne forme à mes petits riens par des signes visibles et compréhensibles aux autres. Ce long silence d'un semestre n'est-il pas au fond l'expression même de ce que je suis et du rapport que j'entretiens avec la parole ? Est-on vraiment parce que l'on a conscience d'être et qu'on l'exprime, qu'on le verbalise ? Est-on parce que l'on sait qu'on est ? Le sachant ne court-on pas le risque de ne pas s'avoir ? S'avoir pour mieux être ? Devenir un être sans savoir et douter davantage encore, en silence...

vendredi 17 juin 2011

Rien à faire

Les voitures, je suis quasiment né dedans. Toute mon enfance, chefs d'atelier, vendeurs ou mécaniciens se sont succédés pour me conduire à l'école au volant... Selon qu'ils laissaient dans l'habitacle une fragrance mêlée de Gitanes et d'huile de vidange ou bien des effluves de Petrol Hahn ou d'un après-rasage Aqua-Velva couvrant à peine des relents de cigarillos bon marchés, je comprenais qu'ils appartenaient à tel ou tel de ces deux mondes que ne séparait pas uniquement la Nationale 20. Car les équipes des Établissements Roger Porte se faisaient face et se toisaient d'un coté et de l'autre de l'avenue Aristide Briand. Sur un trottoir, le service après-vente, l'atelier et les pièces détachées. Sur l'autre, la direction générale et les ventes. Ma mère régnait sur l'un quand mon père dirigeait l'autre...Une forme de résumé du monde avec ses cols bleus et ses cols blancs, son aristocratie et son prolétariat, ses rouleurs de mécanique et ses mécanos, ses hommes et ses femmes...

Pour mon dix-huitième anniversaire mon père m'a offert un petit coupé sport italien. Je n'avais pas encore  le permis de conduire. Alors c'est dans le garage de la rue du Nord qu'au volant de mon Alfa-Romeo Giullietta Coupé GT Veloce 2000 de 1969 je rêvais aux mythiques spéciales du Tour de Corse ou aux étapes de montagne du rallye de Monte-Carlo. Avec mon ami Pierre comme copilote, nous tournions la clé de contact juste pour écouter le ronronnement du deux-litres italien et si nous nous risquions parfois à faire une manœuvre, c'était uniquement sur quelques mètres, d'avant en arrière, lorsque, en fin de semaine, l'atelier était moins encombré...

Cette splendide petite italienne, je n'ai jamais roulé avec ailleurs que dans mes rêves et, sur quelques mètres, dans ce garage.  Je l'ai revendue au frère de l'un de mes amis d'alors, aristo très catholique et très à droite qui fréquentait la faculté de la rue d'Assas. Les rallyes qu'il courait ne dépassaient pas les frontières du seizième arrondissement et ses trophées étaient des filles à papa qui peuplaient le grand amphithéâtre pour y trouver le futur père de leurs nombreux enfants...

Moi, la voiture m'a toujours rendu malade !

A la simple évocation du souvenir d'une lecture en auto, fut-ce seulement quelques malheureuses lignes, j'ai des sueurs froides, la nausée me submerge et la migraine me prend.  Mes parents, les médecins, mon Psy... On a eu beau faire et essayer de me convaincre du contraire, je suis malade en voiture. Alors pouvoir, à l'occasion d'un trajet automobile, faire sa correspondance, signer des parapheurs, ou simplement lire le journal, tout m'est dans l'évocation même insupportable ! Ce handicap, car c'est un handicap, m'aurait à lui seul empêcher de pouvoir avoir le goût ou l'envie de me faire élire quelque part. Rien à faire.

dimanche 22 mai 2011

Il n'en fut rien


En lisant dans le Point de cette semaine la chronique de Gilles Pudlowski, le souvenir d'un repas mémorable partagé, à l'occasion d'un séjour lotois avec le cousinage des Bailly, chez la mère Daudet me revient tout soudain. C'est sur la toile cirée de cette maison lotoise, au cœur du village de Lhospitalet, situé entre les communes de Labastide-Marnhac et Pern, perché sur le Causse à dix kilomètres de Cahors, que le président Maurice Faure avait pour habitude de traiter ses invités de marque... C'était une époque - révolue - où les hommes politiques n' hésitaient pas à passer à table, et à y rester de longues heures. J'ai compris ce jour-là pourquoi dans le langage populaire de la quatrième République on avait coutume de marier radicalisme et cassoulet...

Le "Pastis"
Notre ami et voisin de la rue de Babylone, Luc, qui faisait alors son service militaire était déjà connu pour son coup de fourchette. Il fut le seul, je crois, à faire honneur à chaque plat, et même à se resservir sous les assauts répétés - et insistants - d'une mère Daudet trop heureuse d'avoir trouvé un convive dont l'appétit était à la mesure de son talent... 

Bouillon gras, crudités variées, cou farci, fritons, foie gras, truites au bleu, confit de canard et pommes de terre sarladaises, salade aux noix et cabecous de Roquamadour crémeux, sorbets et tartes, et pour finir un Pastis d’anthologie. Ce menu d'un déjeuner qui constituait l'ordinaire de cette table d'hôte fut arrosé d'un gouleyant coteaux du Quercy de Castelnau-Montratier. Et pour finir, nous fîmes honneur à une vieille prune de Souillac de chez Louis Roque. Rien de trop...

Dans le même ordre d'idée me revient - c'était bien des années après - un très agréable souvenir de la campagne présidentielle de 1995. 
Une tête de veau mémorable
C'était à la fin de l'hiver. Nous avions emprunté en convoi la route nationale, au sortir d'un meeting électoral tenu dans le gymnase où jouait habituellement l'équipe de Basketball de Clermont-Ferrand. Nous avions fait le déplacement en Auvergne pour que le président du Conseil régional, après qu'il eut reçu notre candidat dans son bureau de Chamalières, put officiellement appeler à voter pour son ancien Premier ministre. 

Comme souvent dans ces occurrences j'étais sorti de la voiture le cœur au bord des lèvres. Malade, sans oser le dire, d'une conduite chahutée et trop rapide sur les routes du massif central. Nous avions soupé fort tard en compagnie des journalistes, à l'occasion d'une étape nocturne aux Gravades, cet hôtel d'Ussel où Jacques Chirac avait en haute-Corrèze ses habitudes. Peu nombreux furent ceux qui allèrent se coucher sans manger tant les odeurs de cuisine qui nous accueillirent étaient allèchantes.

Jamais je n'aurais cru pouvoir, en cette heure avancée de la nuit, faire un tel honneur au pâté aux cèpes, à l'omelette aux truffes, à la tête de veau sauce Gribiche et aux pommes de terre sautées dans la graisse d'oie. La nuit fut courte mais le sommeil lourd et réparateur. Dès le lendemain, nous repartions sur les routes du Limousin et je m'arrangeais, dès lors, pour m'asseoir à l'avant des voitures. J’espérais, en prenant la place du mort, éviter les tourments de la route. Il n'en fut rien...

vendredi 28 janvier 2011

Rien de spécial...

Ce matin en entendant le groupe "Au Bonheur des Dames" programmé sur FIP - dont on fête ces jours-ci le 40ème anniversaire - beaucoup de souvenirs me reviennent. Je réalise à quel point FIP a compté dans l'élaboration de mes choix musicaux et pour la constitution de ma playlist personnelle. Presque autant que NOVA, que Patrice Blanc-Francard, que Bernard Lenoir ou encore Antoine de Caunes et son Chorus. Presque autant que les sets des Disc-Jockeys du Bus en cette fin des années 70, début des années 80.
ABBD c'était un OVNI, le fruit défendu d'un croisement osé entre Chuck Berry, pour l'énergie d'un rock dépouillé et agressif, et le Grand Magic Circus pour les costumes et la dérision très 70. Je les avais vus sur scène au Parc Heller, à Antony. Ce devait être en 75/76, au moment de leur - premier et seul - succès populaire, "Oh les filles"! Je trouve encore, trente cinq ans plus tard, ce morceau toujours aussi fendard et entraînant. J'adorais le coté bon enfant et décalé, mais dans le même temps très rock' n roll de Ramon Pipin et sa bande. A leur façon, ils annonçaient avant l'heure une manière de Punk à la française. L'énergie sans la révolte...

L'été qui suivit ce concert en plein air, mes parents ayant décidé de tourner le dos à dix ans de fidélité à la Baule les pins, nous avions passé les vacances à Port Barcarès. De ma chambre, d'hôtel, j'apercevais la silhouette immense et solitaire d'un paquebot immobile et balayé par la Tramontane. Il avait été échoué sur cette plage du Roussillon pour y servir de décor à un casino-salle de spectacle qui complétait le complexe hôtelier où, sur le modèle de la Costa Brava toute proche, un groupe d'investisseurs japonais imaginait alors les vacances du futur des européens... 

Construit en Scandinave dans les années 30 pour des croisières dans les eaux australiennes avant d'être revendu à une compagnie grecque pour assurer la ligne régulière Beyrouth-Marseille, désarmé en 1967, le "Lydia" avait été ensablé sur cette immense plage par quelque promoteur sans doute un rien mégalomane qui rêvait d'en faire le symbole de la naissance des nouvelles stations balnéaires de Port-Barcarès et Port-Leucate.

Je me suis ennuyé ferme à Barcarès...

Sauf un jour où, dans le grand hall où traînait un billard américain, je les ai vus. Eddick Ritchell, Rita Brantalou, Shitty Télaouine, Ramon Pipin, Hubert de la Motte Fifrée ... Bref les membres d'ABDD au grand complet ! Ils descendaient force bières et cocktails au rythme de parties de billard aux règles de plus en plus hétérodoxes pour tuer le temps qui les séparait de l'heure de monter sur la scène du Lydia...  Ce fut pour moi un grand moment de rigolade et cela reste, encore aujourd'hui, un souvenir agréable. Pourtant, rien de spécial ne s'est passé ce jour-là. J'avais juste partagé la déconnade d'une bande de potes un peu allumés qui jouaient au billard.

Quelques années plus tard, dans la gare d'Orsay pas encore transformée en musée, nous étions allé avec Cécile, Claire et Arnaud assister à un concert du groupe "Odeurs", nouvel avatar du gang de musicos allumés mais talentueux qui s'agrégeaient autour de Ramon Pipin. Un fou furieux, mais aussi un excellent guitariste. Nous y étions allé parce que Claire nous y avait entraînés. Il faut dire que son oncle par alliance David Rose, excellent violoniste de jazz-rock qui porte le même nom que l'ex-mari de Juddy Garland, jouait ce soir là avec eux. 

Avec ce nouveau groupe de rock parodique, on était dans le délire intégral. Sur scène encore plus que sur leurs disques d'ailleurs. Nous avons beaucoup ri et beaucoup dansé. Je venais de m'acheter un appareil photo argentique Canon et j'avais fait de - très - mauvais clichés dont la médiocre qualité ne m'a malheureusement pas permis de conserver une trace physique de ce concert. Ces photos n'auraient sans doute pas intéressé grand monde d'ailleurs. Elles n'avaient rien de spécial, Non vraiment, rien de spécial.